(Avertissement : Ce texte n’est pas conçu pour être limpide, clair ou « journalistique ». Il n’est pas pensé pour le lecteur qui n’y trouvera aucune solution concrète pour améliorer son existence. Sa seule ambition tient en sa capacité à refléter ce qu’on peut qualifier de « névroses modernes ». Et peut-être même vous procurera-t-il du plaisir.)

(Avertissement #2 : Prenez bien le temps de lire les notes de bas de page. Parfois, l’essentiel s’y niche.)

L’angoisse du temps et du glamour. 

À force de constater mon malheur, j’en viens à me demander comment font les gens heureux pour être, juste être. Je ne les envie pas. Je crois qu’ils n’existent pas. Ou qu’ils ne sont pas comme moi. Instinctivement, je les prends pour des cons, ces autres que je fantasme. Suis-je le seul à prendre les humains (pas tous) pour des cons ?[1] Avouez-le, vous aussi vous êtes persuadés qu’une majorité d’individus est formée par des gogos, des idiots. Et ça vous fait du bien de le penser, lâchez le morceau : ça vous aide à vous maintenir en vie. Vous aussi vous rigolez en pensant à certains qui vous horripilent ou vous désespèrent : « qu’ils sont cons, les gens de droite », « qu’elle est conne, cette blogueuse qui photographie son assiette de lasagnes gluten free », « qu’il sont débiles, ces gens qui prennent leur voiture diesel pour aller travailler alors que des transports en commun existent et qu’à cause d’eux, la nature collapse, comme votre mère[2] atteinte d’un cancer dont vous attribuez très certainement la cause à la modernité parce qu’ « avant, il y en avait moins des cancers », et que ce n’est pas normal si désormais tout le monde (ou presque) se retrouve métastasé à un moment ou à un autre ». Alors, comme tout le monde, vous vous dites : « si chacun faisait ci ou changeait ça, le monde irait mieux, blablabla ». Moi aussi je crois secrètement et sincèrement que le monde serait meilleur si l’on fournissait à chaque nouveau-né un kit d’existence composé de l’intégrale des films de Bertrand Blier, de Jean-Pierre Marielle, de David Lynch et de Sofia Coppola, d’un petit carton contenant des livres de David Foster Wallace, de Nelly Arcan, de Michel Houellebecq, de Nietzsche, de Valérie Valère, de Gilles Deleuze, de Virginia Woolf[3] et d’un walkman rempli de milliers de morceaux (sélectionnés par moi-même, évidemment, mais j’ai la flemme d’en faire une liste, et puis ça risquerait de vous emmerder…). Oui, comme tout le monde, j’ai donc des éros dictatoriaux, totalitaires, ou, disons-le plus diplomatiquement, des idées. En chacun de nous sommeille un petit chef d’État. J’entends déjà certains penser « pas moi, car moi, je suis pour la démocratie parfaite, l’égalité de tous, l’harmonie des pensées, l’amour absolu et non-discriminant, je suis contre le principe du chef et gnagnagna ». Cool. Sauf que ça ne marche pas comme ça. Les hommes obéissent à des pulsions, à des instincts[4]. Et ce n’est pas tout : certains ne veulent tout simplement pas se contraindre. Ils veulent baiser les autres. Pas gratuitement. Non. Juste pour parvenir à leurs fins. On appelle ça des carriéristes, des ambitieux, des salopards aussi parfois. Je ne juge pas. Surtout pas. Mais je constate que partout autour de moi, les gens « se tirent la bourre ». À l’université pour décrocher un contrat doctoral ou un poste de prof, dans les rédactions pour vendre leurs papiers ou diriger une rubrique et une équipe, dans l’édition pour faire accepter leurs bouquins. Et ainsi de suite jusqu’à l’infini. Peu importe le domaine : l’humain a la fâcheuse tendance à courir après son succès, quitte à passer devant ses camarades. L’égalité n’existe qu’en théorie. Très certainement estimez-vous que vous êtes meilleur qu’un autre pour telle chose. Dans votre travail, à travers vos relations amicales ou amoureuses, vous vous autoévaluez en permanence : « moi, je suis doué(e) pour l’organisation et les chiffres et je n’aime pas la fellation. »

Évidemment, en politique, les ambitions personnelles prennent une tournure qui affecte souvent la collectivité, mais c’est normal, c’est la fonction de l’acteur politique qui veut ça. Vous ne pouvez donc pas, au fond de vous, vraiment leur en vouloir puisque vous aussi, à leur place, vous auriez imposé aux autres vos vues, vos idées et que, très certainement, vous auriez également fait des mécontents, même en prônant les valeurs du collectif ou du peuple. C’est structurel : tout le monde ne peut pas être d’accord. Des tas de personnes s’en tapent le coquillard de votre opinion ?[5] Content ? Pas Content ? Who cares. Pire : certains pensent le contraire de vous, l’opposé. Alors comment va t-on donc procéder pour s’entendre ? Songez à ces millions de personnes qui avaient voté Sarkozy en 2007. Ils exist(ai)ent. Ils étaient même, sur le moment, majoritaires. L’angoisse. Ouais…Je sais… Moi aussi ça me fout le cafard rien que d’y penser.[6]  Reste le tirage au sort. Un coup Chavez, un coup Bayrou, un coup Hitler, un coup Chirac, un coup Staline, un coup de Gaulle, un coup mon voisin qui n’aime pas les jeunes, un coup mon oncle qui n’aime pas les arabes, un coup moi qui n’aime pas les…[7], un coup vous qui n’aimez pas les…[8] un coup Simplet, un coup Michel Fourniret[9], … La roulette russe, ce sera sans moi. J’ai quelques soucis psy mais de là à prôner une schizophrénie d’État, vraiment non, sans façon. Quant à la désobéissance civile, à la protestation institutionnelle ou à la révolution, pourquoi pas, mais ce n’est pas le propos de mon article.[10]

[Intermède musical #1 : Edith Wiens « Auf dem Wasser zu singen » Schubert Op. 72, D.774]

Revenons à nos moutons, c’est-à-dire à nous, le bonheur, nos nombrils et le reste. Et moi. L’autre jour, je me baladais dans une librairie d’occasion à la recherche du temps que je voulais perdre.[11] Je feuilletais des livres, parcourais les rayons, regardais les gens autour de moi. Un monsieur a pris un livre à la lettre « D » du rayon « Romans ». J’ai jeté un coup d’œil sur le bouquin qu’il tenait. Merde, Didier Descoin. J’ai pensé « les goûts et les couleurs, blablabla ». J’ai aussi pensé « qu’est-ce qu’il doit être chiant ce mec… ». À ma droite, une jeune fille d’apparence banale[12] a fait la même chose que le monsieur à ma gauche qui lisait du Descoin : elle a attrapé un livre. J’ai regardé en coin l’ouvrage qu’elle avait choisi : Amélie Nothomb.[13] Quant à moi, j’ai trouvé un Frédéric Dard.[14] Une dame d’une bonne quarantaine d’années (à la louche), l’air érudit, c’est-à-dire avec de petites lunettes carrées sur le blair qui lui donnait une touche d’institutrice ou de contrôleuse des impôts[15], a regardé discrètement le Dard que je me trimbalais.[16] Elle n’a rien dit mais j’ai cru lire dans son esprit : « encore un beauf, un esprit lambda, vulgaire, affreusement commun ». Elle avait raison. Surtout que je portais des Converse blanches crades[17] et un bonnet Carhartt bleu[18] pour faire Wu Tang.[19] Puis j’ai té-ma ce qu’elle comptait lire. Elle fouinait au Rayon « Développement personnel » avec détachement, genre « c’est pour ma fille qui a des soucis ». J’ai tourné les talons (plats) : j’en avais vu assez. Mon Dard à la main, j’ai été voir la caissière.[20] Elle aussi, j’ai lu dans ses yeux qu’elle me prenait pour un ringard. J’ai payé et je suis parti.

Le paragraphe précédent ne sert pas à rien.[21] Il montre que nous sommes tous des cons.[22] Didier Descoin, Amélie Nothomb, Frédéric Dard, leurs lecteurs et ceux qui les vendent, nous ne sommes tous que des cons. Ou plutôt, nous pensons tous que les autres sont des cons. D’instinct. Dans une certaine mesure. On fonctionne tous avec des catégories, des critères, des clichés, des idées préconçues.[23] Et c’est mal. Ce garçon assis par terre en tailleur qui joue à la guitare un air de la Mano Negra, qui porte un sarouel, des cheveux longs et une cigarette roulée au coin de la bouche, c’est probablement un altermondialiste[24]. Cette fille qui, sur son vélo, traverse la place de la Bastille les cheveux longs et châtains flottant au vent, chaussée d’une paire de (petites) boots à talon, couverte par un (petit) pull moulant noir et par une (petite) jupe marron qui laisse à l’air et à la vue de jolies jambes, probablement qu’il s’agit d’une « femme libérée ».[25] On pourrait ainsi multiplier les exemples à l’infini. Certains seraient plus pertinents ou plus subtiles que d’autres. Ça ne changerait rien. Ce serait ennuyeux. Parfois on aurait raison. Parfois pas. Et alors ? Globalement, personne ne dit rien à personne, on s’ignore, et la norme sociale en vigueur impose de tolérer les différences et de garder pour soi ses analyses concernant « les autres ».

Non, le premier point de ce texte est ailleurs :

Les gens mentent

Oui. Tout le monde ment. Quand je me regarde dans la glace et que je me trouve beau, je me mens. Quand je me trouve moche, je me mens.[26] Pourquoi ? À cause de la perception subjectives des choses, pardi ![27]  À cause de la norme surtout. Subjectivement, Rocco Siffredi n’a peut-être pas une si grosse bite que ça et le boule de Kim Kardashian n’est peut-être pas si ouf. Objectivement, Rocco a une grosse queue et Kim un gros cul. Pourquoi « objectivement » ? Parce que par rapport à la norme, ils sont au-delà. C’est pour cela qu’ils sont désirables. On ne désire pas ce que tout le monde a, ce qu’on peut trouver partout, facilement. Exemple ? On peut aimer les burgers. En France, des McDonald’s sont implantés à peu près… everywhere. Ceci témoigne donc d’une chose : les Français aiment la bouffe de fast-food. Formidable. Ils raffolent tellement des burgers que les McDo deviennent des machines à cash. C’est automatique.[28] Mais des burgers McDo, ils en ont l’habitude. Alors quand ouvre un Burger King, ils s’y précipitent en nombre. Pourquoi ? Parce que les burgers y sont meilleurs ? Possible mais c’est subjectif. Aux Etats-Unis, les deux existent et fonctionnent. Certains préfèrent le McDo, d’autres le Burger King. Pareil pour le Pepsi et le Coca. Non, la « vérité » est ailleurs : c’est une question de rareté. Le Burger King était rare. Ceux qui connaissaient l’enseigne avaient obligatoirement voyagé (ou ils étaient très vieux). Alors quand BK a ouvert en France, des grappes de gens s’y sont précipitées – nouveauté oblige. Et puis, le soufflet est retombé ; les choses se sont normalisées. Mais la rareté n’explique pas à elle seule le désir. Contre-exemple ? Les meurtriers et les pédophiles sont rares dans nos sociétés et pourtant ils ne sont pas attractifs.[29] On peut donc considérer qu’une certaine dose de « moraline » définit l’attractivité d’une chose dite lors de la conception du désir. Le bien, le mal, tout s’articule entre ces deux pôles dans un spectre, un nuancier des valeurs humaines que chacun élabore par ses propres moyens, ses propres goûts, mais aussi à partir de la Norme. L’individu, normal ou pas, n’a donc, pour s’intégrer à la société, qu’à s’adapter à ce protocole qui fonde le socle de toute organisation humaine ; tout n’est que code et coutume, et l’individu doit s’adapter aux goûts des autres, de ses contemporains mais aussi et surtout à ceux de ses prédécesseurs, puisque l’évolution d’un groupe, d’une civilisation est historique, empirique, pyramidale. Je sais, c’est terriblement ennuyeux. La liberté de digresser[30], par exemple, ou, plus communément, de s’écarter voire de se détourner du sens commun ne devient possible qu’en se jouant avec subtilité de la norme, c’est-à-dire en mettant à l’épreuve le coefficient d’élasticité de ces dites normes.[31] Là commence l’exploration, la vérité, la fin du mensonge.[32]

Une jolie toile de Foujita qui ressemble à l’état des âmes modernes.

En refusant de dire aux gens de la libraire ce que je pensais d’eux, et vice-versa, nous avons participé à la culture du mensonge. Pour le bien commun, certes. Car une société sans filtre serait dans un état de guerre permanente. Mais « la guerre c’est la paix ».[33] Alors voilà, on ment pour le bien des autres et, par extension, pour notre propre bien[34]. Donc pour vivre au contact des autres, il faut mentir. Presque tout le temps. Voyez donc cet exemple dystopique que l’on montre dans l’épisode 1 de la saison 3 – nommé « Chute libre » – de la série Black Mirror où, pour briller en société (ceci étant évalué par un système de notation permanent des individus), il faut toujours se plier aux attentes des autres, donc leur mentir et, ultimement, finir par se mentir.[35] Et ça, ça nous tue.

Ne soyez donc pas trop polie. Ni trop aimable. Ni trop sincère. Et surtout pas malveillant.[36] Faites comme vous voulez.

Ceci nous emmène vers une deuxième partie :

Toutes ces violences qu’on ne nomme pas

Sans doute l’avez-vous déjà remarqué, peut-être y participez-vous même un peu, mais la société est de plus en plus aseptisée, policée, contrôlée. L’animal qui sommeille en nous doit se tenir, sinon, la collectivité vous le fait payer. Pour illustrer ce changement de mœurs, prenons un film et son remake : Un moment d’égarement. Dans le premier (1977), celui de Claude Berry avec Jean-Pierre Marielle, Victor Lanoux et Agnès Soral, tout le monde clope dès le petit déj, les filles sont topless, les dialogues sont parfois sexistes, l’héroïne a 17 ans etc. Certains qualifient ceci « d’hédonisme vulgaire ». Moi j’aime, et peu importe si ça vous dérange.[37] Dans le remake de 2015, tout élément perturbant pour les bonnes mœurs de notre temps a été gommé.[38] Le résultat est fade.[39] Certes, comparer Vincent Cassel à Jean-Pierre Marielle et surtout les considérer égaux revient à préférer un Beaujolais nouveau à un Château La Gaffelière. Certes, vous avez le droit de penser ainsi. Certes… Certes… Simplement, voyez-vous, cette manie de considérer qu’ A = B = C = D et que tous les goûts se valent, je trouve ça oppressant. Pire : je considère cela comme une violence que l’on ne nomme pas.

La violence ultime c’est la privation de liberté.[40] La violence ultime, c’est l’autorité qui gomme toutes les aspérités des êtres. La violence ultime, c’est l’uniformisation des pensées et des comportements. La violence ultime, c’est l’égalitarisme absolu et forcé.[41]

Je m’explique rapidement : à force, à cause d’eux, les autres, le Tout devient le Rien.[42]

[Intermède musical #2 : Michel Stelio – She’s a lady]

Avançons.

Je vis sans plaisir ni déplaisir particulier dans mon époque. Sans rancœur vis-à-vis de mes contemporains auxquels je n’ai pas renoncé à m’intégrer. Et c’est justement pour cela que je me permets de les observer. Simplement, je vis comme une violence le droit d’ingérence qu’ils s’octroient à mon égard comme à celui des autres sous prétexte de « bien-être » et de « vivre-ensemble ». Qu’ils me foutent la paix. Des fois, je veux « vivre ensemble » et « aller bien ». Des fois pas. Très certainement que je ne suis pas seul sur ce créneau… La liberté, c’est aussi le droit d’aller pas bien (ce qui ne veut pas dire mal) et de vivre hors de l’Ensemble.

Alors un paradoxe jaillit en moi :

Je crois que je suis de gauche mais…

(en 10 points).

  • Je n’aime ni Benoit Hamon ni Jean-Luc Mélenchon.
  • Bien que je sois très favorable au revenu universel, à la dépénalisation de toutes les drogues, à la légalisation du cannabis, à la liberté de chacun de choisir son genre, à l’égalité hommes/femmes, au droit à l’avortement, à l’accueil des réfugiés, je n’ai aucun désir de payer plus d’impôts ou de taxer plus fortement les plus riches.
  • Je n’aime pas l’ambiance des milieux associatifs et universitaires français.
  • Je n’ai pas plus d’affection pour les pauvres que pour les riches. Il m’arrive même d’éprouver, de manière aléatoire mais justifiée, autant d’amour que de méprit pour les premiers que pour les seconds.
  • Je n’ai rien contre Emmanuel Macron.[43] J’adore François Mitterrand.[44] Je n’aime pas pas spécialement les écrivains qui se revendiquent très à gauche. De fait, je préfère Blondin à Aragon.
  • J’aime secrètement Louis XV.[45]
  • Je trouve que de Gaulle, ça envoie grave.
  • « Nuit Debout » m’a laissé indifférent.[46]
  • J’adore le libéralisme américain façon 70s/80s, le fric, les cow-boys, New York, Los Angeles, le bling-bling et je suis plutôt favorable à la chirurgie esthétique ainsi qu’au boostage de la génétique.[47]
  • Je suis aussi favorable à l’individualisme et à la liberté. Pour moi, ça passe avant l’égalité et la fraternité.

Peut-être faut-il s’interroger. Que suis-je ?[48] Ou plutôt, par quels maux suis-je tourmenté ? Suis-je un produit de mon époque ? Comme tout le monde ? Dans quelle(s) mesure(s) ?

Tentons un ultime postulat :

Je m’ennuie d’exister

Je marche dans la rue et je m’ennuie. Je cherche une lueur de fun chez les gens que je croise mais eux aussi semblent généralement s’ennuyer. Au repos, l’humanité est austère, sérieuse, calme ; elle fronce les sourcils plus qu’elle ne détend les maxillaires. C’est dommage pour elle. Je sais bien, ou du moins j’assume que puisque c’est ainsi que je le vis, quelque chose bouillonne à l’intérieur de tous les êtres, quelque chose d’incontrôlable, d’exubérant, de fantasmagorique. Probablement que ma voisine rêve secrètement de m’égorger depuis que j’ai refusé de l’aider lorsque, les bras pleins de cartons, elle me sollicita pour pour charger l’ascenseur et que je déclinai, prétextant que mon McDo était en train de refroidir.[49] Qu’elle cède à sa pulsion, ça lui fera du bien. Je ne lui en voudrais même pas.[50] Parce que je m’ennuie.

Moi l’été dernier à Honfleur. Ça semble fun, non?

Il existe bien sûr des gens qui n’ont jamais le temps de rien, qui sont toujours débordés. Au collège, ils l’étaient déjà. Puis au lycée. Puis à l’université. Et désormais, depuis qu’ils travaillent, c’est encore pire. Pourtant, cette faculté à se déborder soi-même n’a aucune corrélation directe avec le succès. Ces gens-là n’avaient, in globo, pas de meilleures notes que moi, n’ont pas fait de meilleurs études que moi, ne gagnent pas plus que moi. Pourtant, eux sont débordés. Et moi pas. On pourrait croire qu’ils sont plus occupés que moi, qu’ils ont une vie plus pleine que la mienne. Même pas. La seule différence réside dans le fait qu’ils ont tellement peur de l’ennui, qu’ils en ont tellement honte, que d’entretenir l’illusion d’une existence remplie leur permet de survivre. Alors ils prennent en photo leur vie, ils la filment, la diffusent ; ils relaient des informations qu’ils commentent, ils font des traits d’esprit au sujet de ces dernières ; ils s’impliquent dans la société, ils y participent ; bref, ils s’occupent. Seulement, leur manière de participer reflète souvent quelque chose d’étrangement douteux : tout ce qu’ils font, ils le font à peu près comme les autres, c’est-à-dire qu’ils glosent les mêmes infos presque de la même manière que tout le monde, ils s’indignent tous dans le même sens malgré quelques nuances purement stylistiques.[51] Quant aux petits cygnes noirs, ils sont implicitement exclus ou ignorés de cet ensemble que forment les gens occupés.[52] Des réseaux sociaux jusqu’aux sociétés.[53] Je n’en fais pas partie. Je n’aime pas la posture de victime. Je préfère celle de bourreau. Alors la figure du petit cygne noir ne me correspond pas. C’était simplement pour imager mon propos.[54] Mais ce que je cherche à exprimer, c’est l’universel à partir du particulier. Car tout le monde héberge une part d’universel. Y compris moi. Mais « tout le monde » ne signifie pas « tous pareils ». Vous saisissez la nuance ? Cool. Alors je lance la conclusion.

***

(Non, vous ne rêvez pas, il s’agit bien d’un poème en guise de fin. Vous allez voir, tout tient dedans.)

 Prière caustique

De ma mort je me prends parfois à rêver,
La vie m’épuise.
Je suis d’accord : il faut un jour cesser ;
Vieilli, tout se précise.

Certains se suicident
Lorsqu’ils sentent le vide.
D’autres attendent qu’on les sauve,
Ces guimauves.

Pour rejoindre la raison,
Je songe au bonheur et le fantasme comme une épopée maritime,
J’imagine des tourbillons, un horizon, moi moussaillon.
Mais j’ai peur du marasme de l’âme, des loupés, des abymes.

Un rayon solaire dissout l’obscurité ;
Ça ne m’aide pas.
Et si j’étais fou d’ignorer la lumière ?
Parfois il faut renoncer,
Admettre son état.
Et se laisser faire.

Au bout, je trouverai du mieux.
On me répète de prendre de l’altitude.
Les neiges éternelles sont-elles plus blanches que les autres ?
Que je suis orgueilleux !
J’ai la mauvaise attitude ;
À force de douter, d’ironiser, de relativiser, je me vautre.

Le temps de deviner un sens à ma vie
Que déjà je n’en ai plus envie.
On perçoit dans mon cœur un relâchement,
C’est le signe que je m’efface lâchement.

Cette force inconnue me traverse soudain et me renverse ;
Couché contre terre, j’entends le monde qui s’agite :
Il pleut à verse.
Mouillé, découvert, plus rien ne m’abrite.

Ça n’a pourtant rien de triste ;
C’est juste un éclair,
Un sacrifice,
Un trait de vie,
De l’énergie surhumaine.
J’ai cru voir le Christ,
Le père,
Le fils,
Le Saint-Esprit,
Amen.[55]

La partie 2 de ces tribulations est à retrouver ici

Raffaël Enault


[1] Woow, voilà une affirmation digne d’un con, d’un vrai. Pendez-moi (short-drop style).

[2] Ceci est un exemple. Ça peut tout aussi bien être votre père, votre oncle, votre sœur ou vous même.

[3] La parité H/F est presque respectée. Enfin, pas vraiment. Notez bien cela.

[4] J’ai bien songé à étendre mon propos sur l’animalité en vous tartinant des couches de Sloterdijk mais je me suis dis que ça vous détournerait de l’objet principal (que je suis incapable de définir moi-même) de ce texte.

[5] C’est pour ça que je donne la mienne.

[6] Surtout que j’en connais.

[7] [À compléter selon mon humeur du jour].

[8] [À compléter selon votre humeur du jour].

[9] Ok, ok, j’exagère, j’arrête.

[10] Mais allez-y, brûlez tout, changez tout, moi je suis grave pour le changement, le bordel, le fun et tout un tas d’autres trucs. J’aime juste pas les échecs. Alors svp, ne vous plantez pas. Burn Babylon, youpi, c’est la fête.

[11] Si si, jeu de mot. J’ai honte.

[12] Je sais, c’est über-subjectif comme affirmation mais c’est ce que j’ai pensé.

[13] Vous voyez, elle était banale la nana. Même vous, vous le reconnaissez… Allons, allons, pas de ça entre nous, on est beaucoup à penser la même chose d’Amélie Nothomb, c’est-à-dire rien.

[14] De fait, je suis probablement tout aussi banal que les deux autres cons.

[15] Belle utilisation de clichés épouvantablement clichés, cher Raffaël. Non, vraiment, tu dois être fier d’écrire des choses aussi intelligentes. Ça vaut grave le coup de faire une thèse de philo pour en arriver là.

[16] N’y voyez rien de lubrique. Ça l’est totalement.

[17] Oui, c’est so 2010 comme pompes, je sais.

[18] Le même que tous les mecs de mon âge portaient il y a deux ans encore, avant de switcher pour la p’tite capote à revers posée nonchalamment sur leur chef, façon Cousteau.

[19] Je suis blanc et c’est ridicule, pas besoin de le souligner.

[20] C’était tellement lourd cette phrase que même moi je l’ai rayée.

[21] Pourtant, ça en a tout l’air. Raffaël, si vous voulez devenir journaliste un jour, il va falloir apprendre à tenir un angle !

[22] Olala ! Quelle découverte pour l’humanité. Amenez à ce garçon un prix (Nobel), pour cette avancée, il le mérite.

[23] Attention : jeu de mots.

[24] Raffaël, tu t’es vu toi, pauvre con ? Si ça se trouve, le mec là, avec son sarouel, il vote FN et il t’emmerde grave.

[25] Ou d’une conne… Ou d’une folle. Ou d’une artiste… Car faire ça un 1er février… c’est faire affront à la bronchite.

[26] Un peu moins que quand je me trouve beau.

[27] Oui, si je continue comme ça, je vais finir par découvrir la lune.

[28] Si vous ne me croyez pas, vous n’avez qu’à vérifier vous-même ici et  : En France, le McDonald’s, ça cartonne.

[29] Quel exemple de merde.

[30] J’en profite pour taper sur les journalistes, qui sont de bien piètres « digresseurs ».

[31] Ouais, là, ça se complique un peu. Mais rassurez-vous, Nietzsche Junior va vite se calmer.

[32] Roulement de tambour.

[33] « Alternative fact ».

[34] Oui. Par exemple, si je dis à Mike Tyson qu’il a l’air d’un débile avec son tatouage autour de l’œil, j’aurais beau être sincère, ça risquerait de me faire du mal.

[35] Probablement que si vous ne voyez pas de quoi je parle, vous devriez jeter un œil à la fiche Wikipedia de cet épisode.

[36] Je sais, je devrais me reconvertir dans le développement personnel.

[37] #ActeDeRébellion.

[38] Ceci est plutôt bien expliqué dans un article des Inrocks.

[39] D’accord, c’est subjectif, mais si vous ne me croyez pas, vous n’avez qu’à comparer vous même. Vous l’avez peut-être d’ailleurs déjà fait. Dans ce cas, votre avis m’intéresse.

[40] Big up Michel Foucault.

[41] N’ayons pas peur de la subjectivité…

[42] En vrac : Lorsque j’allume une clope en terrasse et qu’un mec me regarde de travers parce que ça le gène, sa réaction me violente. Alors j’en allume une seconde juste après avoir écrasé la première et je fais en sorte d’orienter ma fumée dans sa direction. Lorsque j’ose exprimer une pensée (iconoclaste ou quelconque) en public et qu’on en vient, pour me contredire, non pas à essayer de comprendre mon raisonnement mais à me coller dans une catégorie disqualifiante, ça me blesse. Lorsque, par extension par rapport au point précédent et sous prétexte de ne pas heurter la sensibilité d’un individu, je dois me retenir d’évoquer telle ou telle chose en sa présence (même de manière bienveillante), ça me ronge. Lorsque les gens, pour bien faire, croient bon d’avoir une opinion sur tout, ça me désespère. Etc.

[43] Oups… C’est disqualifiant ?

[44] Oups encore. Ça aussi c’est disqualifiant ?

[45] Même à droite c’est la honte.

[46] Sur ce point, je ne me sens pas seul du tout.

[47] Dit comme ça, ça fait flipper… excusez-moi.

[48] LA grande question qui saoule tout le monde mais qui, secrètement, nous taraude tous.

[49] Depuis, elle ne répond plus quand je lui adresse un « bonjour ».

[50] Je ne suis pas sûr de ça.

[51] La flemme de donner un exemple et de le construire. Vous êtres des grands, et si vous avez déjà lu tout ce qui précède ce passage, vous n’avez pas besoin d’éclaircissements supplémentaires pour comprendre où je souhaite en venir.

[52] Néanmoins, j’ai toujours trouvé que les petits cygnes noirs étaient souvent particulièrement cons. Des attention whores maladroites. Des provocateurs de pacotille.

[53] A peu près dans l’ordre (subjectif) : Individu < Bulle < Sphère < Environnement < Société < Monde < Univers.

[54] J’espère qu’à ce stade, vous avez fait le lien entre la partie sur le désir et l’attractivité et celle sur l’ennui…

[55] C’est la fin.

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