« Quand le futile s’accorde avec la vérité » 

(Avertissement : Ce texte n’est pas conçu pour être limpide, clair ou « journalistique ». Il n’est pas pensé pour le lecteur, qui n’y trouvera aucune solution concrète pour améliorer son existence. Sa seule ambition tient en sa capacité à refléter ce qu’on peut qualifier de « névroses modernes ». Et peut-être même vous procurera-t-il du plaisir.)

(La première partie de ces tribulations est à retrouver ici.)

Jean Genet, William Burroughs et Allen Ginsberg lors d’une marche de soutien aux Black Panthers à Chicago en 1968 – ©unknown

Premier mouvement : l’abandon de la peur

Les jours se suivent et se ressemblent : c’est l’été : le dimanche a la même consistance que le lundi ; c’en est désespérant. Pourtant tout va mieux depuis que je n’ai plus peur ni de mourir ni de souffrir ; j’imagine que l’on appelle cela vieillir et que c’est affreusement banal comme sentiment ; probablement que des millions d’autres ont éprouvé ce quelque chose de semblable avant moi, et que je ne fais que découvrir la lune alors que certains ont déjà marché dessus, mais qu’importe : je parle de moi et du monde, c’est-à-dire que je vais de l’analyse vers la synthèse. En grec, analyser signifie délier en remontant, alors que synthèse correspond plutôt à poser ou mettre ensemble. Tout ce raisonnement est affreusement carthésien, je veux bien l’admettre. Descartes lui-même écrivait dans ses Méditations, pour mieux distinguer ces deux éléments, qu’ils fonctionnent avec un ordre qui « consiste en cela seulement que les choses qui sont proposées les premières doivent être connues sans l’aide des suivantes, et que les suivantes doivent après être disposées en telle façon, qu’elles soient démontrées par les seules choses qui les précèdent ». Cela signifie qu’il existe une méthode pour penser. Et après ? Après : cogito ergo sum : j’ai donc une méthode pour être en ce monde – dans la droite ligne des stoïciens.

Mais je ne peux m’empêcher de les sentir, les remous des tréfonds de mon âme ; j’éprouve toujours peur et tristesse avec autant d’intensité que lorsque j’étais ce gosse hyper-sensible qui pleurait quand ses parents se déchiraient. Tout ceci, mon être, s’est d’ailleurs effondré l’an passé, comme je l’évoque dans le premier numéro de cette série d’articles. Mais je ne cède plus à rien. Surtout pas à moi-même : je veux faire peur à mes peurs (Charles Pasqua, sors de mon corps).

Vous voulez que je vous prouve que je n’ai plus peur? Il y a quelques années, nous avions fait avec Roads une série de photos dont l’une mettait en scène une jeune femme nue (Jasmine Arabia, actrice pornographique d’origine marocaine désormais incarcérée pour viols et corruption de mineures) qui regardait sous une burqa pour illustrer « les dessous de l’Islam ». C’était sulfureux. Puis il y a eu Charlie Hebdo et tout le reste, et nous ne l’avons jamais publiée. Nous avions peur de la fatwa ou de la bien-pensance… Mais c’est terminé. Je ne suis ni une victime ni Cosette au Kosovo. La preuve :

© L. Higel / Roads Magazine

 

[Intermède musical #1 – Mathieu Boogaerts – Avant que je m’ennuie]

J’ai l’impression que quelque chose s’anime en moi, d’un mouvement permanent de l’abstrait au concret, comme le bruit obsédant d’un balancier mécanique qui ferait clic clic, clic clic, clic clic… Pas régulier, pas fluide, il m’accable et me construit. Ce qui me rassure c’est que les grandes découvertes ont toutes été possibles grâce à la capacité d’abstraction de certains génies. Ce qui m’inquiète c’est que je ne suis ni Léonard de Vinci ni Galilée.

Alors que suis-je ?

Deuxième mouvement : trouble dans mon identité

Dans ce texte comme dans le précédent, je mets en scène ce dit balancier ; j’oscille entre considérations philosophiques et explorations subjectives de mes failles ; je tire des droites entre des points étrangers et indépendants les uns des autres ; j’extrapole et j’individualise ; bref, je divague autant que je speak the truth (la mienne).

Je me souviens qu’au collège en Normandie, des mecs plus vieux trouvaient que j’avais l’air d’un pédé. Puis j’ai mis du temps avant de « plaire aux filles ». J’ai pensé très fort que j’étais pédé. En fait non : j’étais juste dépourvu des traits bruts de la masculinité. J’ai donc conquis ma masculinité (musculation, barbe, voix d’homme, etc.). Puis j’ai laissé mon autre part maudite (qui semble d’aspect plus féminin mais qui ne l’est pas forcément) venir troubler ma « garçonnité ». Et me voilà tel qu’en moi-même : vivant, 26 ans, Raffaël (Dieu guérit) dépourvu du « e » après le « l » que l’on m’a ôté à la maternité (contre la volonté de ma mère) parce que « Raffaele » en France, « ça sonnait fille ».

Je suis donc né d’un conflit : celui de ma mère avec mon père, celui de ma mère avec la maternité au sujet de mon prénom, celui de ma mère avec mes grands-parents (chez qui j’ai grandi).

Cette observation ne me permet cependant pas de me cerner.

Si techniquement l’identité intime n’existe pas car les choses et les individus sont en perpétuel changement (je suis aujourd’hui ce que je n’étais pas hier et ce que je ne serai pas demain), je crois que la vérité de mon être se situe plutôt dans la substance originelle (origines socio-familiales / Zeitgeist / développement intime concomitant à mes propres expériences vécues) qui me génère mais ne me définit pas. Comme tout le monde en fait : je suis humain. Comme Chantal Goya, comme Donald Trump, comme Frank Ribéry. Comme vous aussi.

[Intermède musical #2 : Roméo Elvis – Bruxelles arrive]

Où veux-je en venir ? À l’essentiel : j’existe naturellement. Que je pollue ou pas, j’apparais, je suis, je vis grâce à la rencontre de deux substances animales (du sperme et un ovule) dans un contexte particulièrement vivant (la sexualité humaine) puis grâce à une existence autonome dans ce monde qui m’offre le loisir de me forger, au nom de ma conscience plus que de l’intérêt commun, un mode de vie en adéquation avec mes attentes et mes besoins spécifiques.

Partant de cet état des choses, je peux affirmer que pour ne serait-ce qu’aspirer à quelque sensation agréable que l’on nomme, faute de mieux, bonheur, je suis prêt à tout, comme tout le monde, et peut-être même au pire. Sauf que je ne crois pas à l’idée de pire. Il se trouve aussi que je n’ai aucune idée de ce qu’est le bonheur, que je confonds volontiers avec le plaisir.

Troisième mouvement : écologie et modernité : se libérer de la culpabilité (ou comment sauver le monde sans vous emmerder)

Couper l’eau quand je me brosse les dents. Trier mes déchets. Coller une vignette écolo-certifiée (payante et que je n’ai jamais reçue) sur la lunette de mon scooter. Manger local. Appuyer sur le petit bouton des toilettes quand je fais pipi et sur le gros quand je fais caca. N’utiliser que les transports en commun ou le vélo et vendre mon scooter. Subir la propagande constante et culpabilisatrice des écolos-moralistes. Me sentir mal, comme si j’étais sale, comme si le simple fait d’exister polluait le monde. Me doper au feel good pour oublier qu’être un Homme c’est honteux, que nous les humains torturons les animaux, saccageons la nature, violons notre environnement. La faute à notre mode de vie dispendieux et calorigène, nous, Occidentaux à la con, enfants gâtés n’ayant connu de la guerre que le soldat Ryan. Ah! si j’étais pauvre et Soudanais, ma conscience serait plus libre… et mon ventre moins plein. J’en déduis donc qu’une existence confortable se paye cash sous la forme d’une dette morale qui nous ronge jusqu’à la fin. Pour me soustraire à ce malaise existentiel, j’ai pris du Xanax (je suis devenu accro alors j’ai arrêté), j’ai fumé des joints (je continue, c’est mon côté Harder they come), j’ai gobé du Tramadol (j’aurais préféré de l’opium mais c’est difficile d’en trouver à Paris), j’ai essayé la méditation avec une application Iphone (LOL), et… j’ai renoncé. Quelque chose de sombre et glacé m’a emporté, une sensation de slow death pacadienne… Je me suis laissé faire, comme une poupée de chiffon prise dans la rotation du tambour d’un lave-linge qui produit de la mousse en agitant de l’eau savonneuse. Lessivé.

Ophélie – John Everett Millais

J’ai rebondi jusqu’au « seuil de vie » grâce à l’hédonisme primaire.

Au début de ce processus et par réaction à l’humeur de mon époque, j’ai rejeté tout ce qui semblait écolo-responsable de mon existence. J’ai ainsi redécouvert le plaisir de commander un menu Golden au Mac Do et de le déglinguer sans aucune espèce de culpabilité pour les animaux morts pour faire mon steak et mes nuggets, et des forêts détruites pour produire le reste. On me dit que je vais vite devenir gros et cancéreux à ce rythme là, et que je fais le jeu du grand KKKapital. So what ? Du strict point de vue de la sensation, j’ai kiffé. Le sucre, le gras, les sauces, oui, ça ressemble fort au plaisir.

[Intermède musical #3 : Carmen McRae – The shadow of your smile]

Au fond de moi, je me suis dit « ouais, Trump c’est cool, il va déculpabiliser les gens qui vont enfin pouvoir se détester librement, on va tous se mettre à rouler en coal rollers, ça va être l’extase jusqu’à la fin, l’Apocalypse. Après il ne restera plus rien mais en attendant, on va make things great again. YEAAAAAAAHHHH ! » C’était l’émotion. Et puis je me suis souvenu qu’humainement, Trump était une merde. C’était la raison.

J’ai continué dans cette voie nihiliste. Point de mesure pour les gars sûrs.

Puis une pulsion écolo-égoïste m’a rattrapée. Je me suis dit : et si je détoxifiais mon corps et mon esprit ? J’ai commandé tout un tas de trucs formidables, du chardon marie pour le foie, du charbon activé pour le ventre, du ginko pour le cerveau, et d’autres petites gélules dont j’ai oublié l’usage précis. J’ai repris le sport. Du rameur, des pompes, des abdos. Je me suis mis à manger des salades et du quinoa importé très certainement de Pétaouchnok à dos d’enfants défavorisés. Pas grave, c’est bon pour mon corps. J’ai songé aux Ginks, ces féministes qui considèrent que ne pas faire d’enfant s’apparente à l’acte le plus écologique qui soit. J’ai adhéré secrètement à leur raisonnement : je pollue maintenant mais je ne me reproduirai pas (ou pas plus d’une fois). Je suis donc écolo.

To be continued…  

[INSTANT TRANSITOIRE ET AUTO-CENTRÉ POUR BIEN COMPRENDRE LE MOOD QUI EST LE MIEN SANS TOMBER DANS LE PSYCHOLOGISME À DEUX BALLES]

  • Le matin je mange un super petit dej’ à base de jus bio, de granola bio et de super mix bio aux supers fruits.
  • Le midi je mange des pates bios ou du bibimbap coréen.
  • Le soir, c’est salade bio homemade (néanmoins sans le #pornfood).
  • Toute la journée, je bois de l’eau minérale.
  • Mon teint est parfaitement clair.
  • Ma peau est douce, parfaitement hydratée, régulièrement gommée et très légèrement bronzée.
  • Je mesure toujours 1m91. j’ai perdu du poids. Je dois être aux alentours de 86 kg.
  • Je pourrais attacher mes cheveux mais je ne le fais jamais. Ils sont noirs, über noirs, noir de jais. Les meufs me demandent si je fais une couleur : « Nan, je suis né comme ça ». Les mecs, eux, s’en branlent de mes cheveux.
  • En bas je porte parfois des frocs à fleurs ou en cuir noir moulant. Plus souvent je mets un Levi’s 502 clair et vieillot ou un jogging Adidas noir. Aux pieds, des Jordan XI (comme dans Space Jam), des Adidas Pharell Williams colorées ou des Converse basses et blanches overused.
  • En haut je mets soit une chemise en mousseline rose pâle, soit un T-shirt manches longues tie & dye, soit un pull bleu et rouge Scotch & Soda, soit… soit… soit… des chemisettes en jacquard asiatisant, des pulls freaky, tout ce que je trouve pour rehausser mon teint.
  • J’ambitionne également une veste métallisée Lucifer par Kenneth Anger.
  • C’est dire comme je suis superficiel.
  • Je lis six heures tous les jours. J’écris moitié moins longtemps. 24 – 9 = 15. Le reste du temps je dors, je mange et je m’ennuie.
  • Tout ça pour m’accepter.

[Intermède musical #3 bis : Groundation – Undivided]

Mon égo en sortie de crise

Quatrième mouvement : fruits de la synthèse et jaillissement

 Le monde me trouble parce qu’en tant que Tout, j’ai du mal à le comprendre (voyez, je sais aussi être modeste). Ma grille d’interprétation s’adapte bien aux événements mais je peine encore à l’exporter en dehors de mon esprit. Je m’explique : je ne crois ni à l’idée de Nation (ce qui me coupe des gens de droite) ni à celle de Peuple (ce qui me coupe des gens de gauche) dans notre présent. Non. Je crois aux cultures. Ce sont elles qui nous permettent de nous construire. Nous ne sommes ni citoyens d’elles ni solidaires avec elles : elles nous imprègnent à mesure que l’on accepte qu’elles nous pénètrent (voyez ici un double-sens évident : tous les hétéros devraient se faire enculer au moins une fois pour comprendre un chouia plus la condition féminine de corps pénétré). Elles se construisent, se modifient ou se détruisent selon les sensibilités des humains qui les transmettent et les perpétuent. Elles ne sont ni verticales ni horizontales : elles se contentent d’être au monde et nous maintiennent ensemble tout autant qu’elles nous divisent. Pour comprendre l’autre, cet Ennemi, il suffit de s’imprégner de sa culture avec égard ; il faut se laisser porter, accepter que l’on nous prenne par la main, accepter de se perdre pour mieux se trouver. Et la Culture, contrairement aux notions de Peuple et de Nation, n’est ni oppressante ni totalitaire. Elle peut être dominante à un endroit et à un moment donné, certes, mais s’en détacher ne requiert rien d’autre que de le décider. Ce sont la politique et la religion qui la chargent parfois de violence. J’aime par exemple la culture française. Mais pas toute la culture française. J’aime la culture américaine. Mais pas toute la culture américaine. J’aime la culture congolaise. Mais pas toute la culture congolaise. J’aime la culture belge. Mais pas toute la culture belge. Ces cultures forment MA culture. Et personne ne me le reproche : la kulture est le seul lien entre l’intime et l’universel, le véhicule honnête entre ces deux sphères – ce parcours de liaison étant complété par les sciences, analogues dans cette métaphore à des outils indispensables. Les cultures constituent, quand elles ne sont pas instrumentalisées par un pouvoir quelconque, des vecteurs de liberté. Elles seules peuvent se transmettre ; elles seules maintiennent tant bien que mal les passions tristes des hommes et leurs pulsions meurtrières sous le seuil de la violence générale, quand au contraire les Nations et les Peuples les exacerbent. Et les Nations disparaissent parfois. Les peuples aussi. Tout comme les cultures d’ailleurs. Mais la Culture, elle, ne meurt jamais tant que la Vie existe ; elle se présente en reflet à ce que disait Deleuze – et qui a changé mon existence : « Ce sont les organismes qui meurent, pas la vie ». La Culture ne disparaîtra donc qu’avec la chute de l’espèce humaine. Autrement dit : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles » (Paul Valéry).

[Intermède musical #4 : 2 Pac – Hit ‘em up]

La théorie c’est bien beau, mais peut-on penser le monde ainsi et correctement ? Oui, à condition que l’on intègre à notre raisonnement un certain réalisme socio-économique. Pour moi par exemple, ça passe par la lutte des classes (je termine à l’instant le livre 1 du Capital) et un intérêt mi-critique mi-fasciné pour le libéralisme en tant qu’objet de pensée. Vous voilà donc parés pour commencer à penser comme moi – donc être moi, ne serait-ce qu’un tout petit peu.

Problème : c’est aussi l’instant où je décide d’arrêter de penser.

Je laisse mon esprit s’égarer vers l’actualité. Et crackkkkk :

  • 1. Entre Kim (le petit coréen super vener, pas la meuf sexy avec le gros cul qui se sape en Addidas et en Balmain) et Donald (le gars à la mèche jaune urine, un peu comme Titeuf, mais en moins sympa et qui dirige les Etats-Unis, pas le canard), mon cœur balance : qui a la plus grosse ? Le duel s’annonce serré : l’un a de petites mains, un égo de mâle trop envahissant que l’on sanctionne systématiquement dans nos sociétés modernes occidentales marquées par le matriarcat, et une solide réputation de consommateur de penis enlargement pills. L’autre est petit et asiatique (je sais, ça fait court niveau argumentaire). Anyway.

Conclusion : Aucune. Par contre j’ai vu que Yann Moix était parti sur l’île de Guam pour marquer le coup. Au pire il meurt. Au mieux il remplace BHL. (Mais Yann Moix écrit de magnifiques romans <3).

  • 2. L’opinion publique internationale découvre médusée qu’aux Etats-Unis, on entretient sans doute encore mieux qu’ailleurs la flamme du nazisme.

Conclusion : On décrète que le premier amendement américain c’est de la merde et que l’on doit exterminer tout organisme fascisant de la surface de la Terre. Pourquoi pas. Seulement, qu’est-ce qu’un nazi en 2017 ? Un mec qui lève le bras et qui s’époumone à crier « white power » ? Un antisémite virtuel dont les seuls faits de guerre se limitent à publier des choses odieuses sur les réseaux sociaux ou à défiler comme une majorette répugnante, torche Tiki à la main, dans les rues d’une ville marquée par les errements haineux et racistes des hommes depuis des générations ? Les nazis n’existent plus : ils n’ont existé qu’en Europe, pendant une vingtaine d’années. Ils sont un fait historique Autrement, ils n’ont jamais existé dans mon présent. Je ne leur reconnais aucune vie propre. Ils ne sont rien, sinon des âmes perdues, des âmes mauvaises même, des âmes malades. Mais ils n’existent pas en tant que réalité. Ils vivent dans des ensembles culturels qui ne sont pas nazis, qui ne reconnaissent même plus le racisme. Ils sont des vestiges de l’histoire puante de l’humanité, des épaves-nées, des naufragés de la culture qui s’agglomèrent en débris flottant péniblement sur un bouillon culturel hétérogène que l’on nomme société, notre société. Les vaincre consiste à entraver leur reproduction, pas à les tuer. Nous vaincrons en tuant la Vie du nazisme, c’est-à-dire en tuant son esprit, pas en anéantissant ses organismes – qui sont des hydres de Lerne. Les combattre avec leurs méthodes, la violence, la délation, la haine, nous mènera, au nom du Bien, vers la destruction de l’humanisme (pas celui de Sartre que l’on emmerde, of course) et, ultimement vers plus de Mal. Mais trêve de bons sentiments, faisons preuve de réalisme et de nuance : la seule violence légitime qui vaille, c’est celle qui fonde la légitime défense. Tant que les nazis n’attaquent pas physiquement, on ne leur répond pas avec la violence dont nos institutions et de nos corps sont capables. On laisse le Droit et le Savoir s’en charger : nous n’avons plus peur d’eux. Au passage, profitons-en pour prouver à ce con de Trump qu’un mal n’en vaut pas un autre, donc que les nazis et les antifas ne sont pas comparables. Pour ce faire, j’aimerais mettre en avant cette intervention de Malcolm X – pourtant réputé suprématiste noir mais en fait infiniment plus sensible, humain et intelligent que n’importe lequel des leaders du « camp des blancs » :

Il dit : « [considering] what has been done by the white man to the black man, it’s a miracle that black people don’t hate him […] ».

Mais sa position n’est pas christique, et il n’incite personne à tendre l’autre joue après avoir été giflé, au contraire : personne ne doit se laisser gifler. En ce sens, sa conception de la violence devient légitime, puisqu’il s’agit de légitime défense. Plus important : il développe ici une réponse intelligente et nuancée à un problème universel : la haine.

Pendant l’entretien, le journaliste lui demande : « Do you think the time will come when negroes will take arms ?

Malcolm X : The time will come when ANY people and all people on this earth will develop enough intelligence to know that they are in their right to do whatever is necessary to protect themselves. »

Il apparaît donc clairement que son but n’est pas d’anéantir les blancs (contrairement à ceux que l’on présente comme ses symétriques inverses et qui rêvent eux explicitement d’éradiquer tout ce qui n’est pas blanc et de persécuter ces non-blancs autant que faire se peut) mais bien de redonner la dignité de vivre à tous les humains, à commencer par ceux qui sont opprimés. Son autobiographie ne dit pas le contraire : au fur et à mesure de sa vie, Malcolm X sera de plus en plus universaliste et de moins en moins racialiste.

Voilà, je ne souhaite rien dire d’autre à ce sujet pour le moment. (Même si parler de la violence selon Hannah Arendt me tente terriblement, mais je l’ai déjà fait ailleurs). Simplement : répondons-leur avec nos armes, le Savoir, le Droit, la quête de la dignité universelle, pas avec les leurs. Leur anéantissement total sera progressif ; il faut stériliser leur pensée, pas les tuer.

(Sinon saviez-vous que Simone Veil était opposée à la loi Gayssot ? Ça me la rend encore plus estimable, cette dame).

[Intermède musical #5 : Philippe Muray – Ce que j’aime]

 

*****

Haïku en guise de fin :

 

La tristesse s’envole

Et que me restera-t-il ?

Une vie à brûler.

Raffaël Enault


Documentaire bonus : Hypernormalisation (le film le plus intelligent que j’ai vu sur notre monde)


PS : un certain Ramzi Ramses voulait que je le nomme dans mes tribulations parce qu’ils les aiment bien. C’est fait.

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