Daniel Cohn Bendit

Sa parole tonitruante ne résonnera plus dans les enceintes de la capitale alsacienne. Il ne peut pas ne pas partir, croit-il. Le désormais futur ex-député européen, Daniel Cohn-Bendit, m’a accordé une heure dans son bureau, au Parlement Européen, à Strasbourg : passé, présent, futur. Sans nuance, il pointe l’échec des Verts comme du gouvernement Hollande depuis les dernières élections.

S’il admet les failles et les fautes de l’Union Européenne, son jugement est catégorique : sans l’Europe, la France n’a aucune chance de survie en tant que grand acteur mondial ; les anti européens ne brasseraient que des effluves toxiques. En 1968, Daniel Cohn-Bendit percevait la Vème République comme une dictature ; aujourd’hui, il la considère obsolète. Pour résister face aux nouvelles superpuissances, l’Europe devra faire bloc. Dans le monde de demain, les forts seront faibles et les faibles seront morts : parole de Darwin !

 Interview:

Pourquoi ne vous représentez-vous pas aux prochaines européennes ?

C’est simple : ça fait quatre mandatures – vingt ans – que je suis au parlement européen, et j’estime que ça suffit.

Qu’allez-vous faire après cette « retraite » ?

Je veux faire autre chose. J’aurai près soixante-dix ans. Si j’ai de la chance, il me restera une dizaine d’années pour encore, peut-être, « apporter quelque chose ».  Je vais également faire un film pendant la Coupe du monde au Brésil.

Êtes-vous satisfait par ce nouveau rôle de chroniqueur que vous occupez sur Europe 1 ?

Ca m’amuse tous les matins, de devoir trouver une nouvelle idée pour provoquer un peu. Eux (la direction de la station) semblent très contents par ce que j’apporte.

Le principe de la chronique provoc’ matinale, ça ne vous rappelle pas Eric Zemmour ?

Je ne crois pas que je sois comme Zemmour… Je ne trouve pas toujours l’idée qui dérange, je cherche plutôt l’idée originale ; ce n’est pas la même chose ! Si l’originalité dérange, ça en dit long au sujet des médias.

Quand je parle, comme aujourd’hui, de la bêtise de l’histoire sur Sarko’ et Hollande qui ne peuvent pas prendre un avion ensemble pour se rendre aux commémorations en Afrique du Sud, je ne pense pas que cela soit une idée qui dérange ; c’est simplement du bon sens. Bush et Obama peuvent monter dans un avion ensemble, mais pas Hollande et Sarko… Je suggère simplement que la meilleure idée possible aurait été de prendre un avion pour trois cents personnes et d’emmener des politiques, des syndicalistes, des patrons, ou des jeunes, bref, des gens qui sont admiratifs du combat de Nelson Mandela. Il aurait fallu réunir une France « black-blanc-beur » dans cet avion. Ca aurait eu plus de gueule, n’est-ce pas ? Ce n’est pas vraiment quelque chose qu’aurait proposé Zemmour…

Que pensez-vous du bilan actuel des Verts au sein de la majorité gouvernementale ?

Moi, je crois que le problème vient de la structure politique française : à partir du moment où, dans le cadre du scrutin majoritaire et d’un accord passé avec le PS, vous avez des députés élus grâce à des électeurs aussi bien écologistes que socialistes, les dés sont pipés. Les gens qui ont voté pour « vous », ont en fait voté pour une certaine majorité. Comme ce n’est pas un accord de coalition et que « des choses » ont été négociées au préalable, il est très difficile de répondre à la question « faut-il partir ou rester au gouvernement ? » La question est donc biaisée à l’avance.

Je pense que, d’un côté, ils (les Verts) essayent de faire ce qu’ils peuvent, et de l’autre, on observe que le scrutin majoritaire « présidentialise » la France, et donc que la gauche française est très loin d’une réflexion écologique. L’échec actuel des Verts tient à plusieurs choses, à des personnes, à la structure politique du parti et à l’idéologie.

Emmanuelle Cosse est-elle la personne qui pourra redresser EELV ?

Je ne crois pas qu’elle redressera quoi que ce soit.

Et Jean-Vincent Placé ?

Si c’est lui l’espoir des Verts, ils sont mal barrés !

Qu’apporte votre nouveau groupe, Europe & Ecologie, de plus que EELV ?

Pour l’instant, on n’apporte rien de mieux, mais moi, je n’ai jamais prétendu être l’espoir d’Europe-Ecologie pour l’avenir.

Etiez-vous favorable à ce que les Verts intègrent le gouvernement ?

Oui, j’étais pour. A partir du moment où un accord est passé avec le PS, il est normal qu’ils accèdent au gouvernement. Si l’on analyse tous les partis politiques actuels en France, on en conclut que la catastrophe est globale. Je pense que le paysage politique français est plutôt décevant. Dans cette déception, il y a évidemment EELV.

Considérez-vous qu’EELV est une déception ?

Oui, on a raté notre coup. La dégringolade, entre les résultats aux dernières européennes et le score d’Eva Joly à la présidentielle de 2012, prouvent que nous n’avons pas été à la hauteur. Jean-Vincent Placé ou Cécile Duflot sont responsables de l’énorme gâchis,  de l’effondrement, depuis les dernières européennes de 2009 : EELV a perdu sa crédibilité.

Pourquoi avez-vous toujours refusé de vous présenter à une élection présidentielle ?

Parce que cela ne m’intéresse pas. Je me suis toujours intéressé à la politique européenne plus qu’à celle de la France ; je ne vois pas pourquoi je devrais m’ennuyer dans la politique nationale. La conception du présidentialisme français est à l’opposé de ce que je pense. Je crois que la culture politique de la Vème République étouffe la politique actuelle en France, en imposant une structure autoritaire et pyramidale.

Quel bilan tirez-vous, avec le recul, de l’action qu’a eu Mai 68 sur la société française ?

Le monde a changé depuis les années 60. Socialement, on a gagné ; politiquement, on a perdu. Quand on regarde l’évolution de la société française, il est évident que mai 68 est passé par là.

Comment peut-on passé du costume de Dany le Rouge à celui de Dany le Libéral ?

Tous le monde n’a qu’à réfléchir à ce qu’ils pensaient quand ils avaient vingt-cinq ans, et à ce qu’ils pensent aujourd’hui. Il n’y a que les cons qui ne changent pas ! Je ne vois pas du tout où est le problème.

Certes, j’avais l’idée d’une société autogérée, et aujourd’hui, j’ai intégré toute une partie de la pensée politique libérale en ce qui concerne les structures politiques. Mais d’un point de vue économique, je ne défends pas la position libérale. Il n’y a d’ailleurs qu’en France que, faute de compréhension, on bondit dès que l’on entend le mot « libéral ».  Il faut juste trouver comment réguler la mondialisation.

L’autogestion à l’échelle nationale, ça s’appelle du nationalisme…

Non. Je ne comprends pas pourquoi l’on me demande toujours ce que je pensais en 1968. Le monde a changé depuis, mais je ne suis pas déçu. Il est évident que j’ai changé ! En 1968 j’étais dans la rue, et maintenant je suis député européen. C’est comme si vous disiez à quelqu’un : « vous aviez deux jambes et maintenant vous êtes unijambiste ».

Donc le plaisir d’énerver le bourgeois n’est plus là, en vous ?

Je ne sais pas, il est peut-être toujours là, en moi, mais autrement. Je prends juste plaisir à dénoncer les dysfonctionnements que j’aperçois.

Est-ce cette position libérale qui vous a poussé à vous éloigner d’EELV ?

Non, pas vraiment. Dans mon dernier livre, j’explique comment en finir avec les partis politiques. Je ne supporte plus le fonctionnement interne des partis ; à cause de ce système, on perd 80% de notre énergie à essayer de prédire qui occupera quelle place dans tel ou tel cas de figure. C’est ça qui m’a éloigné des Verts.

Avec le recul, comment percevez-vous aujourd’hui les rapports conflictuels que vous avez entretenu avec Maurice Grimaud en 1968 ?

Maurice Grimaud n’était pas l’horrible préfet que certains décrivaient. Au contraire, il était « l’anti Papon ». Nous (les militants) avons peut-être été un peu faibles ou aveugles à son sujet en le considérant parfois comme un « horrible préfet terrifiant ».

Est-ce que, comme Jean-Pierre Chevènement, vous partagez l’idée que « le nationalisme est une maladie du patriotisme » ?

Jean-Pierre Chevènement peut dire ce qu’il veut, je reste persuadé, qu’aujourd’hui, la souveraineté nationale est complètement balayée par les marchés. Si l’on veut retrouver de la souveraineté, il faudra obligatoirement passer par l’Europe. Les vrais souverainistes sont pro-Europe, puisqu’ils ont compris que défendre l’espace national passe par intégrer ce même espace à une Europe où l’on peut défendre ensemble cette idée de civilisation commune.

Mais cette Europe à des défauts, elle traverse actuellement une terrible crise…

Qui n’a pas de défaut ? C’est comme si je disais : « La France a des défauts ». Il est évident qu’il y a des défauts au sein d’un espace politique. Cette manière d’amener la question est incroyable : on fait comme si l’on découvrait seulement maintenant que l’espace européen a des défauts.

Moi, je peux appuyer sur les défauts de la France pour la « délégitimer » : La France se prétend être une grande nation et c’est faux ! La France, c’est « rikiki ». Dans trente ans, la France sera au monde ce que le Luxembourg est aujourd’hui à l’Europe. La France ne sera plus rien, et si l’on veut prétendre à autre chose, il faut maintenant trouver une porte de sortie.

Oui, l’Europe n’est pas à la hauteur. Oui, l’Europe doit évoluer. Si nous voulons être à la hauteur, nous devons passer par l’Europe.

Mais pas à n’importe quel prix… La preuve, vous étiez opposé au TSCG.

C’est faux, je n’étais pas opposé au dernier traité : j’étais pour la TSCG. Je considère qu’il faut rassembler les possibilités pour amener le volet de l’investissement dans le cadre de l’Europe de la solidarité. L’Europe de la solidarité ne peut se faire que s’il y a des garanties budgétaires. Il est évident que pour progresser, on ne doit pas accepter n’importe quelle Europe. Mais prenez en exemple un nationaliste français : il n’acceptera pas n’importe quelle France.

C’est évident !

Non, ça ne l’est pas. Si vous me dîtes « pas n’importe quelle Europe », je vous réponds « pas n’importe quelle Allemagne, pas celle d’Hitler… »

Mais un nationaliste soutiendra toujours que la souveraineté nationale est préférable à la souveraineté européenne.

Je préfère une Europe démocratique qu’une France de Pétain.

Vous répondez à l’absurde par l’absurde…

Oui !

Alors prenons un exemple concret : la faillite actuelle de l’industrie porcine en Bretagne est imputable, en grande partie, à la concurrence sur le même secteur d’autres pays européens – à savoir, dans ce cas, l’Allemagne et la Pologne. N’est-ce pas là un énorme défaut de l’Europe actuelle ?

L’économie bretonne ne se limite pas à l’industrie du porc. Il faut apporter une autre réalité économique à la Bretagne que l’élevage intensif. Le débat actuel est d’aboutir à une nouvelle forme d’agriculture génératrice d’emplois et respectueuse écologiquement. Je n’ignore pas la réalité économique de cette région ; je dis que la transition sera longue et difficile, mais nécessaire.

La révolte en Bretagne contre l’écotaxe n’a pas lieu d’exister, puisque la taxe n’existe pas. Si la Bretagne va déjà mal, ce n’est pas à cause de l’écotaxe, puisqu’elle n’existe pas encore. Là encore, on marche sur la tête : les gens pensent qu’en l’annulant, cela ira mieux !

Et puis, à partir du moment où l’Allemagne aura instauré un salaire minimum, il n’y aura plus de différences de coûts de production entre elle et la France.

Non, mais l’industrie agroalimentaire en Bretagne constitue une part non négligeable des revenues de la région.

C’est surtout une industrie responsable de la dégradation écologique de la Bretagne. D’où vient l’algue verte ?

C’est comme les poulets produits par Gad : des animaux, pour la plupart, qui ne sont pas destinés au marché français. On vend des poulets frigorifiés au monde, et l’on importe des poulets bio-écolo. On marche sur la tête dans cette histoire.

Quand on voit que prochainement, le gouvernement français va développer la construction d’étables pouvant contenir jusqu’à mille vaches chacune, ça prouve que l’on a rien compris à ce qui se passe dans le monde, où il se développe une agriculture créatrice d’emplois.

Il faut cependant reconnaître que l’accord actuel au sujet des détachements est insuffisant, puisqu’il ne concerne que le secteur du bâtiment, et non celui de l’agriculture. Mais tout espace politique qui se crée a rencontré, lors de ce processus, des problèmes de ce genre. Dans la France d’après 1945, il y avait des différences importantes de salaires entre le Nord et le Sud, ou l’Est et l’Ouest du pays.

Seulement, le processus européen a déjà contribué, il y a quelques années, à la fermeture des chantiers navals de La Ciotat au profit de ceux d’Hambourg…

De toute façon, le chantier naval de La Ciotat n’aurait pas survécu, car la France a loupé tous les virages de la modernisation industrielle. Prenez pour exemple l’automobile française : l’offre que les constructeurs proposent est obsolète par rapport aux concurrents allemands.

Comment interprétez-vous la popularité actuelle que rencontrent les formations d’extrême droite un peu partout en Europe, à commencer avec la France et le FN ?

Parce que nous sommes dans une période difficile de rupture et d’évolution. Prenez pour exemple l’Histoire de France. En 1789, la révolution n’a pas apporté directement la stabilité sur le plan politique. Et la France républicaine, à partir de quand a-t-elle donné le droit de vote aux femmes ? Plus de cent cinquante ans après la révolution… La construction démocratique d’un nouvel ensemble politique est quelque chose de long et très difficile ; ça s’inscrit obligatoirement dans une position de rupture avec certaines traditions. D’où la période contradictoire dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui.

Paradoxalement, les partis anti-Europe sont présents au parlement européen, via des députés élus…

C’est fantastique ! Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon sont des députés européens qui n’en ont rien à cirer de ce parlement. Ils ne vont jamais à Bruxelles.  Le parlement européen c’est : trois semaines à Bruxelles et une semaine à Strasbourg, tous les mois. Eux, ils viennent trois jours à Strasbourg et puis c’est tout. Une partie de la société française a voté pour des gens qui ne veulent pas occuper cette fonction. Ce sont des emplois fictifs extraordinaires !

Marine Le Pen dit au Français : « on sort de l’euro, on sort de l’Europe, on fait un bras d’honneur à la mondialisation et tout ira bien dans le meilleur des mondes. » Ce programme paraît évident à beaucoup de Français puisqu’ils ne s’y retrouvent plus actuellement. Je peux argumenter contre ces idées en garantissant une catastrophe si l’on sort de l’euro : le franc sera dévalué de 30%, donc la dette augmentera automatiquement de 30%. C’est un mensonge de croire que la France sera plus compétitive si elle sort de l’Europe. Certes, certains produits fabriqués en France seront moins chers, mais d’autres produits, tel que le pétrole, seront plus chers. Bref, tout ça ne tient pas la route. Mais il existe quand même en France des gens qui veulent « revenir à la France ».

Pourquoi ces gens pensent-ils qu’un retour à une France plus indépendante serait préférable ?

Parce qu’ils pensent que la France sera plus à même de les protéger que l’Europe. Quand une personne est croyante, qu’elle croit en dieu, il est toujours difficile, rationnellement, de démontrer à cette personne que ses croyances ne tiennent pas debout. Avec les nationalistes, c’est pareil : ils ne croient pas en l’Europe.

Pourtant, même à gauche, une personnalité comme Arnaud Montebourg se déclare favorable à une France plus protectionniste.

Il ne comprend pas que la France ne peut fonctionner qu’en faisant partie de l’Europe. Avec une France protectionniste, il – Arnaud Montebourg – les vendra à qui ses voitures « made in France » ? Aux Français ? Ca ne marche pas ce truc !

Au sujet des délocalisations, je donne toujours cette exemple très drôle : quand Mercedes a décidé de délocaliser la production de la Smart, les Allemands y étaient opposés. La Lorraine a proposé à Mercedes un terrain pour y construire une usine, à des prix en dessous de ceux du marché. C’était déloyal, mais personne ne s’en est plaint. Il faut être honnête : dans la configuration actuelle du marché, tout le monde en profite un peu de ces délocalisations. La France revend du vin à prix d’or aux Chinois, et profite donc aussi de la mondialisation.

 Ce qu’on reproche aux Chinois, ce n’est pas d’acheter « français », c’est de piller le savoir-faire local.

 Alors vous feriez comment, vous, pour empêcher cela ?

Je ne fais pas de politique, moi.

Tout le monde aujourd’hui lorgne le marché chinois. Vous ne pouvez donc pas reprocher aux Chinois d’avoir envie de se développer. Prenez l’exemple des panneaux solaires : ils sont désormais taxés à l’importation. On essaye donc de réguler ces échanges. Mais si vous fermez les importations chinoises, nous seront les victimes, et nous n’auront plus accès au marché chinois : c’est comme ça la vie !

Que ferait la France face à la Chine s’il n’y avait pas l’Europe ? Dans trente ans, il n’y aura plus aucun Etat européen qui fera encore partie du G8. Il faut choisir ce que l’on veut ! La seule solution pour rester membre de ce G8, c’est de former une Europe unifiée. A long terme, je le répète, il faudra choisir : veut-on devenir le Luxembourg du monde, ou rester acteur des décisions importantes à l’échelle mondiale ?

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