En quelques heures, le sol égyptien aura vu la destitution d’un président, un peuple euphorique, une communauté internationale inquiète, une armée qui fait sa loi et l’arrivée d’Adly Mansour au pouvoir. Même si les anti-Morsi disent avoir appris de leurs erreurs de 2011, l’incertitude demeure quant à l’avenir du pays.
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La nuit décisive: de l’euphorie au « coup d’Etat »

Alors qu’hier soir, Mohamed Morsi déclarait encore avec aplomb qu’il était «le président élu d’Egypte», et qu’il demandait «au peuple de défendre (sa) légitimité»à 5h40 ce matin, la donne avait changé. Un haut responsable militaire a confirmé à l’AFP que l’armée égyptienne «retenait de façon préventive» Mohamed Morsi. La sécurité égyptienne a alors ordonné l’arrestation de 300 membres des Frères musulmans, puis l’opposant et ex-candidat à la présidentielle Amr Moussa Moussa, a déclaré: «C’est la fin du régime de Morsi. C’est fini».

Plus tôt dans la soirée, des dizaines de blindés de l’armée égyptienne s’étaient déployés pour encercler les partisans de Morsi. Puis l’armée a écarté Morsi avant d’annoncer une élection présidentielle anticipée, tandis que Morsi appelait à résister «pacifiquement» à ce qu’il appelle «coup d’Etat complet». Il ne s’attendait donc pas à se voir interdit, ainsi que plusieurs dirigeants des Frères musulmans, de quitter l’Egypte, étant considérés comme suspects dans l’affaire des évasions de la prison de Wadi Natroun en 2011.

Le chef d’état-major et ministre de la Défense, le général Abdel Fattah Al-Sissi, a ensuite pris la parole à la télévision, où il a annoncé la suspension de la Constitution, la destitution de Mohamed Morsi et la feuille de route préparée par l’armée pour sortir le pays de la crise. Mais le peuple n’a pas attendu ces annonces pour clore cette semaine meurtrière – les heurts ont fait au moins quatorze morts dans tout le pays – car sur la place emblématique de Tahrir, des milliers de manifestants se sont rassemblés en scandant «Dégage !» à l’adresse de Mohamed Morsi.

« Coup militaire » ou « choix populaire »?

Les opposants à l’ex-président n’ont pas attendu pour faire retentir leur joie dans les rues du Caire. A vrai dire, avant même l’allocution du général Al-Sissi, les anti-Morsi fêtaient déjà la chute imminente du chef de l’Etat devant le palais présidentiel et devant le ministère de la Défense.

Une ambiance qui n’est pas partagée partout étant donné que dans les régions pro-Morsi, comme la ville de Marsa Matrouhau Nord, quatre partisans du président déchu sont morts dans des affrontements avec la police.

Et même si les expatriés français sur place affirment qu’il s’agit davantage d’un «coup populaire» que d’un coup d’Etat, Morsi dénonce quant à lui «un coup d’Etat complet rejeté par tous les hommes libres qui luttent pour une Egypte civile et démocratique ».

Euphorie nationale versus inquiétude internationale

Evidemment, s’il y en a bien un qui ne s’est pas fait attendre pour donner son avis sur cette situation, c’est le président syrien, Bachar Al-Assad : «Ce qui se passe en Egypte est la chute de ce que l’on connaît comme étant l’islam politique. Où que ce soit dans le monde, quiconque utilise la religion dans un but politique (…) est condamné à l’échec ». Le contraire aurait été surprenant.

Du côté français, le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a annoncé que «De nouvelles élections ont finalement été annoncées, après une période de transition. La France en prend acte. Elle souhaite que les échéances soient préparées dans le respect de la paix civile, du pluralisme, des libertés individuelles et des acquis de la transition démocratique.» En bref, de belles paroles.

Mais le plus inquiet reste Barack Obama, qui, quelques heures après la destitution de Morsi par l’armée, a appelé à l’élection rapide d’un nouveau gouvernement civil en Egypte et a ordonné l’évacuation de son ambassade au Caire. Enfin, histoire d’assurer ses arrières, un sénateur démocrate, a laissé entendre que les Etats-Unis pourraient mettre fin à l’aide de 1,5 milliard de dollars qu’ils versent chaque année à l’armée égyptienne. Une chose est sûre, on ne perd pas le nord du côté étasunien.

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Adly Mansour

Adly Mansour, président par intérim: fin de l’incertitude?

Le représentant de l’opposition, Mohamed el-Baradei, a annoncé qu’un gouvernement regroupant «toutes les forces nationales» et «doté des pleins pouvoirs» sera chargé de «gérer la période actuelle». Autrement dit, même si l’armée est la principale force à l’œuvre dans ce changement de régime, ce n’est pas elle qui prend directement le pouvoir  une nouvelle Constitution.

Face à un peuple en colère, le général Al-Sissi a également pris le soin de faire valider les dispositions de la feuille de route par l’imam de la mosquée Al-Azhar, le cheikh Ahmed Mohamed El-Tayeb, le patriarche de l’Eglise copte, Théodore II, ainsi que par le chef de file de l’opposition, Mohamed El-Baradei.

Chose dite, chose faite. Le président du Conseil constitutionnel égyptien, le juge Adly Mansour a prêté serment ce matin en tant que président par intérim. Cette figure politique peu connue –ce qui explique sa nomination, par souci de «neutralité»- est désormais à la tête d’un gouvernement de transition jusqu’à l’organisation d’une présidentielle anticipée et d’élections législatives. Cadeau empoisonné ou non, ce mandat s’annonce plus que délicat. Le nouveau dirigeant devra appaiser un pays divisé entre anti et pro-Morsi, alors que c’est justement ce dernier qui l’a nommé président du Conseil constitutionnel à la mi-mai, fonctions qu’il a prises il y a seulement deux jours.

Al-Sissi, l’armée prend les commandes

Derrière ce nouveau « coup d’Etat » se cache un homme qui monte en puissante, le ministre égyptien de la Défense, le général Abdel Fattah Al-Sissi. L’actuel « homme fort du pays » a su s’imposer subtilement dans le décor égyptien en envoyant au-dessus du Caire des hélicoptères militaires qui déployaient le drapeau national, et salués par les manifestants anti-Morsi scandant « l’armée et le peuple, unis ».

Ce dernier veut utiliser l’armée comme moyen principal pour résoudre la crise actuelle et cherche, en conséquence, à dissiper les craintes d’un retour à un pouvoir militaire direct. Car cette figure politique est avant tout un personnage qui se range du côté militaire. Il a d’ailleurs exprimé son envie, à plusieurs reprises, « d’augmenter l’efficacité des forces armées ». Il a par ailleurs été accusé d’être proche des islamistes, et est connu comme un fervent admirateur de l’ancien président nationaliste Gamal Abdel Nasser.

Alors que peut-on espérer d’un président par intérim qui n’a pas manifesté contre Morsi, et d’une armée dont le pouvoir ne cesse de croître?

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