Magicien de la nuit au culte du rétro exacerbé, enfant du rock versatile, capable de jongler du swing au jazz en passant par la musique latine, Albert de Paname illumine depuis quatre décennies les soirées branchées de Londres à Paris.

Albert de Paname

Je rencontre Albert un matin, à Saint-Paul. D’habitude, les personnes que je portraiture m’emmènent dans un café, histoire d’être tranquille pour discuter. Lui avait choisi de me faire d’abord visiter le mémorial de la Shoah, situé non loin de là. Un peu perplexe, je le suis sans vraiment comprendre la raison du choix de ce lieu.

Une fois les portiques de sécurité passés, Albert m’emmène face au mur sur lequel les noms de milliers de déportés sont inscrits. Sans explication, il me désigne un nom en particulier : celui de son oncle.

Dans une pièce, quelques mètres plus loin, se trouvent des affaires ayant appartenu à ce même oncle. Là, face à une vitrine, il m’explique brièvement l’histoire de sa famille. Si Albert de Paname est aujourd’hui ce qu’il est – c’est-à-dire une personne qui a dédié sa vie à la nuit -, c’est parce son père lui disait : « Ce qu’il s’est passé avec les nazis peut se reproduire ; c’est pourquoi il faut profiter de la vie au maximum ». Albert a donc fait de sa vie une fête perpétuelle.

Origines d’un dandy

Né à Montmartre, place du Tertre, il a grandi dans ce quartier autrefois – bien plus qu’aujourd’hui – blindé de cabarets. Dès l’âge de quatorze ans, Albert traîne autour des boites du coin, où il s’initie à la musique « jeune » et aux classiques de l’époque : « Mon cousin était physionomiste à La Locomotive, qui était l’endroit tremplin pour beaucoup de groupes anglais et américains, français aussi :  J’y ai vu Gene Vincent ou The Who, par exemple. »

Pas encore majeur, Albert commence à fréquenter le quartier de Saint-Germain-des-Prés. C’était dans les années 60 : le début de la soul music et de la pop. Bercé par ces « novö » sons venus d’ailleurs, il développe rapidement une obsession pour la musique, au point de devenir passeur de disque – ancêtre du DJ – au Tabou, club fréquenté par l’élite intellectuelle de l’époque. « Quand j’ai commencé à passer des disques, nous devions nous fournir en « imports ». Un type importait des disques dans son appartement rue de Provence, et les quelques « DJ » parisiens de l’époque y faisaient la queue », m’explique-t-il.

En 1965, ils – les jeunes gens modernes – sont très peu nombreux à Paris. Dominée par la vague « yéyé », la musique importée est très peu diffusée dans l’hexagone : les Français écoutaient de la musique française ! Marginal ultime de ces temps reculés où le rock était profane, Albert le saltimbanque me confie « qu’on ne disait pas « mixer » à l’époque, on disait « enchaîner » ».

Il « invente », par débrouillardise, la feutrine sur les platines : « Le problème, c’est que la plateau des platines étaient lourds, et l’on ne pouvait pas faire glisser les disques. Heureusement, j’avais trouvé un truc : j’avais découpé les rideaux en velours de ma mère, placé le bout de tissu entre la platine et le disque. Mes enchainements étaient plus doux et plus propres que ceux des autres passeurs de disques. »

Le week-end, Albert anime des soirées à Gournay, en bord de Marne, dans un dancing, propriété d’un taulier à l’image collant parfaitement au cliché du tenancier italien, macho, épicurien et… un peu réac’ ! Le premier soir, Albert passe des disques de James Brown, mais la funk n’est pas la tasse du boss : « Albert, si tu commences à passer des noirs, tu t’en vas !» , lui lance le patron du dancing. Au début, compréhensif et vassalisé, Albert finit par plaquer l’affaire et partir, direction Londres.

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« London’s burning »

A la fin des années 1960, la capitale britannique est l’endroit où il faut sévir pour tous les branchés du globe, l’endroit où naissent les rockstars. En arrivant à Londres, Albert commence par distribuer des flyers pour des boites de nuit. Payé un schilling par client racolé et convaincu, il gagne tout juste sa pitance : « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans » disait Rimbaud. Pas maudit pour autant, Albert propose un jour au patron d’un club de Green Street de remplacer le « disquaire », absent ce soir là : « il m’a proposé de remplacer le « DJ» résident les jours de congés, et petit à petit je l’ai complètement remplacé. »

Là où tout était possible, Albert de Paname grimpe rapidement sur l’échelle sociale de la nuit britannique et se retrouve au « Scotch Sain James », LA boite de l’aristocratie black.  Le public y est hyper exigeant ; le jeune DJ y apprend.

Vers 1973, Albert rentre à Paris. Alors qu’au même moment, le punk déferle sur tous les arrondissements branchés de la ville, que Serge Kruger organise des soirées mémorables dans son appartement, qu’Alain Pacadis et Yves Adrien initient toute une génération aux plaisir du crade et du violent, Albert de Paname ignore le phénomène, et reste fidèle à son rock désormais classique.

Le Palace ouvre ses portes en 1978, et bouleverse  l’univers nocturne parisien. Le tout – petit et grand – Paris se bouscule pour rentrer dans cette boite hyper select’, et deux ans plus tard, le sous-sol est transformé en club super privé : Le Privilège. Au sujet de cette cave pour personnalités, Albert m’explique que « quand on rentrait là-bas, on se disait : «  ça y est, je suis quelqu’un d’important ». Ca portait bien son nom… ».

Un jour, il propose à Fabrice Emaer d’ouvrir l’accès de ce cercle fermé aux plus jeunes les dimanches après-midi, avant les fameuses « Tea Party Gay ». Emaer accepte, et la « new génération » envahit le club, encadrée par Albert qui parfois a bien du mal à régir tous ces ados une fois le moment de partir venu : « Les gosses rêvaient tous d’entrer au Palace, et certains se cachaient au moment de repartir, et juste après, les « Tea Party Gay » commençaient… C’était dangereux ! »

« Libertango »

Les années 1980 sont novö, glaciales, industrielles, brutales, et géniales. Temple de la « branchitude », Les Bains Douches font salle comble tous les soirs, Patrick Vidal y mixe, et Albert y débarque avec son style, inchangé, comme toujours : « J’ai proposé une soirée qui n’avait rien à voir avec l’ambiance habituelle du lieu, un truc beaucoup plus gai et coloré, plus ensoleillé. »

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Au Balajo, les titis parisiens se dandinent sur des sons sans prise au temps ; attirer les branchés dans ce lieu reculé – Bastille – est quasiment mission impossible. A l’ancienne, le taulier de l’établissement lui laisse une chance et le met au défi : Albert doit faire plus de cent cinquante entrées, un lundi, pour prétendre pouvoir conserver ce créneau. Lui se souvient encore de ce challenge : « Le premier lundi, j’étais arrivé à 148 entrées, et j’ai payé un mec dans la rue pour qu’il me prenne les deux dernières places. Je suis donc resté. »

L’aventure au Balajo dure dix ans, et là-bas, au côté de ce tenancier aux rouflaquettes surdéveloppées, Albert apprend le b.a–ba du commerce : « Un jour, il m’a dit : Bébert, mon p’tit lapin, c’est la caisse qui fera ta fortune, alors qu’à l’époque, les gens n’avaient pas l’habitude de payer pour entrer en boite. Quand mes soirées ont commencé à fonctionner, je me suis retrouvé avec l’équivalent de cinq mille euros dans la poche chaque semaine. »

En parallèle,  il ouvre le Royal Lieu, vers l’Opéra Garnier : un endroit ultra confidentiel, seulement ouvert à l’avant-garde parisienne de l’époque : « on ne faisait rentrer que deux cent personnes, mais ces gens avaient tous été soigneusement tamisés ; il n’y avait pas une « tâche » .

Puis l’endroit décline, la clientèle vieillit et Albert retourne à Londres, au Café de Paris, grâce à Nick Jones, pour y créer les « Wednesday Nights ». Le lieu est « in » , certains « frenchies » font même le déplacement pour s’adonner à l’une de ces nuits : « Ma clientèle de français – certains – prenait l’avion le soir, à 19h, pour Londres, venait à mes soirées, et repartait à 6h du matin pour être au bureau à 9h. » A trois DJs – Boy George, Fat Tony et Albert de Paname -, les soirées sont éclectiques, alternant entre le « Cha-cha » d’Albert et l’  « Acid » des deux autres.

Le calme

Les années 1990 seront synonymes de tranquillité pour Albert : même s’il organise quelques soirées au Maxim’s et dans le sud de la France, il se tient à l’écart de tout projet majeur. Ponctuellement, il organise depuis des fêtes privées – ou pas – avec – ou pas – Emmanuel de Brantes, le mondain neveu de l’ex président Valery Giscard d’Estaing.

Mais cette période de calme pourrait bien prendre fin prochainement, puisque Albert de Paname a trouvé un endroit – à priori magique – : « J’ai toujours eu ce truc pour « sentir » les endroits. Là, il s’agit de quelque chose de différent d’un club classique, que je vais pouvoir l’imprégner de ma personnalité ».

Est-ce le « come back » du dandy de la nuit à Paris ? C’est possible, car n’en déplaise aux plus francophiles des noctambules, Paris n’est plus – depuis longtemps – le paradis des nuits blanches. Dans ce sens, Albert argumente : « Les endroits d’aujourd’hui se ressemblent tous, comme tous les DJs qui les animent. Il n’y a pas un seul DJ capable d’imposer son style, de surprendre la clientèle. »

Seulement, à quoi tient vraiment « la magie » d’un lieu ? La réponse est simple : à son propriétaire, en majeure partie. A son inventeur. Car finalement, ce débat tourne en rond :  « Tout tient à la personnalité du patron, de mecs comme, par exemple, Fabrice Emaer, ou Serge Kruger… C’est simple : quand on allait au Privilège, on attendait « le Prince ». Quand Fabrice arrivait, l’ambiance changeait. On a tous été les élèves de Fabrice. Il a imposé un style, et tout le monde a suivi, comme en politique ! » Fabrice Emaer où le de Gaulle de la nuit, l’homme providentiel de la folie champagnisée… Une chose est sûre en tout cas, et ça, Albert l’a bien compris : « A Paris actuellement, il n’y a aucun endroit où tout le monde veut aller : il manque « the place to be ».

Alors, « to be or not to be ? That is the question, but Albert might have the answer !

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