Le troisième livre d’Alexandre Grondeau, Sélection naturelle, un roman capitaliste est paru le 1er février dernier aux éditions La lune sur le toit. Je l’ai rencontré, il y a peu de temps, pour une interview.

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Alexandre Grondeau est un auteur contestataire comme il en existe peu – ou pas – en France. Dans ses livres, il parle sans complexe de drogue, ce qui dérange… L’année dernière, France Inter fut même avertie par le CSA suite au passage de l’écrivain sur les ondes. Motif ? L’intervieweur de la station aurait été trop complaisant avec l’auteur de Génération H et donc, avec la drogue (douce). Mais peu importe l’avis du CSA, puisque ses livres se vendent et surtout plaisent.

Et si tout le monde semble capable de dire que la société a changé, peu sont capables d’expliquer pourquoi. Tel un explorateur de la jeunesse et des mœurs, Alexandre Grondeau s’aventure dans les bas fonds de l’esprit humain, là où personne d’autre n’ose aller, de peur de s’y salir. Lui rejette les codes de la littérature bourgeoise classique, celle qui flatte l’oreille, et préfère porter la plume là où ça fait mal, c’est-à-dire à l’égo. Grondeau, c’est « l’auteur héroïne », celui qui n’écrit qu’avec des flashs ; des images violentes qu’il superpose si habillement qu’on est obligé d’y croire à ses histoires… 

Interview :

Comment t’es venue cette idée de destins croisés dans ton roman ?

J’essaie d’avoir une écriture « visuelle, « cinématographique » en quelque sorte. J’ai construit ce livre comme un jeu de piste. Mon approche du roman est très ancrée dans le réel. L’idée est donc venue naturellement. On observe que selon le moment et les intérêts, nos comportements changent, passant de l’humanisme à l’amoralité constamment, et vice versa. Ce que je cherche (aussi) à montrer, c’est que beaucoup de choses dans la vie sont une question de rapports de force et d’intérêt. Chaque anti héros dans cette histoire est confronté aux autres et à leurs vices. Je crois que dans une société capitaliste, la véritable liberté n’est pas l’aliénation – ou son contraire – mais le choix. Le luxe, c’est le choix. C’est aussi pour cela que ce bouquin est amoral. L’un des personnages (le retraité) veut mourir par exemple et la société lui refuse cela, du moins de manière conventionnelle. La question que tout le monde doit donc se poser est la suivante : jusqu’où suis-je capable d’aller pour conserver ma liberté de faire mes propres choix ? Et personnellement, je pense que l’homme n’a pas de limite… Cette observation est facile à vérifier : il suffit de constater le cynisme ambiant de notre société. Les gens s’inventent des vies sur les réseaux sociaux mais ne font rien à part attendre… Ils sont anesthésiés ! D’une manière encore plus générale, les gens subissent, ils sont dans une posture presque victimaires, alors qu’ils devraient « entreprendre », ou simplement vivre leur vie. C’est dommage, mais l’époque est ainsi faite.

Quelles ont été les principales difficultés que tu as rencontrées pendant l’élaboration de ce livre ?

Ce livre a été un travail hyper exigeant en termes de création. Contrairement à Génération H, j’ai dû beaucoup plus romancer, créer un univers qui n’était pas forcément le mien. Ce fut très compliqué, surtout par rapport à l’ambition narrative du thriller, puisqu’il fallait concevoir une trame énigmatique et pertinente et ce quasiment dès le début de l’histoire. Puis, je devais garder à l’esprit quand j’écrivais que derrière mes personnages devaient se « cacher » une critique de la société de consommation dont ces derniers sont à la fois les victimes et les commanditaires : ils sont les produits du capitalisme. Pour vivre, il faut gagner de l’argent, peu importe la manière d’y arriver. Le dealer est dans une logique à la Scarface et veut en gagner beaucoup rapidement ; l’avocat d’affaires, quant à lui, sait véritablement comment gagner beaucoup, mais il n’est pas non plus heureux pour autant, et le retraité est confronté à la morale d’un système qui lui refuse de mourir comme il le souhaite. Tous les trois sont des victimes et des profiteurs de ce même système.

Ton style reste toujours simple. Tu n ‘es pas tenté, parfois, de le complexifier pour « coller » plus au caractère complexe de tes idées ?

J’essaye d’avoir une écriture chirurgicale au service de l’histoire. Mais j’avoue qu’étant un grand admirateur de Nabokov et de Céline, je pourrais être tenté par une évolution de mon style d’écriture… Sauf que l’on est l’écrivain de son époque, de son temps, donc on s’adapte. Quand je travaille sur un roman, j’écris deux à trois fois plus, en termes de volume, que ce qui reste dans la version publiable. Ensuite, je coupe, je sculpte, je taille, je polis, jusqu’à ce que je parvienne à un résultat qui me convienne. J’aborde la complexité par les dialogues dans mes livres. Aborder la complexité ne nécessite pas d’être complexe, il suffit de faire preuve de pédagogie, d’être clair, précis et laisser lecteur s’approprier les personnages et l’histoire.

Quel lecteur es-tu ?

Je lis quelques auteurs actuels et surtout des écrivais anglo-saxons, comme Jim Harrison, Philip Roth ou Bret Easton Ellis. Pour moi, l’écrivain parfait de notre temps serait une fusion de Bret Easton Ellis et de Charles Bukowski. En fait, il faut que je t’avoue, j’ai un rapport à la littérature qui est parfois monomaniaque : je lis régulièrement les mêmes romans, plusieurs fois, chaque année. Il y a Lolita de Nabokov, Voyage au bout de la nuit, Un beau jour pour mourir de Jim Harrison, ou Women de Bukowski.

Quelles sont tes ambitions littéraires ?

Mon ambition, c’est de réussir à décrire notre société actuelle et ses acteurs de la manière la plus brute et la plus fidèle possible. Dans la réalité comme dans ce livre, nous sommes tous confrontés, à un moment ou à un autre, à ce choix : écraser les autres par ambitions ou rester fidèle à soi-même, à ses valeurs, et se faire écraser ? C’est naturel, c’est la nature humaine. Nous sommes tous bons et tous mauvais, naturellement. Ce que j’ai voulu montrer avec ces trois personnages, ce sont les limites de l’humain : jusqu’à où pouvons nous aller pour « réussir » sans trahir notre morale, nos amis, nos collègues ? Dans la littérature convenue, germanopratine, c’est rare de trouver un héros qui accepte son côté obscur de manière perpétuelle. Moi, je cherche à explorer les traits les plus obscurs de nos personnalités. En même temps, je ne veux pas faire chier le lecteur. J’écris pour faire mal et pour me faire mal : il faut aussi souffrir pour se sentir vivre. Je n’écris pas pour faire acte de repentance, j’écris pour montrer les choses telles qu’elles sont vraiment. Nous avons tous en nous une envie irrépressible d’aller explorer le côté obscur de nos âmes. Les gens passent leur temps à se démener à l’intérieur de ce paradoxe qui est : leur perception de ce qu’ils sont et ce qu’ils sont en réalité. La théorie selon laquelle le capitalisme serait responsable de tous nos malheurs n’est pas exacte. Certes, cela contribue à nous mettre dans des conditions qui sont déstructurantes, intellectuellement parlant, mais je doute que dans un autre système, comme le communisme ou l’autogestion, l’Homme soit fondamentalement meilleur. Je ne voulais pas écrire un livre bienpensant qui dirait « oulala, le capitalisme c’est mal ». Je refuse cette posture soi-disant romanesque de victimisation de mes héros. Je cherche plutôt à déterminer où se situe la part d’humanité de chacun dans cet immense ensemble capitaliste qu’est notre société. J’entoure également mes projets littéraires d’un univers musical, en réalisant des compilations à thématiques avec plusieurs artistes. On les offre aux lecteurs via le site internet du livre. Il est important que le lecteur puisse se plonger complètement dans un univers à part entière. La dernière étape de ce processus serait le cinéma et j’espère qu’elle se réalisera avec Génération H, par exemple.

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1653847_488929487883656_642827491_nJohn, Yan et Jean ont des quotidiens et des parcours professionnels très différents, mais ils arrivent tous les trois à un moment clef de leur vie. John est un avocat d’affaires sur le point de devenir associé monde dans un grand cabinet. Yan, un petit dealer toujours dans les embrouilles et les galères. Jean, enfin, est un retraité qui vient d’apprendre que ses jours sont comptés. Malgré leurs différences, ces trois antihéros se débattent dans les contradictions de la société de consommation, seuls face à un choix qui met leur conscience et leur intégrité à rude épreuve : écraser les autres ou se laisser écraser. Sélection naturelle, un roman capitaliste est le récit de leurs destins et de leurs aventures entremêlés, de leurs états d’âme, leurs hésitations, leurs lâchetés et leur humanité. Il les place devant leurs paradoxes, leur égoïsme, leurs espoirs aussi, et pose les deux seules questions qui importent. Peuvent-ils arrêter la machine bien ordonnée qui les broie ? Jusqu’où accepter la compromission dans ce système devenu fou ?  Sélection naturelle, un roman capitaliste est un roman à l’image de notre société : noir, jouissif, amoral.

Sélection naturelle, un roman capitaliste, par Alexandre Grondeau. Publié aux éditions La lune sur le toit. 232 pages. 18 euros. 

Le teaser :

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