Paris, rue Basfroi, 75011. Nous sommes le lundi 16 novembre 2015, 13h. Je dois encore prendre ma douche. Dehors, je ne sais même pas le temps qu’il fait. À 14h, je partirai à la BnF pour travailler sur mon bouquin au sujet de G. Dustan. J’habite dans le onzième, à Charonne. Vendredi soir, il y a eu des coups de feu en bas de mon immeuble. Juste devant chez Alain Pacadis, pour être précis. Puis des cris. Puis du silence. Puis des morts. Puis des blessés. Puis des policiers. Puis la télévision. Et plus rien, ou presque. Beaucoup ont choisi de passer en bleu, blanc, rouge pour soutenir les victimes et se montrer unis face au terrorisme. D’autres sont venus se recueillir dans le quartier. Les gens sont : « choqués », « en colère », « sonnés, « apeurés ». Les démonstrations de soutien se font nombreuses ; le monde entier pense à nous, Parisiens (du onzième).  Moi, je suis perdu, déboussolé, perturbé. Alors, j’ai écrit. Tout. J’ai écrit tout ce qui se passait dans ma rue, dans ma tête, pendant ce moment, avant et après. Ce n’est ni bien ni mal, ce récit. C’est vrai. Je n’ai rien vu parce que je ne supporte pas de voir la mort, le malheur, le sang. Mais j’ai tout entendu. Raconter, écrire, éventuellement penser, ce sont les seules choses que je sais faire. Et c’est ce que j’ai fait.

Le Paris de la Belle Époque

Le Paris de la Belle Époque, pour oublier la notre.

Mon vendredi 13 novembre 2015 et l’histoire du Coca

Il est midi. Je me lève. Le jeudi soir, je l’ai passé à travailler à l’élaboration de mon concept de grandeur. Avec mon crayon, j’ai dessiné des flèches, j’ai posé des mots, et l’ensemble ressemble à un écosystème fonctionnel, équilibré, réel. En regardant la feuille, je me demande si je suis fou tant ma machine conceptuelle, mon adorable petit monstre que je bricole dans ma chambre depuis plus d’un an et demi semble à la fois complexe et vivant. Grâce à l’être, grâce à l’inconscient, je suis enfin parvenu à équilibrer la formule. Je suis content mais malheureux ; comme toujours, j’ai du mal à m’endormir.

En me réveillant, je suis seul. Laura est déjà au travail. J’attrape mon portable. Quentin m’a appelé. Il m’a aussi écrit un message : « Hello. Komenva ? Je serai dans tes parages dans une heure. Si ça te dit… » Je lui dit de passer. Je saute dans la douche. Le reflet de ma tronche dans le miroir de la salle de bain me fait peur tant j’ai l’air fatigué, presque malade.

Quentin arrive : il est solaire. On se met à table et je prépare des pâtes. Il me reste une bouteille du sublime Pessac-Léognan de 2003, le vin que je partage (en ce moment) uniquement avec ceux que j’estime. On l’ouvre. On la boit. Puis on discute. De sexe. De philosophie. D’architecture. De GD. De politique. De genre. De grammaire. De sémantique. D’histoire. Vers 17h, il part.

18h. Je vais chez Picard. J’achète des fondants au chocolat, des pizzas, des légumes, des lasagnes sans viande, de la glace, quelques plats préparés, et du poisson façon fish and chips. Je traverse l’avenue Ledru-Rollin avant que le bonhomme ne passe au vert, et je ferme les yeux, pour me sentir vivant. À la boulangerie, je demande un moelleux au chocolat (pour faire un cadeau à Laura) et un pain de campagne. En rentrant, je passe rue de Charonne et je ne vois personne de beau alors ça me rend triste ; ce soir, même les jeunes sont moches.

J’arrive chez moi. Je range. J’ai pris trop de trucs chez Picard et tout ne rentre pas dans le congélateur. Je décide de cuire la pizza, puisqu’elle prend trop de place. Laura ouvre la porte. On passe à table. On discute. J’ai pas faim. Je me lève. J’attrape ma boite indienne pour rouler un joint. Je vais à la fenêtre et je l’allume. Elle part se coucher ; elle est fatiguée. Je saute sur mon divan de psy. J’attrape la télécommande. Je zappe : France-Allemagne. Mon ordinateur sur les genoux, je m’ennuie. Laura dort. Je regarde le match d’un œil. À la mi-temps, je me dis que du Coca, ça serait cool pour finir de regarder la France gagner. Mais je suis pris d’une envie de chier.

Assis sur le trône, le froc sur les chevilles, j’attends que ça passe. Dehors, je discerne des bruits. Les punks du bar d’en bas m’emmerdent, comme tous les soirs : ils gueulent. J’entends aussi des boums boums (x100). Je me dis : « Tiens, encore des gosses qui jouent avec des pétards ». Ça continue. « Ils sont bien équipés, ces gamins ! » Puis le calme. Et l’agitation. Je tire la chasse d’eau. À la fenêtre, je ne vois rien mais je perçois une ambiance étrange, cassée. Je pense à me rouler un autre joint avant de passer à la superette de la rue de Charonne puisque je n’aime pas l’atmosphère du dehors ce soir. J’ai la flemme mais je veux quand même mon Coca. Mon téléphone vibre. C’est une notification : « fusillade dans le 11e arrondissement. » Je comprends directement l’origine des bruits. Je prends la décision de ne pas sortir. Je zappe sur Itélé. Pas de foot. Pas de Coca. Je fais désormais partie de ceux qui ont entendu siffler autre chose que des balles de tennis dans leur vie.

Les informations envahissent mon vendredi soir. Je réveille Laura. On regarde les infos. Dehors, les sirènes hurlent. Le quartier est bouclé. Je ne réalise que progressivement ce qui se passe. Sur Facebook, tout le monde s’enflamme : « Stayin’ Alive ». 23h. J’écris un texte court et je le publie avec cette photo :

« Je vis dans le 11e, à quelques mètres du lieu d’une des attaques (21 secondes à pied pour être précis). Le calme dans l’œil du cyclone. Comme un désert sans sable, sans homme, sans nature. Ça a commencé comme ça : au loin, des bruits. Boom. Boom. Vendredi 13. Les gens meurent ou fuient et disparaissent, sauf les clients du bar punk de la rue Basfroi. Rues désertes. Sirènes. Silence. Même plus une voiture de garée. Au coin de la rue de Charonne, des voitures de police. Couvre-feu. Ça ressemble à American Nightmare. L’armée prend le relais. C’est grave. On imagine des choses, des tas de choses, mais pas qu’on peut mourir : puisqu’elle est inévitable (la mort), oublions-là. »

On me demande si je vais bien. Bien sûr que je vais bien. Je vais mal mais je vais bien ; j’attends toujours qu’on m’aime. Je pense à Mitterrand. Je n’ai pas peur. Je n’ai plus jamais eu peur depuis que mon grand-père est mort il y a quinze ans. La peur, je ne la reconnais pas. Ce sentiment n’existe plus dans mon univers. Ce n’est plus qu’un souvenir.

Il est interdit de sortir. Je m’ennuie. Justement, ça me donne envie de sortir. Mais je suis au cœur du problème. Les policiers sont en bas, ils ne me laisseront pas circuler. Alors je fume. Depuis le balcon, je crache de la fumée blanche dans la rue calme. La mort à deux pas : je suis vivant. Je me sens coupable d’être vivant ; à la fois immortel, protégé par une force, par le hasard, et vulnérable, comme un organisme primaire et fragile. Je repense à ma théorie des Bisounours (élaborée la veille), celle qui parle de tueurs et des victimes :

« En réalité, nous sommes tous des Bisounours animés par des pulsions de mort et de sexe. On voudrait tous se dire « je t’aime », penser aux autres, les prendre dans nos bras quand ils pleurent, quand ils vont mal, car au plus profond de nous, tout ce que l’on souhaite c’est leur bonheur. Pourtant, lorsque les autres nous importunent, on peut se surprendre à leur souhaiter secrètement des choses atroces. C’est humain. Le spectre des possibles s’étend de la naissance à la mort, de l’amour à la haine, du soin à la torture, du sperme au sang, de l’homme à la femme, du noir au blanc. On aime autant aimer qu’on aime tuer. Le désir nous pousse à agir. La politique nous sert à organiser et à contrôler les autres Bisounours. Cool. Des Bisounours avec un flingue dans la tête, voilà ce que nous sommes, voilà ce que nous devons tous être. Un peu de normalité, s’il vous plaît! Et dommage pour ceux qui ne sont pas armés comme pour ceux qui ne peuvent pas aimer : à cause d’eux, parce qu’on doit les protéger ou s’en protéger, nos libertés sont réduites, et ça, c’est une souffrance pour le reste d’entre-nous. Ainsi les criminels sont aussi coupables du malheur de l’humanité que tous les désarmés, les lâches, les naïfs, les impuissants. »

Je m’en veux. Pourquoi ? Pour rien. On peut s’en vouloir pour rien. C’est humain. Et c’est ce que font les gens qui ne prient pas : ils s’en veulent. Je regarde encore la télé. Il est 2h. Sur Facebook, c’est déjà le déballage gerbant d’émotions dominantes. Je me dis : « qu’ils sont cons ». Drapeaux français, tours Eiffel, phrases toutes faites, adjectifs vulgaires tellement qu’ils sont communs, les réseaux sociaux se transforment à nouveau en dépotoir de sentiments artificiels, d’indignation feinte, d’émotions surjouées et mises en scène. J’en conclus ceci : la faiblesse du collectif prédomine parfois la sagesse d’un seul individu. Grâce aux autres, grâce à l’exposition de leurs émotions, je me sens par contre moins coupable. Puis je me dis que bientôt, le drapeau français ne sera plus tabou, comme les sentiments patriotiques assumés. Ça me fait sourire parce que c’est terrifiant. Surtout, je ne me dis pas : « ça aurait pu être moi. » Non. Ce n’est pas moi. J’ai tout entendu. J’étais à quelques mètres. Mais je suis vivant. Coupable d’être vivant, pour toujours, mais responsable de moi-même uniquement.

Je ne prierai pas. Je ne changerai pas ma photo de profil pour y mettre du bleu, du blanc et du rouge (ça fait des sales gueules!). Je ne pleurerai pas. Je ne vais pas non plus me recueillir ni vous souhaiter « courage ». Quelle vulgarité. Par contre, à chaque fois que je vais sortir de chez moi, à chaque fois que je vais aller chercher une bouteille de Coca, je verrai tous ces morts. Ils sont là, pour toujours. Le béton taché de sang sera lavé. Mais le souvenir de ces meurtres ne s’envolera pas et hantera ces lieux pour toujours. Souillure. Ils rejoignent mes morts, mes fantômes. Tous ces gens ont crevé là, sur mon trottoir, en bas de chez moi. Ils vont m’envahir, je le sais : extension du domaine de mes luttes. Je dois vivre avec, littéralement : tous les jours, il suffira que je sorte dans ma rue pour qu’ils viennent me hanter. Alors non, je ne prierai pas pour ceux qui vont me hanter. Je vais juste y penser.

Samedi 14 novembre 2015

Ce matin, le ciel est gris. Je cherche du jus d’orange. Je pars pour le Monoprix. Les journalistes et des policiers sont dans ma rue. Je veux me droguer au consumérisme pour oublier que ça va mal le monde. Ça fonctionne. En rentrant, j’ouvre ma boite à lettres. Une enveloppe contient un livre : Tricks, de Camus. Triste Tricks dans mon esprit.

Dans quinze jours, c’est mon anniversaire, le jour où justement je retrouve mes morts chaque année. Mon grand-père, mort juste avant, il y a quinze ans, Goh, mort le jour de mes vingt ans, et William B., né le même jour que moi mais mort depuis dix ans.

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Dimanche 15 novembre 2015

Ne tuez pas la pensée avec vos drapeaux !

Ça m’fait un drôle d’effet tous ces drapeaux tricolores sur FB. Pas que j’ai quelque chose contre ce symbole national, mais c’est plutôt l’absence de réflexion qui accompagne souvent le geste lorsque vous commettez ce changement d’image qui me terrifie.

Je suis secoué par ces attentats, probablement changé, abîmé à jamais. Plus que d’autres parce que j’ai entendu les coups de feu, j’étais à côté, mais moins que d’autres qui sont morts ou blessés.

Pourtant, je ne vais pas prier parce que je ne crois pas en Dieu, comme un Français moderne. Je ne vais pas m’arrêter de râler contre le quotidien, comme un Français moderne. Et je ne ferai pas non plus la tournée des nouveaux lieux de culte (scènes de meurtres) pour y jouer le citoyen brisé et épleuré, j’ai trop honte d’être vivant – et dans les bonnes familles, on vous apprend à contenir votre douleur dignement. En France, au risque de paraître cliché, on place la pensée pure à égalité avec les sentiments ; ainsi on produit de beaux romans et de magnifiques concepts.

Le problème, c’est le déséquilibre. L’émotion qui n’est pas contrariée par le pragmatisme nous rend dangereux : elle nous coupe d’une partie de nous, celle qui produit de la pensée. (cf. ma théorie des Bisounours).

Alors, quand je vous vois avec vos p’tits fanions BBR envahir mon mur d’actualité, je m’inquiète puisque je sais bien que F.M. disait : « le nationalisme, c’est la guerre. » Et là, le Président et son Premier ministre parlent de guerre pendant qu’une partie non négligeable du peuple se colle un symbole national sur la tête. Y’a de quoi flipper, nan?

Victor Hugo, lui-même spectateur des drames nationaux de son époque, écrivait : « Ne soyons plus anglais ni français ni allemands. Soyons européens. Ne soyons plus européens, soyons hommes. – Soyons l’humanité. Il nous reste à abdiquer un dernier égoïsme : la patrie. »

Au fondement de ce sentiment unitaire, je place la culture, celle qui nous éloigne des animaux, des primaires, des barbares, celle qui a été touchée vendredi soir. Résister, c’est penser. Il faut donc se cultiver : se goinfrer de savoir et de culture jusqu’à l’écoeurement. C’est plutôt ça être Français.

Certes, il est plus compliqué de produire de la pensée, des textes, de la réflexion ; il faut se faire violence pour poser des mots précis sur nos émotions et exclure toutes nos idées vulgaires, banales, stupides, mais le devoir patriotique, s’il existe, doit se résumer plutôt à cette volonté de puissance nécessaire, celle que l’on qualifie de puissance créatrice et qui émane de vous, de moi.

Je ne vous ai pas convaincu ? Alors je vais citer en rafale.

Todorov : « Seuls les États totalitaires rendent obligatoire l’amour de la patrie. »

Léautaud : “L’amour fait des fous, le mariage des cocus, le patriotisme des imbéciles malfaisants.”

Renard : “Au fond de tout patriotisme, il y a la guerre : voilà pourquoi je ne suis point patriote.”

Tolstoï : « Quand je songe à tous les maux que j’ai vus et que j’ai soufferts, provenant des haines nationales, je me dis que tout cela repose sur un grossier mensonge : l’amour de la Patrie. »

Et je conclus par ce voeux optimiste formulé par mon best friend for life, G. Flaubert : « La vraie patrie est celle où l’on rencontre le plus de gens qui vous ressemblent. » Vous m’avez compris : j’attends la France.

PS : Si je peux me permettre de formuler un conseil, je vous suggère d’écouter Tolstoï. Les Russes en connaissent un rayon au sujet du sentiment national, de la patrie, etc.

PS2 : La dernière photo a été prise dans le onzième, depuis la fenêtre de mon ancien appartement, pour être précis. Dessus, la tour Eiffel (Paris) encule le brouillard (Daesh).

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Postface : RIEN. NOTHING. NADA.

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