Big Eyes témoigne de la volonté sincère de Tim Burton de revenir à quelque chose de plus simple pour se réinventer. Sortie le 18 mars 2015. 

BIG EYES

Nouveaux acteurs, nouveau monteur et producteur, budget restreint (de ses mots son « premier film réellement indépendant »), Burton vient ici raconter l’histoire de Margaret Keane dont les peintures d’enfants aux « gros yeux » eurent un grand succès à la fin des années 50. Attaché à ces œuvres étranges depuis son enfance, ayant même obtenu de la véritable Margaret Keane un portrait de sa femme Helena Bonham Carter, le réalisateur va s’entourer des scénaristes de son Ed Wood, de Larry Flynt et Man on the Moon pour raconter comment Walter Keane (Christoph Waltz), le mari de Margaret (Amy Adams) va s’attribuer toutes ses œuvres pendant de nombreuses années avant que la vérité n’explose enfin aux yeux du monde de l’art.

Baigné dans une lumière flamboyante, Big Eyes ne se pare pas du style gothique dans lequel on enferma Burton, ce dernier rapportant les nombreuses fois où on le critiqua de « ne pas faire du Burton » si l’univers décalé qui fit son succès n’était pas présent. Il n’est pas difficile d’ailleurs de faire un lien entre lui et Margaret Keane qui, pour s’éloigner de son mari et du succès de ses peintures aux « gros yeux » va se tourner vers un art plus cubiste et décevoir son mari qui ne voit dans l’art qu’un vecteur de fortune et de célébrité. Clairement, ce réalisateur passionnant n’est pas à réduire à ces œuvres fantaisistes et Big Eyes est un renouveau salvateur dans une filmographie qui manqua souvent cette diversification.

Ainsi les œuvres de Margaret Keane résonnent pleinement avec ce « style Burton » justement, ses grands yeux se retrouvant à l’identique dans L’étrange Noël de Monsieur Jack et Les Noces Funèbres, mais c’est bien le personnage de Margaret qui semble l’intéresser le plus ici. Outsider dans un monde qui ne veut pas d’elle (le film commence par « les années 50 étaient bonnes si vous étiez un homme »), Margaret n’est pas un personnage excentrique et pourtant peint des toiles étranges et dérangeantes. C’est ce décalage qui résonne avec Tim Burton qui à maintes et maintes fois répété qu’il était quelqu’un extrêmement « normal ».

C’est l’explosion de la créativité la plus singulière au sein d’un monde réticent qui passionnait le Tim Burton de Edward aux Mains d’Argent et Big Eyes est en ce sens un vrai retour aux sources. Les œuvres de Margaret, pour le moins singulières sont regardées par une panoplie de personnages au fur et à mesure du film et en donnent tous un avis différent. Preuve que ces yeux sont plus que la simple faute de proportion qu’y voit son mari mais bien l’expression des sentiments de leur véritable auteur(e). Une approche extrêmement intime de l’art que le récit oppose à la folie commerciale (mise en rapport avec les boîtes de soupes de Warhol) que Walter va faire des œuvres de sa femme. La encore, le rapport avec un Burton qui ne s’est jamais senti à l’aise au sein des énormes productions hollywoodiennes est plus que possible.

Si Amy Adams avait d’abord refusé le rôle, elle avoue que sa maternité lui fit changer d’avis, excitée à l’idée d’incarner ce qu’elle appelle une « quiet dignity » ou « dignité silencieuse » chez Margaret Keane. Elle confirme avec ce rôle son état de grâce depuis Fighter en 2010 auquel ont suivi ses impressionnantes performances dans Her et American Hustle. Sa Margaret Keane est étonnante, aussi douce et frêle que tenace et sa victoire finale n’en est que plus galvanisante, se révélant fièrement après des années de mutisme forcé par un simple « non » lourd de sens. Le parcours émancipateur de Margaret se pose en effet comme celui de toute une génération de femmes. Il est clair que sans son mari, jamais ses œuvres n’auraient pu connaître un tel succès. Comme il est répété à plusieurs reprises dans le film, dans les années 50, personne ne voulait d’une femme artiste et c’est avec une habileté bienvenue que les scénaristes font terminer leur récit aux portes des années 70, l’émancipation de Margaret concordant avec les premiers mouvements féministes.

Big Eyes souffre au final d’un manque d’ampleur assez inhérent à ce qui fait sa nature propre, c’est un joli petit film, une histoire simple et folle à la fois et malgré un dernier acte qui arrive trop tard et se termine trop tôt, on ne peut que célébrer le retour d’une réelle sincérité dont les derniers films de Tim Burton ne vibraient plus (Alice au Pays des Merveilles, Dark Shadows). Big Eyes résonne en de nombreux points comme un film très personnel et s’il ne constitue pas un flamboyant retour aux sources, c’est assurément un petit enfant bizarre et un peu bancal mais immédiatement sympathique.

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