Un film de Alejandro González Iñárritu avec Michael Keaton, Emma Stone et Zach Galifianakis. Sortie le 25 février 2015.

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Acteurs en roue libre. Scénario inexistant. Il n’y a même pas de musique. C’est prétentieux. C’est vide. Film à oscars. On sait très bien que ce n’est pas un vrai plan séquence, donc c’est quoi l’intérêt ? On n’y comprend rien ça parle tout le temps. Il n’y a pas de montage, ça sort jamais du théâtre. Ça ne raconte rien. Vous les entendrez toutes pour Birdman, les opinions sans fond, les critiques de merde. Celles qui assoient un jugement final au lieu de tenter d’analyser les rouages d’une œuvre, discerner les différentes pistes de lecture pour comprendre comment et pourquoi elle fonctionne, ou non. Iñárritu y a dédié une séquence entière de son film, Riggan (Michael Keaton) répondant à une critique réputée lui annonçant qu’elle allait détruire sa pièce sans même l’avoir vue : « Je ne vois rien sur la technique, la structure, l’intention. C’est juste un ramassis d’opinions merdiques. VOUS NE RISQUEZ RIEN ! ». Parce que c’est bien de ça dont il s’agit, oser une lecture et ne pas rester en surface en exposant l’histoire sans être trop « sérieux ». C’est quand même un sacré manque de burnes et une bonne dose de prétention que de se penser assez important pour dire que son « j’aime ou j’aime pas » suffit à faire une critique de film. Ce sont les mécanismes qui forment un film, la façon dont la forme et le fond se répondent et travaillent ensemble qui doivent, d’après moi, intéresser la critique, par sa connaissance plus ample de la production cinématographique, par ses connaissances du terrain de la création filmique, il doit donner au spectateur les clefs pour décrypter une œuvre qui lui est offerte. C’est ce que j’essaye de faire ici à mon humble niveau, rêvassant à mon bureau de taper juste au moins une fois.

Donc au risque d’être pris pour un petit con prétentieux, un universitaire coincé, je vais me RISQUER à analyser Birdman. Je vais me risquer à expliquer ce que j’y vois de bon, de beau, de fort. Je vais me risquer à parler de la technique, de la structure, de l’intention et je vais même me risquer à dire des conneries.

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Birdman est, des mots de son réalisateur, « an ego journey », un voyage à travers l’ego démesuré des acteurs qui tentent ici de monter une pièce sous la direction de Riggan. Constamment obsédés par leur image, ces acteurs incarnent de façon hyperbolique un besoin universel, celui d’être aimé (« de me sentir être aimé » nous annonce la citation du générique). L’action ne quittant presque jamais le théâtre et ses alentours, le lieu agît comme un microcosme du monde où nous cherchons tous à être acceptés des autres (du public), à être admirés, à être quelqu’un.

Le monde entier est un théâtre. Et tous, hommes et femmes, n’y sont que des acteurs. Ces mots de Shakespeare résonnent dans chaque plan de Birdman. La facticité y est toujours en jeu. Chaque acteur, chaque dialogue, agît à plusieurs niveaux, celui du film Birdman (les acteurs jouent un rôle dans le film d’Iñárritu), celui de la pièce dans laquelle les personnages jouent (les acteurs du film jouent des acteurs) et celui des acteurs qui jouent dans le film (Michael Keaton et Edward Norton jouent des variations de ce qu’ils sont). Cet aspect méta du cinéma ou du théâtre, quasi schizophrénique, rappelle des œuvres telles que Synecdoche New-York de Charlie Kaufman ou Inland Empire de David Lynch mais nous sommes ici dans une pure comédie qui, si elle explorera tout le malaise inhérent au travail d’acteur, n’oubliera jamais de rester drôle dans le pathétique de personnages détestables mais fondamentalement humains.

Michael Keaton incarne ainsi une variation de lui même, courant après le succès de son dernier film de super-héros qu’il dit avoir tourné en 1992 (année de sortie de Batman le défi), une sorte d’alter ego de raté incapable de toute estime de lui en dehors des critiques des journaux. Birdman est un film qui dépasse de partout, qui dépasse sur la réalité : Edward Norton joue lui-même et incarna par le passé un super-héros, Emma Stone joue dans Birdman pendant une pause du tournage de Amazing Spider-man et Naomi Watts reprend le rôle d’une actrice dans le film comme dans Mulholland Drive (la scène du baiser lesbien semble même être une référence directe). Birdman fait valser toutes les frontières de l’objet cinéma sans jamais quitter ses personnages et ce qui les animent.

Le film crée donc une sorte de super-réalisme, expression utilisée à propos de la pièce de Riggan. Un super réalisme qui nous place en tant que spectateur à un endroit inédit. Jouant constamment sur le publique et l’intime (essence même du métier d’acteur qui doit exposer des émotions à un public) et donc sur la réalité et la fiction, nous n’avons jamais le sentiment d’être devant un film. Birdman est une expérience autre.

Se déroulant sur un seul plan séquence, Iñárritu prends astucieusement soin de nous montrer la facticité de son entreprise. Alors que le plan séquence indique forcément un certain réalisme, le réalisateur en use pour s’abstraire des notions de temps et d’espace. Quand Edward Norton regarde le ciel, notre regard s’y attarde et il peut changer, s’éclaircir pour redescendre sur un nouveau jour à un autre endroit. C’est notre regard qui dicte le temps et l’espace. Un regard à la fois libre et complètement régi par l’action et les personnages. Avec ironie, le réalisateur place à plusieurs reprises dans le plan le batteur qui réalise à lui seul la musique du film, nous faisant croire par intermittence que la musique additionnelle est en fait toujours jouée dans l’action du film. C’est un mensonge volontaire. Le plan séquence, dans son évidente facticité, révélant aussi quelque chose de fondamental. Ce jeu constant sur la facticité de l’entreprise va bien au delà d’une tentative « méta », mais cherche à exposer tous les tenants d’une réalité recréée.

Ainsi nous sommes toujours mis au fait de la fausseté des situations. On peut être touché par une scène pour alors voir le personnage se mettre à rire et sortir de son rôle, nous exposant la vérité de la situation, un acteur qui joue un rôle. À tout jouer, à tout contrôler, ces acteurs ne peuvent plus être vrais, ils sont trop conscients. D’où le sous titre du film, « la vertu de l’ignorance », celle de ne pas savoir ce qui va se passer. L’ignorance comme soubassement d’une vie sans scénario, un « continuel flot d’émotions dont ne peut pas sortir, un regard en steadycam qui flotte en continu » nous dit le réalisateur. À contrôler au maximum notre regard grâce au plan séquence, Iñárritu tend à effacer les barrières de l’objet film pour en faire une expérience personnelle libre du langage visuel auquel nous sommes habitué pour approcher une expérience de la vie bruyante et chaotique, en un mot « réelle ».

Quelle meilleure définition du cinéma que d’obtenir une expérience de la vie par des procédés propres au média cinématographique. D’où la citation qui orne la loge de Riggan : Une chose est une chose, pas ce qui est dit de cette chose. Ce qui à lieu sur l’écran prévaut sur sa fabrication. Qu’importe le comment, le pourquoi, c’est le résultat qui compte, c’est faire naître l’émotion qui compte. Ainsi, au lieu de se moquer de notre capacité à croire à ce qu’on voit sur l’écran, Iñárritu le célèbre notamment en montrant Riggan transformer lors de ses moments les plus désespérés, sa vie en film, se fantasmant en véritable super-héros capable de voler et faire léviter les objets. D’abord admis comme possible puis clairement montré comme un fantasme de sa part, ce procédé apparaît comme une véritable déclaration d’amour au cinéma, un art venant poursuivre une vie qui ne suffit pas. Car elle est bien là la différence, il y a des gens à qui ça ne suffit pas de vivre, il leur faut plus, toujours plus. Et le cinéma est ce plus là, c’est ce rêve éveillé, cet espoir qui nous fait continuer même quand tout est foutu. Riggan est un super-héros et les dernières images du film, véritable ode à l’émerveillement incarné dans le visage d’Emma Stone en témoignent avec un cœur immense.

Birdman est pensé comme un morceau de musique, Iñárritu tirant avec Birdman la première cartouche avant que George Miller et son Mad Max : Fury Road n’y réponde, le trailer annonçant un véritable opéra de tôle froissée. Comme les combats chez Matthew Vaughn (Kingsman) ou Edgar Wright (Le dernier pub avant la fin du monde), pensés comme des danses infernales, nous sommes à une époque où les plus grands réalisateurs cherchent tous à briser les barrières entre les médias, pensant leur mise en scène dans l’optique d’une expérience spectatorielle nouvelle, libérée des contraintes de la fabrication cinématographique. Plus qu’une tendance, nous sommes à l’aube d’une véritable mutation du cinéma dont la technologie révolutionnaire de la performance capture qui vise à ne conserver que l’essence du jeu des acteurs au sein d’un film où la mise en scène et la nature du monde dans laquelle elle s’inscrit se réalise après le tournage. Le cinéma, dans sa nature première, dans sa grammaire, dans son contexte de fabrication, est en passe de changer et les films de ces cinéastes ne font que l’annoncer.

« Je ne vois qu’une seule chose à avoir pour devenir réalisateur, ou un autre type d’artiste : le rythme. Le rythme est tout pour moi. Sans rythme, il n’y a pas de musique. Sans rythme, il n’y a pas de cinéma. Sans rythme il n’y a pas d’architecture. Le cosmos est un système de rythmes qui se forment de différentes façons : images, sons, couleurs, vibrations,… Et si vous ne comprenez pas ça, si vous n’avez pas ça, c’est impossible de faire quelque chose qui vibre. Vous pouvez avoir les contours, la connaissance, les informations, les outils, même les idées mais si vous n’avez pas le rythme, vous êtes foutus. » – Alejandro González Iñárritu.

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