Un inédit de l’écrivain américain Charles Bukowski intitulé « Un carnet taché de vin » sortira aux éditions Grasset le 11 mars prochain.

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« En ce qui concerne l’obscénité, je n’y connais rien sinon qu’elle effraie et emmerde les prétendus écrivains honnêtes. Pour moi, il n’y a rien d’obscène dans le sexe, ni dans les fonctions physiologiques, la seule forme d’obscénité c’est d’écrire mal sur un sujet. »

Début 2014, les éditions Grasset laissent échapper un inédit de Bukowski, aussi inattendu que l’on croyait déjà tout vu tout lu, des boyaux et des parties charnues de Bukows-cul. On annonce alors du gros dossier, du bien grossier, et de fait, Le retour du Vieux dégueulasse, suite du très culte Journal d’un vieux dégueulasse de 1969, est un succès – « aussi beau que mon cul ! ». Pour cause, 20 ans après que la vieille branche soit tombée on continue à secouer le prunier, proposant au lecteur de retrouver le restant des chroniques rédigées pour le compte d’Open City magazine. On se demande alors ce que ces chroniques posthumes ont de si inavouables pour que Bukowski, proseur prosaïque sans foi(e) ni loi, les ait planquées si longtemps à son voyeur de public. Au rendez-vous, les habitués, compatissants de longue date aux gueules de bois de tantine, ont le sentiment de retrouver le vieil Hank au bout du comptoir pour une nouvelle tournée d’histoires bien sales. Et puisque ce sont bien elles que l’on se jette derrière la cravate, le plaisir semble aussi venir du brassage et de l’obscur sentiment de déjà bu qui accompagne généralement tous les réveils cuités des lectures bukowskiennes. Finalement, « ce n’est pas parce que l’on n’est pas surpris que l’on n’est pas heureux » notait, pour sa part, Hubert Prolongeau du Magazine Littéraire, ce qui marche effectivement avec Bukowski, les effets du crack et les jouets Happy Meal. En gros et en moche, la cuvée passe bien malgré l’appréhension. Si bien que l’on a apparemment fini de planquer la camelote ; les anciens les Bukowskiens Anonymes trinquent désormais sans complexes au nom du grand patron.

Charles Bukowski

Bien trop « in »

Effectivement, avec Un carnet taché de vin, autre opus au titre inspiré annoncé pour mars 2015, voilà donc Grasset qui récidive, et « what the Buk ? », où est donc passé le temps où l’on reprochait au vieux phallocrate d’écrire là où ça lui gratte ? Au-delà même de la fixette éditoriale, on se demande surtout ce qui fait encore scandale chez Bukowski, puisque tout le monde gobe d’un trait ce qui était décrié comme la soupe scato-myso des Lettres américaines (vermicelles bien sûr). Quitte à parler d’évènement, parlons donc plutôt de la façon spectaculaire par laquelle cet auteur dit crado a finalement gagné en mojo comme il aurait gagné au loto au regard de la critique. Car c’est un sérieux coup de pot que Buk soit devenu un beauf aimé qui fait kiffer mémé. Pas le gendre parfait, mais le genre à faire marrer les esprits gentiment dépravés, nostalgiques de leurs propres frasques avinées et de leurs baises ratées. Seulement à parler toujours du plaisir régressif de ces textes – difficile à nier –, on rappelle assez peu que c’est au grand dam de Bukowski que ses productions fangeuses et marginales sont devenues classiques, des « bouquins rangés ». On se serait en réalité trompé sur le cru Bukowski qu’on apprécie toujours un peu malgré lui. Ce littératé assumé jusqu’à la cinquantaine, ce fils de « pas grand-chose » ne se fera, en réalité, jamais à l’idée d’être autre que le pauvre-type qu’il s’est toujours revendiqué. Cherchons donc plutôt à comprendre pourquoi, chez lui, la notion de succès est précisément celle qui lui a toujours semblé la plus osée, celle qui ne le montre pas tout bagout-slip kangourou, mais dévoile les tabous de cet ego des égouts.

Être quelqu’un au-delà du kiki

Si l’on connait peu Bukowski en dehors de ce qui se passe dans son lit, son récit le plus autobiographique, Souvenirs d’un pas grand-chose (1982), propose certaines pistes pour élucider chez le freak la trique traumatique, la peur du fric, l’irrésolution à se voir jeté dans le boudoir de la critique publique. C’est alors comme reluqueur reluqué qu’il avoue peiner à se montrer à la hauteur de sa nouvelle notoriété :

« Qu’est-ce que je vais bien pouvoir écrire à ce sujet Sinon qu’au matin
Ca se ne redresse plus Autant qu’avant ? je suis plus fou que jamais »

Il faut dire que Bukki the Kid, reçoit par le passé une attention dont il se serait bien gardé. Défavorisé, le poète bien gaulé est d’abord un gosse plein d’acné et isolé qui en prend déjà plein les dents de lait. Son angoisse des aînés ne tarde pas à se changer en certitude d’illégitimité : « J’avais tout de l’étron qui attire les mouches plutôt que de la fleur qui fait venir les papillons et les abeilles ». L’enfance a été mal digérée, et à lire les relents bukoliques qui nous parviennent aujourd’hui, c’est bien elle qui forge une vision décalée du poétique, notre préféré : « Il est quatre heures de l’après-midi, j’observe de ma fenêtre un moineau perché sur l’arbre en train de se nettoyer le plumage à coup de bec… mais il faut que j’aille chier. » Ecriture organique, la merde ubique de Buk aura surtout servi à exprimer l’envie pressante de créer un personnage-déchet, clodo-beurré, rebutant mais libéré d’être rejeté. Si Bukowski se réclame donc, à l’acmé du succès, d’une médiocrité franchement culottée, c’est que celle-ci fonde sa crédibilité d’auteur accidenté prêt à tout ignorer pour rester bourré et proche de ce qu’il connait. Peut-être aussi est-il temps, maintenant que la pipe est cassée, d’exhiber Hank comme beau membre d’un corps littéraire longtemps inhibé. S’y rincer l’œil moins pour le grossier qu’une humilité couillue beaucoup moins commentée.

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