L’expo phare de l’été ? Roy Lichtenstein s’est emparé de ce privilège! Connu pour ses œuvres au goût de pop art qui se vendent désormais sur des babioles en tous genres, je suis allée voir si derrière ces couleurs criardes se cachaient encore quelques effets de surprise. Attention, cette simple balade culturelle s’est très vite transformée en expédition…

The success story du moment

Et moi qui pensais me retrouver dans l’ambiance classique d’une expo, où chacun médite dans son silence, avec un air très sérieux voire passionné. C’eût été sans compter sur l’exposition de Roy Lichtenstein à Pompidou. Une fois franchie l’entrée, les sens ne pourraient pas être plus stimulés. Loin du calme prévu, il me faut jouer des coudes pour accéder aux œuvres et pouvoir lire quelques lignes, au loin, des écriteaux explicatifs. Pour la concentration, j’espère que vous êtes un expert en la matière, car il vous faudra défier la cacophonie des langues étrangères qui rythme la visite. Il faut croire que chez Roy, l’on ne parle pas a voix basse. Chez Roy, l’on a le droit de s’exprimer de façon toute aussi vive que ses œuvres. Alors bienvenue dans un monde haut en couleur.

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Les critiques des temps modernes

Je suis partie à cette expo avec quelques a priori, du style «Roy Lichtenstein, oui, c’est un peu la redite de Warhol, et puis c’est tellement banalisé maintenant que toutes les enseignes de déco l’on repris à leur compte… ». Mais j’ai vite appris ce personnage avait plus d’une corde à son arc que le pop art. Sa relecture des mouvements d’avant-garde en fait même le premier artiste postmoderne. Et surtout, ce personnage atypique n’hésite pas à bouleverser les codes de l’art.

Pour ce qui est de l’éternelle comparaison, voire des suspicions de plagiat de Lichtenstein sur Warhol, autant vous dire qu’il s’agit d’une fausse route. La première source d’inspiration de Roy a d’abord été la bande dessinée alors que Warhol était attiré par les impressions de produits industriels. De plus, Roy réalisera « Ten Dollar Bill » quelques années avant que Warhol ne dévoile son œuvre constituée de billets de un et de deux dollars. Le premier n’a donc pas attendu le second pour exploiter les horizons du pop art à sa manière.

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A gauche: la fameuse »Golf ball » qui fait fureur
Au milieu: « Portable radio », la toile devient l’objet
A droite: Le pneu qui révèle toute la technique de l’artiste

Les remarques plus ou moins artistiquement fondées fusent et s’intègrent à ma visite, comme si la litanie de ces critiques faisait partie intégrante de l’expo. Après plusieurs « Mouais, c’est long » ou encore « c’est toujours la même chose, il n’y a pas de recherche artistique par rapport à Warhol, il ne se foulait pas… » (encore heureux qu’il n’est plus là pour entendre ça) ; une œuvre séduit à l’unanimité, et les éloges semblent tous se concentrer sur elle: la balle de golf qui est censée évoquer un tableau de Mondrian. M. Lichtenstein la commentera en affirmant que « Si vous percevez ces traits en tant que balle de golf, c’est que vous avez formé cet objet dans votre esprit. Rendre possible cette relation de trait-à-trait, voilà ce qui me tenait particulièrement à cœur. » Alors ennuyeux, vraiment ? Ce malin a quand même réussi à vous faire extasier devant une balle de golf en noir et blanc. Je pencherais donc plus vers un « pari gagné ».

Le pop art à la Lichtenstein, c’est quoi ?

La première salle illustre ce à quoi je m’attendais, une grande inspiration de la bande dessinée, une succession de toiles représentant les objets de tous les jours. Mais ce qui me frappe au-delà de ces clichés du pop art c’est la technique et la précision avec laquelle l’artiste opère. Pour sa toile « Look Mickey», où il reprend les célèbres personnages de Disney, M. Lichtenstein explique que les points lui permettent d’obtenir des demi-teintes. En 1962, il a l’audace de faire un portrait de George Washington, à sa façon, sans pour autant que l’œuvre ne perdre son côté académique. Le noir et le blanc dominent lorsqu’il s’engage à représenter un pneu, qui est élevé, depuis l’industrialisation, au même rang que le vase en Crystal de mère-grand ; ou encore un câble électrique avec autant de préciosité qu’une statue grecque.

Look Mickey

D’ailleurs avant de voir le pop art de Lichtenstein à travers nos yeux, il serait intéressant de savoir comme l’artiste lui-même décrit ce mouvement artistique: « Ce qui intéresse le pop art, ce sont à mon avis les caractéristiques les plus cyniques et les plus menaçantes de notre culture, ces choses que nous détestons mais qui ont aussi la force de s’imposer à nous. Le pop art regarde le monde, il semble accepter son environnement qui n’est ni bon, ni mauvais, mais différent. »

Le maître de la confusion

Quelque chose m’épate tout au long de l’expo, c’est de voir la flexibilité de l’artiste quant aux matériaux qu’il utilise. Du travail sur bois avec la série « Indian », à la porcelaine émaillée sur acier, en passant par la combinaison du feutre et de l’aluminium, le « rowlux », le bronze patiné, ou encore à la céramique. Rien n’est inaccessible ou inflexible à la concrétisation de ses idées.

Des idées qui rendent souvent le spectateur actif face à ses œuvres. Roy Lichtenstein a l’esprit joueur. Il se délecte à l’idée de créer l’illusion sur les frontières existant entre l’œuvre et l’objet, le réel et l’imaginaire. Aussi, il brouille la peinture avec un cahier d’écolier géant dans « Compositions I » en 1964, ainsi qu’avec « Portable radio », où la toile est l’objet lui-même. Il affirme même : « Ce que je crée c’est de la forme, alors que les bandes dessinées n’ont pas de forme au sens que je donne à ce mot ; elles ont des contours, mais aucun effort n’est fait pour les unifier fortement. L’objectif est différent : elles cherchent à représenter, moi je cherche à unifier. »

Studies for dishes

Et il ira même plus loin en travaillant en 65 avec l’artiste céramiste Ka-Kwong Hui, lorsqu’il essaie de faire des tasses des objets d’art en les décorant : sont-ce des simples objets ou des sculptures désormais? Il semble se plaire à nous voir douter.

Roy Lichtenstein ne joue pas seulement avec les supports, mais également avec le prisme du temps. Ce dernier tire en effet les ficelles entre l’éphémère et le processus de création et sait donner l’illusion que ses œuvres ont été réalisées dans l’immédiat alors qu’en réalité elles résultent d’un long processus artistique. De même, avec sa série Brushstroke, où il immortalise l’instant éphémère du coup de pinceau, il affirme « donner une forme bien définie à l’événement momentané ». Ainsi, il rend l’éphémère bel et bien concret. Il a cette force de pouvoir faire du moment de création l’œuvre d’art elle-même.

Le secret d’une bonne explosion

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Autre sources d’inspiration, l’art commercial. Roy Lichtenstein expliquera d’ailleurs lui même: « Ce qui me plaît dans l’art commercial -dans le nouveau monde au-dehors qui est principalement construit par l’industrialisation ou par la publicité- c’est son énergie et son impact, sa franchise, la sorte d’agressivité et d’hostilité qu’il véhicule. » Même le plus novice des yeux remarque que l’œuvre entière de Roy Lichtenstein est composée d’éléments récurrents, effectivement symboles d’agressivité. Un petit garçon vient d’ailleurs de souligner à son accompagnatrice « qu’il y a des explosions partout ». Que ce soit derrière la toile « The ring » où l’on voit la main d’un homme enfiler la bague au doigt de sa promise, où des scènes de guerre comme dans « Whaam », ou « Small explosion», l’explosion est omniprésente. L’artiste confie d’ailleurs la complexité de cette représentation. L’explosion n’a en effet aucune forme dans la vie, du fait de son instantanéité, c’est pourquoi il les réalise en trois dimensions, en émail sur acier. La guerre est un thème non négligeable chez Lichtenstein qui souhaite ainsi « montrer l’agressivité militaire dans toute son absurdité ».

Omniprésence également de ces « couleurs de supermarché » artificielles et criardes, d’après ses propres termes. Le bleu, le rouge, le blanc, le noir et le jaune sont à l’honneur dans chacune de ses œuvres, et autant vous dire que vos yeux risquent de sortir de là quelque peu épuisés par cette stimulation intensive. L’on apprend en effet que la clef de ce succès porte un nom : la peinture Magna, une peinture acrylique à base d’huile. Pour les points, ils sont tout simplement réalisés à l’aide de pochoirs.

Des larmes qui laissent de marbre

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Peu a peu  je me rends compte que ces femmes qui l’ont rendu si célèbre, ces « Crying girls » font partie, selon moi, des œuvres les moins appréciables de sa collection. Je passe donc très vite dans la salle qui les regroupe, cette farandole de pleurnicheuses me donne le tourni. C’était peut-être le cas de ces malheureuses desperate housewives de l’époque, mais les designers devraient peut-être cesser de véhiculer cette image obsolète de la femme. J’ajouterai à cela que ce n’est pas à travers cette série que l’artiste a creusé son champ de créativité.

Une porte d’atelier entrouverte

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A gauche: le tableau « The foot medication »
A droite: Roy Lichtenstein dans son atelier

Maintenant, place à un énorme point fort : les coulisses de l’atelier sont mises en exergue au cours de cette expo. Il y a d’ailleurs une vidéo qui montre le travail en amont de l’artiste avant de commencer son œuvre « Foot medication ». D’abord effectuée en miniature, Lichtenstein change et rechange au millimètre près chaque détail qui le dérange, en collant à chaque fois des petits morceaux de papier blanc pour pouvoir moduler le croquis à sa guise. Et quelques salles plus tard nous retrouvons cette toile grandeur nature où aucun détail n’est laissé au hasard. Les visiteurs, moi y compris, nous émerveillons alors, comme si l’on avait un peu assisté à sa confection.

Un arc et beaucoup de cordes

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A gauche: un clin d’oeil aux poissons rouges de Matisse
A droite: la cathédrale de Rouen de Monet revisitée  

A partir de 1962, Lichtenstein reprend des œuvres de Picasso, Monet ou encore Mondrian, qu’il remodèle point par point. Parallèlement, il s’attaque à des paysages schématisés, au coucher de soleil et aux temples grecs, qu’il simplifie et transforme également. Comme pour anticiper les éventuelles critiques, l’artiste expliquera son travail : « Je ne crois pas que je fais des parodies. Je crois que je réinterprète des œuvres antérieures dans mon propre style comme Picasso quand il réinventait Vélasquez, Delacroix ou Rembrandt ». 

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Le nu très « irréel » de Lichtenstein, selon ses propres mots

Et puis, je ne vais pas tout vous dévoiler, mais l’artiste a encore plus d’un tour dans son sac, comme une approche bien particulière de la nudité ou encore une nouvelle interprétation du zen, pour finir en beauté cet artifice artistique.

Alors, si vous êtes prêt(e) à affronter les hordes de touristes, et à accueillir les plus « criardes » des couleurs dans vos pupilles, rendez-vous avant le 4 novembre au Centre Pompidou, et vous saurez enfin qui se cache derrière le nom de Roy Lichtenstein, bien loin des clichés du pop art.

 

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