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Qu’il est violent, Alain Defossé. Sa voix douce, sa démarche d’adolescent, ses mots bien choisis et son goût pour la discrétion pourraient laisser penser qu’il n’a jamais agressé personne. Pourtant sommeille en lui un potentiel monstre, pas vraiment un adorable petit monstre mais plutôt un démon du quotidien ; ce quotidien qu’il dépeint avec une cruelle précision ; sans filtre, sans protection, il vous propulse dans un univers plus inconfortable qu’oppressant. Son écriture s’oppose au romantisme ; les personnages qu’il fabrique ne sont ni des héros ni des diables ; ils se contentent d’être. Comme nous tous. Paris XIXe. La scène où l’on joue cette histoire n’a rien de prestigieux. Arrondissement un peu mité de la capitale où les nouveaux pauvres (immigrés) côtoient les anciens pauvres (immigrés francisés) et les nouveaux CSP+ (un peu moins immigrés ou Français déclassés) venus là vivre pour moins cher et pour y trouver « l’authenticité », comme ils disent. Les immeubles sont gris. Les couleurs sont ternes.

Anne Rivière, celle autour de qui ce roman a été construit, s’ennuie. Seule, retraitée, ni riche ni pauvre, elle laisse son existence filer ; depuis son petit appartement, rien ne se passe, seuls ses souvenirs y sont stockés, et les souvenirs, ça ne remue pas. Un jour, on la cambriole. Fenêtre brisée. Inimitée fracturée. Objets de valeur dérobés. Elle s’attendait à vivre une sorte de viol. En fait, non. Cette effraction est plus pénible que douloureuse. Puis les objets subtilisés lui sont retournés. Mais tout l’indiffère. À la rigueur, elle rencontrerait bien ce cambrioleur. Pour s’occuper, elle part à sa recherche. À partir des quelques informations glanées au commissariat, elle traque ce jeune voyou. Ses souvenirs lui reviennent ; l’histoire avance, lentement, au rythme de cette dame mûre. Et Alain Defossé dispose, comme pour briser le rythme du récit, de petits textes qui prennent la forme de témoignages ; les amis d’Anne parlent d’elle.

À partir d’un personnage principal banal, il est possible de construire un joli roman, à condition que le rythme soit parfaitement maîtrisé. Et Defossé n’est pas homme à plaisanter avec l’écriture, croyez-moi. Impeccablement contrôlé, ce livre, au début descriptif et factuel, devient peu à peu une plongée anxiogène au tréfonds d’un esprit tourmenté. On passe du clair au flou, mais la qualité n’en souffre pas. Comme Zola, Defossé est une sorte d’hyperréaliste. Comme Zola, il risque de ne pas vous faire rêver. Comme Zola, il ne s’intéresse qu’aux choses ordinaires. Comme Zola, il vous force à lire ses livres jusqu’au bout. Pourquoi ? Parce qu’ils disposent tous les deux de cette aptitude rarissime qui consiste à dévoiler le genre humain, ou plutôt à saisir la composition exacte de son essence, mieux que les autres.

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Effraction, Éditions Fayard, 2015, 200 pages. 9782213687025-X_0

A propos de l'auteur

Journaliste, Gribouilleur, Novö Pandore, etc...

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