The Marshals sort un nouvel album très réussi baptisé AYMF Session. Je l’ai donc écouté attentivement et j’en fais ici le compte-rendu.
© Sophie Hervet

© Sophie Hervet

La France n’est pas une terre de blues rock. Je dois bien avouer que j’ai du mal à reconnaître aux artistes français un talent quelconque dans l’innovation et la subversivité. Quand je dis ça, certains s’étranglent, je le sais. On me cite alors, en vrac et pour diverses raisons, Noir Désir, Indochine, Taxi Girl… Certes, moi aussi j’aime parfois encore écouter Un jour en France ou Cherchez le garçon. Mais quand, juste après, lassé, je place sur le tourne-disque une galette des Sonics, des Stooges, ou de Gene Vincent et qu’inconsciemment, je les compare aux Frenchies précédemment cités, j’esquisse un rire discret. C’est comme ça. Et parce que je suis gentil, je veux bien avouer que les années 70/80 furent plutôt riches pour le rock français et ses dérivés… Pour décrire le pourquoi du comment de cette période, il serait raisonnable d’invoquer le Zeitgeist, cette notion empruntée à la philosophie allemande qui se révèle, par exemple, dans le fait qu’une même découverte est faite quasi simultanément par des hommes qui travaillent de manière indépendante. Le génie des seventies, l’esprit décadent des eighties. Je pense aux talentueux et avant-gardistes ex-jeunes lyonnais de Marie et les Garçons dont l’un des albums fut même produit par John Cale. Je pense aussi à Jacno et ses Stinky Toys, aux Frenchies, ou encore aux havrais de Little Bob Story, qui sont sans doute les Français plus proches musicalement des Marshals.

2015 : Odyssette blues rock

Il aura fallu attendre l’an 2015 pour qu’un groupe parvienne à prouver le contraire. Le blues rock français peut exister… à condition qu’il soit chanté en anglais ! Mais qu’importe. Les Marshals viennent de Moulins, une petite ville à peu près située en plein centre de l’Hexagone. Et ils jouent de la musique rurale américaine. L’harmonica discret mais présent, presque subliminal, les accords de guitare lourds, une batterie qui vient souligner les changements de rythme avec l’efficacité d’un ordre napoléonien, la voix parfaitement imparfaite du chanteur, des textes plus mélancoliques que mélodramatiques, pas de doute, ils détiennent la recette du blues originel, celui du sud des Etats-Unis ; cette recette qu’on garde secrète comme celle du Coca-Cola ou de la sauce du Big Mac.

Leur nouvel album intitulé AYMF Session me plaît beaucoup. Plus blues que les précédents grâce au petit supplément d’âme qu’apporte l’harmonica, ce dernier disque est un OVNI dans le paysage musical français. J’ai lu qu’on les comparait aux Black Keys. Pourquoi pas, le parallèle fonctionne à la seule condition que l’on soit un peu jeune et inculte, que l’on ignore les travaux du très respectable Alain Pacadis, du grandiose Yves Adrien, du Beethoven des rock critics Philippe Garnier, ou encore du légendaire Lester Bangs. Je crois que le rythme de leurs mélodies et la manière dont ils utilisent leurs instruments rappellent plutôt John Mayall en solo ou avec les Bluesbreakers ; il suffit d’écouter All Your Love (1966) pour saisir la ressemblance évidente entre les deux formations musicales. Puisque les journalistes aiment beaucoup ce genre de comparaisons et que les musiciens les détestent, je vais continuer. Parmi les contemporains, je ne vois que Black Joe Lewis qui puisse partager quelques traits communs avec eux. Concernant les chansons contenues sur cet album, il faudra écouter attentivement I Made My Way, titre magnifique dans lequel le chanteur dit en boucle : « I made my way, now I dont feel the same ». Sublime, comme Sugar. La reprise du extraordinaire, presque mieux que l’originale – attention exploit – Crosstown traffic de Jimi Hendrix est aussi un bijou : « You’re just like crosstown traffic, so hard to get through to you. Crosstown traffic, I don’t need to run over you. Crosstown traffic, all you do is slow me down and I’m trying to get on the other side of town. I’m not the only soul who’s accused of hit and run, tire tracks all across your back, uh-huh, I can see you had your fun. But a darling, can’t you see my signals turn from green to red and with you I can see a traffic jam straight up ahead. » Je retiens aussi d’AYMF Session le titre Tears, qui est celui sur lequel l’harmonica est le plus puissant. Oh Baby me rappelle trop les Black Keys, justement… Mais Slave permet à la guitare et à l’harmonica de consommer justement leur union délicate mais sacrée de la manière la plus intense possible. Thank God ! L’album se termine par un très long titre (12 minutes) baptisé Someday qui vient clore cette session doucement et sensuellement mais néanmoins virilement, à la manière de Sergio Leone ; preuve que les Marshals possèdent l’élégance et la distinction des grands (instinctivement ou consciemment). « Rock n’ Roll », comme disent souvent les personnages des romans de Bret Easton Ellis.

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The Marshals – AYMF Session, produit par Freemount Records.

Le groupe sera aussi en concert au Batofar à Paris le 24 mars 2015.

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Journaliste, Gribouilleur, Novö Pandore, etc...

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