Élisabeth Reynaud livre une biographie touchante de la célèbre plasticienne Niki de Saint Phalle disparue il y a douze ans déjà. Entre démons et idéal, l’on découvre un personnage aussi magnétique que ses œuvres, à la recherche de l’équilibre.

Niki de Saint-Phalle

Le vrai patronyme de Niki est aussi long qu’un trajet Paris New york – les deux cités de son enfance. Et quelle enfance ! La créatrice aujourd’hui mondialement connue déclara un jour : «  En moi, l’enfant et l’artiste sont indissociables ». Pour cause, la jeunesse fut chaotique. Niki ressemble par bien des aspects à la Nicole de Fitzgerald dans «  Tendre est la nuit », mêmes origines du mal et internements à répétition, même intelligence si vaste et incomprise, même beauté.

Rétrospectivement, son existence se dessine comme une sempiternelle thérapie dont la cause est enracinée aux aurores de sa vie, depuis cet « été des serpents » où elle du subir le viol paternel. Traumatisme jamais guéri, elle en tirera un film d’expiation violent, « Daddy » – pour tuer le père. La mort, est quelque chose qui hante l’œuvre-vie de Niki : ses créations soignent ses « monstres » et ses réalisations monstres symbolisent les blessures à guérir. Qui sont ces démons ? Une seule matière polymorphe qui varie au fil du chemin mouvementé du peintre prenant tour à tour la forme d’un ptérodactyle fusillé, à son père ou encore Hitler. Ce sont les doux dingues qu’elle croisera au long de sa vie, des tantes fantasques aux amants morbides en passant par sa sœur suicidée. Cette enfant pas comme les autres prend rapidement le goût de la provocation – sa première pièce de théâtre est une sorte de remake de Sweeney Todd glauque et gore qui fera horreur à sa chère mère bourgeoise. Toujours malicieuse, ses multiples séjours à l’asile lui fire se demander « Ne sommes nous pas tous fous ? » tel le Chat du Chesire d’Alice au pays des merveilles, qu’elle adulait.

Le livre n’est finalement que l’histoire de ces incendies infantiles que l’artiste s’efforcera d’éteindre en choisissant des matières vitales : sa passion pour les courbes et les rondeurs contrecarre la rigidité du nazisme – son obsession adolescente qui deviendra réelle à la mort de sa Grand-mère sous l’occupation allemande. Les arrondis et les explosions de couleurs sont le choix qu’elle a fait pour représenter la vie au-delà du malsain familial. Quelques années de mannequinat frivoles assumées, un premier mariage à 18 ans, maternité vue de loin et vie d’autodidacte, Niki voulait le pouvoir, l’émancipation féminine et sexuelle. C’est là toute la genèse de ses « nanas » volumineuses, généreuses, victorieuses à l’image de son utopie féminine. Ce qu’il y a de touchant chez la femme, c’est sa vision de l’homme. Pour elle, l’humanité est cannibale et les gens se consument. Cet appétit de la destruction ne trouve satiété que dans une boulimie de culture, de littérature et de création à laquelle le monde ne suffit pas malgré ses multiples voyages racontés par bribes de souvenirs par Elisabeth Reynaud.

Excessive, fantasque et obsessionnelle, le sous-titre de cette biographie roman «  Faire saigner la peinture » résume bien le caractère de Niki de Saint Phalle qui s’obstine à tirer rageusement sur ses peintures. En plombant ses réalisations, elle fait de ces « meurtres sans victimes » des spectacles libérateurs courus par les mondains de son temps. Dans la période faste et festive du Paris du Dôme au milieu du siècle, elle s’épanouira pleinement au contact de Jean Tinguely, seule femme au milieu des derniers « fous individuels » d’une communauté artistique française aux éléments d’extranéité en pleine effervescence. Le maître du Facteur cheval disait souvent « Le sauvetage du monde ne peut venir que des femmes ».

Surnommés Bonnie & Clyde, elle lui prendra sa passion pour la destruction et le suicidaire artistique. Les énergumènes fascinent les médias et dînent chez Dali, Niki rejette tout de sa famille fortunée pour gagner d’elle-même sa condition. Réunion au sommet, leur «  Tête » faite à deux mains sera leur plus grande fierté – elle souhaitera même être enterrée à côté. Leur relation est détaillée méticuleusement ; Jean étant cet amant-rival adulant sa compagne, âme sœur en perpétuelle oscillation entre la beauté et l’horreur. Sa beauté à elle, celle de son enfance et l’horreur de ceux qui eurent le malheur de s’y heurter.

Niki traduit l’art ultime en ce qu’il transcrit strictement de réels sentiments sans laisser de place à l’abstrait. Ses sentiments propres, et ceux du XXe siècle dans lequel elle évoluera comme une éponge, absorbant tous ses maux. Elle n’aura de cesse de combattre les tares modernes par ses œuvres, d’Hitler au KKK en passant par le Sida et même (!) «  cet escroc de Berlusconi » – anecdote savoureuse. Magnétique jusqu’à la fin, courtisée par Mitterrand et bien d’autres, féministe avant l’heure, l’histoire personnelle de la jeune femme est retentissante et explique d’une profondeur sans égal ces œuvres dont notre œil est si coutumier, de la fontaine Stravinsky trônant à la droite du Centre Pompidou aux fameuses «  nanas » réparties dans le monde.

La fin de son parcours est aussi son apogée, artistique et personnelle avec la machinerie gargantuesque des Jardins de Tarots, inspirés par Gaudi. L’on touche au point culminant de cette thérapie, la naissance de son havre. Elle y parsema des totems protecteurs, gardiens matériels de ses cauchemars irréels comme une marraine des enfances à qui ont aurait volé la sienne. Au détour des couleurs de Toscane siègent donc « Le fou », « la justice », « le pendu », « le Monde ». Dans un poème, Niki écrit «  l’Enfer, c’est moi ». Après réflexion, il se pourrait bien qu’il soit plus juste de dire « La vie, c’est elle ».

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Niki de Saint Phalle

Niki de Saint Phalle, « Il faut faire saigner la peinture, par Élisabeth Reynaud

  • Broché: 272 pages
  • Editeur : L’Archipel
  • 17,95 euros.

Disponible chez Gibert Joseph

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