Article réalisé et publié en collaboration avec Still in Rock.

Wavves_V_3600px_1024x1024

La Californie est enfin de retour, Wavves est enfin de retour. V est le… cinquième album studio de Wavves. Il est, surtout, le digne successeur de Afraid of Heights, son excellent album paru en 2013.

V n’est pas fondamentallement différent de Afraid of Heights. Il reprend ce même style du skateur punk qui traine sur les parks californiens. Il intègre cet esprit propre à la surf music, bien qu’il ne feature aucun des éléments de cette musique-là. Il est, en somme, la suite logique d’Afraid of Heights. Seulement, cette suite trouve un sens tout particulier lorsque replacée dans son contexte. Wavves fait du Wavves, et l’exercice est plus difficile qu’il n’y paraît.

Un album de Wavves dit forcément un maximum de singles dans un esprit pop punk délivré sans vergogne. Cela dit aussi une guitare super présente avec des riffs qui sont là pour nous en jeter plein la figure. Il y a un côté démonstratif que l’on peut ne pas aimer dans la musique de Wavves, un peu comme dans celle de Pond. Wavves fait en cela partie de la lignée des MC5 et autres Blue Cheer.

Seulement, cette musique contient aussi quelque chose de particulièrement universel. On se retrouve confronté à la notion d’inconscient collectif (salut Jung, c’est cool le punk hein ?) : et si la musique de Wavves avait cette capacité à nous raccrocher à la partie commune de notre adolescence ? Et si Wavves avait trouvé comment faire ressurgir ces vielles sensations de nos 15-18. La musique de Wavves est particulièrement forte en ce qu’elle ne nous projette pas une idée plaquée de l’adolescence comme peut le faire Fidlar, mais en ce qu’elle nous laisse nous rappeler ce qui a constitué la notre. Avec V, Wavves perpétue ainsi le travail commencé avec King of the Beach il y a 5 ans déjà. On se rappelle nos premières soirées cool, nos premières tenues cool, nos premières réflexions cool, nos premières révoltes à la cool, ou du moins, tout ce que l’on croyait l’être.

Les grandes œuvres parlent « pour un individu spécifique, pour un autre, pour chacun ». L’idéal de V est justement fondamentalement supra-individuel, parce qu’il rattache chacun d’entre nous à une période de nos vies. Certains ont par ailleurs défendu que « l’art caractéristique est le seul art véritable ». Je profite de cette critique pour présenter mon désaccord de fond avec cette idée selon laquelle seul l’art qui est profondément ancré dans son époque et dans son espace soit véritable. A son échelle, Wavves participe de prouver que c’est l’universel d’une création qui en fait sa beauté. Tous les grands chefs d’œuvre n’ont pas une patrie (n’est-ce pas), au contraire, ils sont extirpés de leur environnement direct. V le prouve mainte fois, sans aucun doute.

Nathan Williams n’a pas sur-pensé le concept de son album. L’idée est simple : have fun. C’est la réalisation qui doit nécessiter un important travail de fond, pas le message qui doit s’imposer de lui-même en des termes simplistes. Wavves parvient toujours à rester dans ce cadre, créant une musique pour nos vendredis soirs sans pour autant tomber dans le tout trash de nombreux autres groupes. Point besoin d’un long communiqué de presse alambiqué pour expliquer l’intérêt de V. Ce dernier saute aux yeux, emportant avec lui l’ambiguïté de nombreux LP dont on se demande quel est l’objectif.

V est super fun, plein de punchlines, de refrains entêtants et de souvenirs rêveurs. La most invincible joke in history dont parlait Lester Bangs trouve ici une véritable traduction. Cet album ne prend rien au sérieux, il est là pour nous donner le sourire et l’adrénaline que l’on recherche constamment.

Pourtant, il serait faux de décrire Nathan Williams comme un simple slacker de San Francisco. Non seulement ses mélodies sont recherchées, mais en plus, Wavves fait part d’un sens du détail que peu d’albums à l’esprit punk font apparaître. On se rend compte, à réécouter King of the Beach, que le son y était bien plus linéaire. V fait partie de ces albums qui révèlent toute l’importance d’un excellent travail studio. Entre lo-fi (véritable) et hi-hi sophistiqué mon cœur balance, une chose est sur, du mid-fi ou hi-fi mal foutu ne vaut assurément pas la peine.

Wavves (1)

Le premier morceau, « Heavy Metal Detox« , annonce d’entrée la couleur : Wavves est en détox des sons super noirs et caverneux de son album Wavvves. La cure a commencé avec King of the Beach, et depuis lors, Wavves tend de plus en plus vers la pop. Son attitude punk se retrouve collée à cet univers plus fidèle à celui de sa moitié, Best Coast. Le pari est réussi, sa musique ne sonne comme aucune autre, parce que plus détachée et plus artistique que toute celle de ces groupes à la American Pie, et parce que plus enjouée que celle de la scène punk anglaise et/ou de Washington D.C.

« Way Too Much » restera comme LE single de l’été 2015 (avec Kurt Vile, alright). Quelques semaines plus tard, son intensité n’a fait que se renforcer. Comme tous les meilleurs morceaux du groupe, il parvient à allier catchy et longévité, une formule (très/trop) secrète bien gardée. Ce titre est probablement celui le plus slacker de l’album (I’ve been drinking way too much). Je rappelle ici la petite histoire qui se cache derrière cet album. En juillet, Nathan Williams a publié le premier single du dernier album de Wavves, « Way Too Much« . Cela a fortement déplu à son label, Warner qui lui a demandé de le retirer des plateformes d’écoute. Nathan a rétorqué que non seulement il conserverait son titre en ligne, mais qu’en plus il diffuserait gratuitement l’intégralité de son prochain album si Warner ne calmait pas ses ardeurs, tout Major qu’il soit. Nathan en a profité pour dénoncer les méthodes de ce label qui, après une seule écoute de l’album, a proposé de multiples modifications afin de façonner les titres à son goût.

Vient le troisième morceau et troisième hit avec « Pony« . On relèvera ici à quel point la production est parfaite. Le « it gets better, it better » s’impose comme l’une des meilleures punchlines de V. On comprend ici que V évoque une rupture (un de plus, avec Mac DeMarco, Kurt Vile, Shannon & the Clams, assurément LE thème de l’année).

« All The Same » en rajoute une couche, feignant l’indifférence générale. « My Head Hurts » n’est pas là pour réduire l’intensité du numéro V. Quant à « Redlead« , il est probablement le titre le mieux produit de tout l’album. Ce dernier ressuscite les vieux fantômes (et leur hoverboard) de King of the Beach. La guitare de Wavves y est déchirante, le soleil commence à tomber sur Santa Ana Skatepark et le rythme accélère encore.

« Heart Attack » plaide allégeance à celle de son coeur. Une fois encore, Wavves balance très tôt son refrain comme pour nous coller au plus près. L’utilisation de la guitare acoustique (joué façon électrique, ala Ty Segall) est super efficace. Et puis, Nathan Williams décuple sa voix sur deux pistes, la marque de fabrique habituelle de Wavves, ce qui n’est pas sans former un tout exceptionnellement bon. Si l’introduction de « Flamezesz » est probablement un brin en dessous, le refrain vient immédiatement nous rappeler que Wavves fait dans punk coloré.

« Wait » est un brin différent, ce qui fait la richesse de V. Pour la première fois, la voix de Nathan Williams écrase le reste de l’orchestration, et c’est un changement bienvenu. Le rythme demeure homogène, et pourtant, V parvient à insuffler quelque chose de toujours aussi captivant.

« Tarantula » aurait pu être le grand single de l’album. Le titre délivre l’énergie d’un bon set à travers cette version studio au poil. Je ne serai bien curieux de lire un argumentaire développé (pas ça) sur pourquoi un amateur de rock’n’roll ne tomberait pas fou amoureux de ce morceau. « Cry Baby » est le petit dernier, aussi le plus nerveux de tout l’opus. Wavves franchit la limite, c’est bold, c’est super punk, super trash et radical. 20/20.

img-wavves_122003288261

Au final, le travail de Cian Riordan au mastering se fait ressentir : la touche pop de son producteur est bel et bien là. Mais surtout, V est l’occasion du retour de Dennis Herring comme chef de projet, lui qui avait déjà bossé sur King of the Beach et, accessoirement, avec les Hives, Elvis Costello… Peut-être là se faire la différence avec Fidlar & co qui sont tous deux crans en dessous. Le côté slacker de Wavves ne prend pas le dessus sur sa musique, et c’est appréciable.

V est relativement facile à décrypter : tous les morceaux sont des hits. Wavves vient de réaliser l’exploit de délivrer 24 morceaux d’exception, sans aucun discontinu (13 de Afraid of Height + 11 de V). Quels sont les autres artistes qui ont fait de même récemment ? Kurt Vile, Ty Segall, Mac Demarco, Naomi Punk et Total Slacker ? Autant dire que l’on vise très haut.

A mon sens, V témoigne une nouvelle fois de « ce qu’était la west-coolitude durant la décennie ’10 ». Il suffira d’un ou deux albums du même niveau pour que la décennie soit marquée au fer rouge par le groupe. En attendant, V vient d’exploser une large partie de 2015.

A propos de l'auteur

Créateur et rédacteur de www.stillinrock.com

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.