Ty Segall, retour à la case départ ? Il y a presque 10 ans – en 2008 – Ty Segall faisait paraître son premier album via Castle Face Records. Intitulé Ty Segall, on y découvrait un artiste qui allait relancer le style garage dans la continuité de Jay Reatard. La semaine dernière, il fait finalement paraître son 9ème album solo, également intitulé Ty Segall, et ce n’est peut-être pas un hasard ( article réalisé et publié en collaboration avec nos potes de Still in Rock – le meilleur skyblog de rock – ).

Je dois dire – avant de rentrer plus en détail dans ce que contient cet album – que je suis un peu gêné aux entournures. J’ai en effet l’impression que Ty Segall vient de donner quelques billes à tous ceux qui le disent trop prolifique, entendez par là, trop pressé de sortir ses albums au détriment de la créativité que l’on présume toujours venir du temps qui passe – et quelle quelle bêtise ! Ty Segall n’a en réalité jamais souffert de son impatience et je suis intimement persuadé que ceux qui disent aimer le (garage) rock mais ne pas aduler apprécier Ty Segall le font par mode, ouais, c’est chic d’être à contre-courant (et pas besoin de venir m’interpeler sur Facebook pour me dire « non mais j’te jure, moi, je n’aime vraiment pas »…). Son Emotional Mugger qui est paru l’an dernier est particulièrement brillant en ce qu’il a justement coupé l’herbe sous les pieds à tous ces diseurs de mauvaise foi qui ont été pris de cours par un album à ce point expérimental – et réussi – qu’il est difficile sinon impossible de ne pas reconnaître à Ty ses trois temps d’avance sur le reste de la scène.

Ty Segall (2017) s’inscrit-il seulement dans la même lignée ? Que ce soit immédiatement dit, Ty Segall (2017) est un très bon album, mais il ne prendra personne de cours. À mi-chemin entre son garage initial, ses élucubrations folk et ses essaies stoner psyché à la Fuzz, il est certes inventif mais reste dans les cadres du connu. Pour le dire autrement, Ty Segall (2017) serait le meilleur album de 99% des groupes de la scène garage, mais il n’entre pas – à mon sens – au panthéon des LPs de Ty.

Une fois cela dit – il faut bien faire usage de notre sale esprit français de temps à autre -, qu’a-t-il dans le ventre ? Peut-on vraiment cracher sur un album de Ty Segall en toute impunité ? Certainement pas, je me plais à le redire à chaque review mais je suis convaincu du fait que Ty Segall soit le plus grand artiste de la décennie et ne comptez pas sur lui pour délivrer un album qui ne le fasse pas apparaître, d’une façon ou d’une autre.

« Break A Guitar » est une introduction tout ce qu’il y a de plus classique chez Ty. Deux guitares viennent se donner la main et sa voix contraste avec une production assez pop qui fait mouche. OK. « Freedom », plus proche du rythme de Sleeper, tente de s’imposer en enchainant différentes phases, mais on passe un peu à côté.Vient alors « Warm Hands (Freedom Returned) », à mon sens le meilleur titre de cet LP. Noir, très noir, il nous donne pour le coup à entendre un Ty Segall tout à fait nouveau et qui ne rappelle pas non plus d’autres artistes/mouvements – a contrario de quelques-uns des titres qui arrivent. Etrangement – Ty Segall est pourtant très bon dans l’exercice – je pense qu’il y avait mieux à faire sur le retour en force de l’intru’ à la 9ème minute, mais c’est surtout les premières minutes qui font de « Warm Hands (Freedom Returned) » une pièce à chérir dans la discographie pléthorique de Ty Segall. La production est également brillante, non content d’avoir dédoublé les guitares, Ty y dédouble également sa voix, on tombe alors dans une schizophrénie qui rappelle la délicate frontière avec le monde des névropathes. Et puis, les nombreux changements de rythme ont ici un écho particulier qui tend à renforcer l’impression d’écouter un désaxé de la guitare.

 « Talkin' » enchaine dans un style très Neil Young, rien d’étonnant à cela lorsque l’on sait que Ty Segall a toujours eu un petit penchant pour le natif de Toronto. C’est plutôt bon, mais très franchement, on avait déjà bien assez de Jack White dans le même registre. L’album Sleeper de folk brute à la One Foot in the Grave est trois crans au-dessus.

« The Only One » attaque la face B avec toujours cette même volonté classic rock qu’il a sans aucun doute puisée quelque part dans sa collection de vinyles. L’album fait un peu office de patchwork à ce stade mais l’on se rend compte plus tard que l’esprit seventies est le liant de tous ces morceaux. Les guitares surgissent de toute part, c’est volontairement bien trop grandiloquent, mais qu’est-ce que ça doit bien fonctionner en live ! Et puis, il faudrait être sourd pour ne pas aimer la dernière phase.

« Thank You Mr. K » a quelque chose de très automatique – et d’habité -, un peu comme s’il avait couvert T-Rex ou les membres de CAN de 3 kilos d’une drogue tropicale. On aurait également pu penser à King Gizzard mais Ty Segall s’en détache très rapidement, et puis, rendons à César ce qui est à César, si l’un des deux groupes à influencé l’autre, Ty Segall est assurément le maitre avec son bâton, premier pèlerin dans la nébuleuse. L’interlude de « Thank You Mr. K » ne veut rien dire, mais elle est la preuve que Ty Segall prend toujours autant de joie à composer ses albums, et ça, c’est déjà beaucoup.

« Orange Color Queen » reprend les élans acoustiques de « Talkin' », seulement, n’aurait-il pas fallu coupler ces deux morceaux, histoire de nous laisser le temps de rentrer dans cet univers de pop folk qui sa démarque largement du reste de l’album ? On sent bien – une fois de plus – que Ty Segall a voulu rendre hommage aux artistes seventies, probablement pour apporter sa contribution à l’éternelle confrontation punk-garage / classic rock, mais cela n’aurait pas empêché une tracklist pensée différemment.

Avec « Papers », Ty Segall boucle la boucle, non seulement parce qu’il confine une pop chuchotée et quelques solos dans une poignée de minutes, mais aussi parce qu’il rappelle certaines phases de son Ty Segall (2008). « Take Care (To Comb Your Hair) » nous jette un dernier accord en pleine face, on pourrait longtemps délibérer sur cette signification – est-ce le premier riff du prochain album ? – mais je vous épargne cette peine.

Alors, je voudrais ici conclure par le passage – pas trop fun – du critique qui veut à tout prix se faire philosophe, je m’explique. Dans son Corps et âme, Frank Conroy décrit la formation musicale d’un jeune pianiste. Ce dernier enchaine les professeurs et les heures de pratique jusqu’à la rencontre de Fredericks qui va le faire accéder à quelque chose de supplémentaire : la légèreté. Le jeune Claude Rawlings a alors une révélation qui ne le quittera jamais. Si je vous raconte cela, c’est parce que j’ai toujours cru – et je continuerai de le croire – que Ty Segall est aussi cet artiste que l’on rencontre et qui nous donne ce supplément d’âme. Chacun de ses derniers albums, a leur façon, sont autant de révélations possibles qui accompagneront la vie artistique de très nombreux apprentis. C’est pompeux, mais je crois terriblement vrai. Je doute aujourd’hui que Ty Segall (2017) puisse produire le même effet, bien que j’espère me tromper. Mais si tel n’était effectivement pas le cas, je renverrais les médisants aux autres LPs de Ty Segall et leur demanderais de me citer un artiste de la scène garage actuelle qui soit aussi accompli et influent. Ils chercheront… et ne trouveront pas. Je sourirais alors.

Tracklist :
1. Break A Guitar
2. Freedom
3. Warm Hands (Freedom Returned)
4. Talkin’
5. The Only One
6. Thank You Mr. K
7. Orange Color Queen
8. Papers
9. Take Care (To Comb Your Hair)

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Article sur Emotional Mugger
Article sur son album Sleeper

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