Si le Japon domine l’univers des jeux vidéos, les Etats-Unis l’armement 2.0 et la Chine tout le reste qui comporte un circuit imprimé, l’Europe, elle, se contente de produire depuis le début de l’aventure électronique la seule musique crédible sans instrument. Mère patrie des DJ et autres électro aventuriers, le vieux continent danse en rythme, écoute en numérique.

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Kraftwerk en studio

Berlin, début 1970. Kraftwerk, le quatuor berlinois robotique est la première formation à s’emparer de l’ère numérique. Alors que la plupart des groupes surfent encore sur la vague hippie, ces allemands (Florian Schneider-Esleben, Ralf Hütter, Wolfgang Flür et Karl Bartos) balancent les premiers beats à 120 bpm et les esquisses de voix retraitées par des vocoders : les pionniers de la musique électro inventent le futur.

Tous leurs albums à partir de « Radio-activity » (1975) ont été enregistrés en plusieurs langues – allemande pour le marché allemand et anglaise pour le marché international. Une façon pour la formation d’offrir une alternative au modèle dominant anglophone et ainsi asseoir davantage d’importance à la culture européenne et allemande: une industrie quasi-détruite après la Seconde Guerre Mondiale.

Kraftwerk (« centrale électrique » en Allemand) parle de la vie urbaine et technologique de l’Europe d’après-guerre. Les thèmes sont la machine, l’ordinateur face au peuple, la communication, le nucléaire, la surveillance, les nombres, tous, des sujets qui n’ont cessé d’évoluer mais toujours actuels. Le tout enrobé de rythmes germano-germanique, des voix froides, monocordes qui suintent la RDA et des textes contractés qui évoquent le langage SMS (avant l’heure). Avant-gardistes, c’est comme si les berlinois prédisaient déjà l’avènement d’une époque où les ordinateurs nous relieraient au monde. Les années 80 sont pour bientôt : les jeunes commencent à accepter, à adopter la technicité avancée, la modernité, et refusent les idéologies rétrogrades (écologisme, naturisme, le pseudo-gauchisme, etc…), en somme « les errances des années 1970 » comme disait Alain Pacadis. On commence à jouer avec des séquenceurs, des boîtes à rythmes… On songe au futur sans y penser, c’est la novo -culture.

Selon Patrick Vidal, (ex) musicien (Marie et Les Garçons) et (désormais) DJ depuis 1982, « Kraftwerk et Giorgio Moroder symbolisent cette rupture avec le son électronique «babacool» et les prémices de ce qu’on a appelé plus tard la Dance music et la Pop. C’est à ce moment-là qu’on a vu les premiers « jeunes gens modernes ». Une nouvelle ère allait apparaitre. Bien sûr, les sonorités électroniques existaient déjà avant, mais elles avaient surtout un aspect psychédélique« .

« No Fun When You’re Alone » (Iggy Pop)

Au départ, la musique électronique apporte une espèce de froideur, un renouveau. Et c’est ce qui a fait toute la différence. Les jeunes gens écoutaient de la musique robotisée en se sappant comme leur paternel, avec des costumes gris et des cravates. Un changement de look qui contribue à renforcer davantage cette rupture avec le rock et le punk, alors que finalement on n’est pas vraiment loin de la Beat Generation. Les différents courants musicaux évoluent tellement vite que même les spécialistes n’arrivent pas à les saisir : «En 1978, l’électronique commence à être diffusée dans les clubs. Mais au départ, même les producteurs américains que j’avais rencontrés à New-York avaient du mal à appeler ça de la musique. C’était plutôt de la non-musique. Ca a vraiment décollé au début des années 80.»

Après les années Giscard, les manières de sortir la nuit évoluent. Les années 80 symbolisent le règne de l’argent, de la pub: « J’avais jamais mixé, et en juillet 1982, je suis devenu DJ résident aux Bains Douches. Après, ça a fermé quelques mois à cause de la dope, et ça a ré-ouvert en mars. J’y suis resté quatre ans. ».

La blanche devient banale ; elle rythme les soirées d’une jeunesse désemparée, bercée sur un tempo discoïde (rapide), presque schizophrénique : « Dans le monde du clubbing, ça été le début des drogues de substitution, la mode des « coupes-faim »: tu n’avais pas besoin de manger, tu restais éveillé toute la nuit et ça coutait pas cher. Après je parle pas de l’héro’, ça il y en a toujours eu.» précise Patrick. L’humain mange, pas les robots.

Euro vengeance

S’il y a un endroit qui définit parfaitement l’évolution de la musique électronique, c’est bien l’Europe. L’électronique, c’est une culture 100% européenne, qui va d’ailleurs peu à peu s’apparenter à une certaine revanche des pays européens sur les Etats-Unis. Oui, depuis les premiers succès de la « Beatlemania », les anglo-saxons règnent en maître sur la pop et la musique en général. Ce n’est qu’au début des années 90, avec les premiers succès techno sur le continent européen que ces échanges culturels vont s’équilibrer, mettant un terme à une traditionnelle suprématie des pays anglophones. A Paris, Vienne, Gand, Cologne, Francfort, Munich ou Helsinki, des musiciens, passée la première période d’imitation des artistes anglo-saxons, réussissent à trouver leur propre inspiration et à exporter leurs productions hors des frontières.

À partir de la fin des années 1980, et plus particulièrement pendant la première moitié des années 1990, les première raves s’organisent: des fêtes qui mettront en scène un environnement sensoriel de sons et de lumières, un peu comme un spectacle immersif. Patrick Vidal a d’ailleurs participé aux premières raves, et d’après lui, « elles ont été un format nécessaire. Une rupture avec le Disco. On pouvait y aller comme on voulait, il n’y avait plus le côté «Dress code» associé aux clubs. Et puis, cette découverte de la musique en direct était assez incroyable. Il y en avait pour tous les goûts, de la salle de Techno Hardcore, à celle un peu plus «chill» dans lesquelles les gens redescendaient. Il y avait presque une mouvance hippie, avec certes une musique radicalement différente. »

Mais très vite, ces festivals qui s’étalaient sur plusieurs jours vont se faire une sale réputation: « Plus tard, ça a changé. Notamment avec l’arrivée de l’ecstasy «de mauvaise qualité». La musique est devenue vraiment plus dure: bourrée d’excès, d’énergie et d’idées incompatibles. Ceux qui l’écoutaient ne redescendaient jamais« . D’ailleurs en Europe, le retour de bâton anti- Ecstasy va prendre des proportions ridicules dans le milieu de la nuit: les disques – qui feront allusion de près ou de loin à la pilule – seront interdits dans certains pays (exemple: « It’s A Trip » des Childrens Of The Night), les clubs seront inspectés par des flics en civils fagottés dans des t-shirt « Smiley » trop petits et les Warehouse Parties interrompues par des CRS accompagnés de chiens anti-drogue. Au final, ceux qui y étaient parleront d’une tempête puritaine contre une drogue inabordable. Comme si l’on rendait populaire une drogue finalement quasi-introuvable.

Pendant ce temps là, des artistes du Benelux s’exportent dans toute l’Europe (et dans une moindre mesure aux États-Unis), révélant une génération de compositeurs venus de Gand, Anvers ou Rotterdam, comme Sven Van Hees, Frank De Wulf ou Jochem Paap.

Vers 1998, les acteurs de la vague de la French Touch, menée par les Daft Punk (et l’album culte « Discovery »), Laurent Garnier ou encore Etienne de Crecy, bénéficient d’un plus grand succès encore, dont très peu de musiciens français avant eux avaient pu profiter au cours des décennies précédentes : « La musique electro a crée une sorte de citoyenneté européenne musicale. Les allemands ont en crée une culture, une flamme. En France, on a mis plus de temps. Concrètement, sans la French Touch, on n’aurait rien fait. Et puis au final, ce n’est que du sampling sur de la disco« .

Justice

Dix ans plus tard, on observe le même phénomène avec l’émergence du label Ed Banger (Justice, Cassius, Kavinsky, Mr.Oizo, Breakbot, etc.), qui entraîne dans son sillage l’ascension fulgurante de pas mal artistes français à l’étranger… Un major presque devenu une fierté nationale pour certains – et une belle arnaque pour d’autres. Et c’est vrai, en prenant l’exemple de groupes comme Justice qui remet en avant les pires clichés « rock’n’rolliens » (le cuir, la croix et le bon vieux ampli Marshall), on rentre dans le ridicule. Cela peut paraitre marrant cinq minutes, mais finalement quand on sait qu’on peut « encore » aller voir Lemmy ( Motorhead) en concert… Lui, il a au moins le mérite de jouer en live : « le problème avec cette nouvelle scène, c’est que le public ne va plus voir un artiste, mais un label. Il n’y a plus cette volonté de découvrir. Un peu comme dans les festivals de rock à une certaine époque » m’explique Vidal. On commence à comprendre, l’électro maintenant, ce n’est plus vraiment une musique de club.

Bpm & militantisme

En Europe, la musique électronique incarne également un outil de militantisme pour le milieu gay et pour la communauté « black ». Elle casse les barrières: « Il y avait un lien assez fort entre ces deux communautés. La souffrance commune partagée entre les deux faisait qu’on se relâchait sur un dancefloor. » En France, on organise les premières Gay Pride: Après des débuts hésitants, c’est en 1981 que l’on considère qu’a eu lieu la première véritable marche ; 10 000 personnes manifestent à l’appel du CUARH (Comité d’urgence anti-répression homosexuelle).

A l’époque Patrick Vidal participe aux premiers événements, il raconte: « Quand on a fait les premières Gay Pride, c’était à l’arrache. Ce n’était pas mercantile encore. Il y avait 3 pauvres chars, qui appartenaient à des associations (ACT UP, etc.) Les gens venaient se montrer, faire la fête dans la rue. Maintenant, c’est une succession de chars achetés par des marques et des bars du Marais. C’est cauchemardesque, comme la techno-parade. D’ailleurs, ce côté mainstream a ridiculisé la musique électronique. »

En 1993, c’est le début de Radio FG en France, la première radio libertaire, associative et gay : « au début, on passait que des Playlists. Mais petit à petit, c’est devenue une radio complètement électronique. Ils ont compris la culture «DJ» avant tout le monde. Il n’y avait aucun contrôle de ce qu’on faisait, d’ailleurs on a été les premiers au monde à passer des mix en direct. Mais avec le temps et l’arrivée des annonceurs, la radio n’a plus jamais été aussi libre. C’était une radio techno et gay, des milieux souvent associés à la drogue, donc on s’est pris un lynchage et c’est devenu une radio commerciale. Elle n’aurait surement pas survécu autrement» raconte le DJ.

De son côté, Berlin se fait une petite réputation avec la « Love Parade » (1989 – 2006): le premier rassemblement au monde autour de la musique électro. Bien sur, au départ il y avait une vocation politique derrière ce bordel organisé. La première édition avait pour but de manifester contre la séparation du Mur. Depuis le succès historique de ce regroupement de la jeunesse européenne, cette forme de manifestation a essaimé à Paris (la techno parade), à Zürich (la Street Parade), à Bruxelles (la City Parade), ainsi que dans d’autres villes allemandes qui ont pris le relais. Mais à l’instar d’événement comme la Gay Pride ou la techno Parade en France, la « Love Parade » se transforme en véritable machine à fric. Depuis 2001, elle est considérée comme une manifestation ayant pour unique objectif la rentabilité.

Berlin, l’épicentre

Les premières fêtes ont secoué la capitale dans les années 1990, dans des sous-sols inutilisés, des entrepôts industriels désaffectés ou dans des clubs illégaux. Depuis quelques années déjà, Berlin c’est la ville où il fait bon vivre. Les jeunes européens désertent Londres ou Paris, et courent se défoncer dans la capitale allemande : on y écoute de la bonne musique, la MDMA coule à flots, les restrictions d’horaires sont inexistantes, les gens sont plutôt détendus et les prix sont moins élevés qu’ailleurs (30% moins chers que dans les autres capitales européennes).

Mais Berlin, c’est avant tout un tremplin pour beaucoup de groupes de la scène électronique européenne. Il y a quelques temps, j’avais rencontré Rangleklods à Paris, un duo danois installé dans la capitale allemande. Le binôme s’était déjà fait un nom dans l’underground berlinois avant de commencer à faire bouger les foules dans de nombreux festivals européens (Roskilde Festival, Dockville, Waves Vienna, Iceland Airwaves, Eurosonic, Europavox, etc…). Leur particularité ? Tout est fait « maison ». Les Danois bidouillent seuls dans leur coin, bien loin des labels. Je leur avais alors demandé si Berlin était une étape obligatoire pour percer dans la musique électronique. Et d’après Esben Andersen, chanteur du groupe, là-bas, c’est bien plus facile de faire les choses comme tu les entends: « c’est beaucoup plus ouvert que d’autres pays. Moins formaté. Peut-être parce que les gens sont plus spontanés (…) Si tu connais un peu de monde là-bas, tu peux te retrouver à jouer dans des clubs assez rapidement. Pour te donner un exemple, la première scène que l’on a fait, c’était pour remplacer un DJ qui était malade. Un pote à moi qui bossait là-bas m’a proposé de prendre les platines. J’avais pratiquement aucune expérience. » Pour eux, « c’était un peu comme la naissance du groupe« .

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Rangleklods à Berlin

Désignée capitale mondiale de la musique électronique au début des années 2000, la ville s’est remplie au fil des années de squats artistiques géants et de soirées électro en tout genre (minimale, etc.). Ville du rock sous le règne de Bowie et berceau de l’électro underground pour certains, Berlin serait en voie de normalisation : « Début 2000, tu pouvais aller au Berghain. Il n’y avait pas autant monde. Mais avec le temps ça a radicalement changé. Dans certains clubs, tu fais la queue pendant des heures, tu ne peux plus y aller en groupe, il faut faire attention à ne pas parler français. Ce tourisme de masse a rendu les choses difficiles. Mais après, Berlin c’est immense. Il y a pleins d’autres alternatives « .

Berlin est cosmopolite, on y parle toutes les langues. Elle est devenue un point de rassemblement, sorte d’épicentre de la jeunesse européenne « sous parachute ». Un tourisme musical qui rapporte pas loin de 9 milliards d’euros par an ; une véritable aubaine pour une ville qui croule sous les dettes. La musique électronique, elle, continue de se propager à travers le monde. Seulement, comme le rock à une époque, l’électro est victime de son succès : à force de se décliner, de se vendre et d’être jouée, le genre a perdu un peu de son énergie originelle : la force, c’est l’origine…

A propos de l'auteur

Co-fondateur de Roads Magazine / Responsable de la rubrique Culture (sur twitter : @BonhommeVincent) / Web Designer (plus d'info sur : vincentbonhomme.github.io/resume/)

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