Le Front national se répand. De plus en plus forts électoralement, de plus en plus présents médiatiquement, les frontistes occupent le devant de la scène, sans pourtant exercer le pouvoir.

Marine & Jean-Marie Le Pen

Si le FN de Marine Le Pen est plus lisse et plus policé que celui de son père, Jean-Marie Le Pen, il serait inexact de le considérer comme un parti comme les autres tant le discours des représentants frontistes surfent sur les névroses et les inquiétudes populaires inscrites dans l’air du temps plutôt qu’ils ne développent une véritable constance idéologique au fil des décennies. La confusion devient alors totale : Le Front national est-il un parti violent ? Cette question surgit souvent quand il s’agit de qualifier la formation politique des Le Pen. Mais il est très difficile d’y répondre, surtout si l’on s’abstient de porter un jugement subjectif à notre argumentation. Alors qu’en est-il vraiment ?

Qu’est-ce que la violence ?

En tapant « violence » dans Google, je trouve sur Wikipedia cette définition : « La violence est l’utilisation de force physique ou psychologique pour contraindre, dominer, causer des dommages ou la mort. Elle implique des coups, des blessures, de la souffrance. » Il existe donc une distinction claire entre violence physique et violence psychologique (ou verbale). Si l’on peut rapidement conclure que puisque le Front national est un parti toléré depuis tant d’années dans le paysage politique français – du moins, il existe -, il n’est donc pas physiquement violent – sinon, il aurait été interdit. Alors, si le FN n’est pas violent au sens physique du terme, comment l’est-il ?

Pour aborder cette problématique de manière objective et précise, il faut d’abord revenir sur la place que la violence occupe « naturellement » dans notre société. Du point de vue des grands penseurs de notre relative contemporanéité, plusieurs courants s’opposent pour tenter de définir la place de la violence. Thomas Hobbes d’abord (1588-1679), selon Nicolas Lebourg, historien spécialiste des extrêmes droites (université de Perpignan), « critiquait l’idée aristotélicienne selon laquelle l’homme serait un être disposé naturellement à vivre en société. L’état de nature serait «la guerre de tous contre tous». La paix civile passerait par le fait que chacun renonce à son droit sur toute chose, qu’il aliène une part de son droit naturel auprès de la même entité qui serait ainsi seule à en conserver l’usage. Ce monstre créé serait l’Etat, qui seul conserverait le droit à l’usage de la violence ». Dans cette même analyse, Lebourg oppose à Hobbes la théorie de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) qui, lui, « envisageait au contraire la violence comme le résultat d’un processus de civilisation. Avec lui, la violence ne naît pas de l’homme mais de l’Etat et de la société, et c’est la production d’un nouveau contrat social qui peut tout à la fois libérer l’homme de la servitude politique et de la violence. » Or, il est évident que, dans le pays de la Révolution française, la légitimité de la violence politique occupe une place importante dans les débats de société. Dans son ensemble, la société est violente, explique Cécile Alduy, professeure à l’université de Stanford et auteure du livre Marine Le Pen prise aux mots : décryptage du discours frontiste (à paraître au Seuil en février 2015) : « normalement, la politique est là pour réguler cette violence, la contraindre à se transcender en compromis, en vivre-ensemble. Raviver la violence sociale latente par le discours, comme le fait le Front National, c’est instrumentaliser la politique et la détourner de son rôle de créateur de consensus et de contrat social. » Car si la société est d’une manière globale violente, c’est probablement que l’Homme est intrinsèquement enclin à une certaine forme de violence ; comme l’écrivait Guillaume Dustan (énarque, écrivain et magistrat) : « Tout le monde a un revolver dans la tête, c’est ça la vie ». Ce problème ne se limiterait donc pas qu’au simple Front national qui, pourtant, utilise cette thématique « guerrière » ou « menaçante » de manière plus récurrente que n’importe quelle autre formation politique.

Retour sur la notion de violence d’État

Le Front national étant un parti toléré par le système politique français, il est logique de revenir sur la notion de violence d’État avant de se pencher sur le cas des frontistes en particulier. Ainsi, l’État comme seul dépositaire de la violence légale est une thèse défendue par Hannah Arendt, qui, dans son ouvrage intitulé « Du mensonge à la violence » va jusqu’à défendre l’idée de la violence comme manifestation du pouvoir. Pour Michel Foucault, automatiquement, si le pouvoir s’exerce, il est indéniable qu’une certaine dose de violence, plus ou moins cachée, contenue soit dans la société, soit par les outils utilisés pour faire respecter les lois, est inhérente à l’exercice du pouvoir qui n’est cependant pas quelque chose qui se détient : le pouvoir est un rapport de forces, ou plutôt tout rapport de forces est un « rapport de pouvoir ». D’ailleurs, le pouvoir est mouvant et diffus : « il est moins une propriété qu’une stratégie, et ses effets ne sont pas attribuables à une appropriation, « mais à des dispositions, à des manœuvres, à des tactiques, à des fonctionnements » ; « il s’exerce plutôt qu’il ne se possède, il n’est pas le privilège acquis de la classe dominante, mais l’effet d’ensemble des stratégies ». » Pour que la violence de la société soit maintenue sous un seuil acceptable, c’est-à-dire que le rythme ordinaire du quotidien puisse être maintenu à l’intérieur d’un État, il faut que, d’une certaine manière, notre société soit disciplinée. « Nos sociétés disciplinaires passent donc par des catégories de pouvoir (actions sur les actions) qu’on peut définir ainsi : imposer une tâche quelconque ou produire un effet utile, contrôler une population quelconque ou gérer la vie ». Ainsi nos sociétés modernes et occidentales ont-elles été construites.

Et puisque le pouvoir est un équilibre des forces, il semble pertinent d’ajouter à ce terme une signification précise, comme le concevait Hannah Arendt : « La force, terme que le langage courant utilise souvent comme synonyme de la violence, particulièrement quand la violence est utilisée comme moyen de contrainte, devrait être réservée, dans cette terminologie, à la désignation des « forces de la nature » ou de celles des « circonstances » (la force des choses) c’est-à-dire à la qualification d’une énergie qui se libère au cours de mouvements physiques ou sociaux. » La violence se distingue par son caractère clairement instrumental. Arendt explique ainsi que : « Sous son aspect phénoménologique, elle s’apparente à la puissance, car ses instruments, comme tous les autres outils, sont conçus et utilisés en vue de multiplier la puissance naturelle, jusqu’à ce que ce qu’au dernier stade de leur développement ils soient à même de la remplacer. » Or, tout affaiblissement du pouvoir est une invitation manifeste à la violence – ne serait-ce que du fait que les détenteurs du pouvoir, qu’il s’agisse des gouvernants ou des gouvernés, sentant que ce pouvoir est sur le point de leur échapper, éprouvent toujours les plus grandes difficultés à résister à la tentation de le remplacer par la violence. Si à cette observation l’on ajoute que « plus la vie publique a tendance à se bureaucratiser et plus s’accroît la tentation du recours à la violence. Dans un régime totalement bureaucratisé, on ne trouve plus personne avec qui il soit possible de discuter, à qui on puisse soumettre des revendications, ou sur qui la pression du pouvoir puisse avoir prise. (…) », on peut facilement déduire que cette perte d’autorité du pouvoir central couplée au règne d’une bureaucratie de plus en plus dominante – via de grandes instances de pouvoir souvent critiquées par le FN, telles que l’Europe ou le FMI – nuit aux partis « classiques » et profite aux formations politiques anti-Europe. Herman Van Rompuy, l’ex président du Conseil européen, m’expliquait d’ailleurs au sujet des partis eurosceptiques qu’à force d’accuser l’Europe de tous les maux, chacun se décharge de ses propres responsabilités et une certaine méfiance vis-à-vis de l’Europe progresse parmi les citoyens : « l‘UE devient le bouc émissaire pour tous les problèmes non résolus dans leur pays. Par conséquent, les instances dirigeantes de l’Europe deviennent, dans l’esprit des gens, systématiquement néfastes ; Bruxelles devient la ville du « père Fouettard » qui forcerait les États membres à prendre des mesures sous la contrainte ».

Pour que la société soit unifiée et pacifiée, il est donc nécessaire que le pouvoir soit fort, compréhensif, humain et, à la rigueur, dissuasif. Or, dans une période troublée, où les choix de la majorité politique au pouvoir sont de plus en plus contestés, où la bureaucratie toute puissante est en passe de devenir la norme de toutes les administrations, le tout sur fond de morosité économique croissante, les idées du FN trouvent un écho favorable parmi une partie grandissante de la population en mal de repères et surtout qui cherche une nouvelle identité politique moins conventionnelle et donc plus radicale. Le FN leur promet : leurs vœux seront exaucés, quitte à tout chambouler, de l’ordre social en place à l’échelle de valeurs utilisée, sans oublier de sortir de l’Europe.

Jean-Marie Le Pen Boxe

Le FN de Jean-Marie Le Pen et la violence

Dès sa constitution, le Front national profite de la dissolution d’Ordre Nouveau pour construire une image plus « normale » que celle d’un simple groupuscule violent d’extrême droite. Nicolas Lebourg m’explique qu’« après la dissolution de 1973, Jean-Marie Le Pen resta maître à bord du FN. Trois pratiques se conjuguèrent : 1) un parti légal, sans violence ; 2) l’élaboration de l’image d’un service d’ordre musclé pour qu’il existe une inquiétude quant au fait de contre-manifester ; 3) sous la présidence Chirac, des appels de JMLP à prendre le fusil, à ce que les politiques déguerpissent tant qu’il en est temps pour eux. Cette normalité alliée à la radicalité ne se retrouvent plus sous MLP car la violence n’est pas gérable dans sa stratégie ».

Mais, « La violence constituait un thème particulier des discours de Jean-Marie Le Pen car elle donnait un sens à l’ensemble des autres thèmes. Pour le dire autrement, quand Jean-Marie Le Pen parlait de quelque chose, il le faisait d’abord du point de vue de la violence », écrivaient les auteurs de « Le Pen et les mots », ouvrage paru en 1997 et qui avait pour but d’analyser avec une rigueur universitaire les discours prononcés par le chef de l’époque du Front National. Pour étayer cette observation, ils citaient l’extrait de discours prononcés par Jean-Marie Le Pen en 1996 : « Les piliers de la société : armée, police, justice, vacillent, annonçant le temps de l’anarchie et du désordre. La corruption empuantit la politique et même l’État […]. Peuple de France et vous aussi, peuples d’Europe, vous êtes tombés dans un piège ». « Sur le fond des mélopées moroses de la décadence, au-dessus du tintamarre des exotismes de la pacotille, pour le plus grand bien de l’humanité, de la France et des Français, doit s’élever à nouveau haut et clair le péan des combats antiques, le chant de guerre et de victoire, le chant d’amour et d’espoir ». Les auteurs de cette analyse poursuivent ensuite leur raisonnement : « Le thème de la violence comporte trois composantes : la violence sociale, la puissance militaire et la justice. La violence sociale domine l’ensemble au point que les deux autres composantes sont presque anecdotiques. C’est que la violence sociale est probablement celle qui peut être le plus facilement comprise parce qu’elle met en scène l’ensemble des clichés dont se nourrissent les discours de Jean-Marie Le Pen ». Cette dernière observation est ainsi illustrée par l’extrait de discours que Jean-Marie Le Pen a prononcé le 13 mai 1984 et le 5 mai 1990 : « Elle [la jeunesse France] connaît aujourd’hui les fruits amers de la décadence économique, sociale, politique et morale, les fléaux du chômage, l’individualisme forcené qui conduit à l’isolement et au désespoir, les menaces des hégémonies étrangères, de l’immigration, de la dénatalité, de l’insécurité, de l’étatisme dirigiste et de la bureaucratie fiscaliste. L’absence d’idéal, le matérialisme, le retour à la barbarie des mœurs et des comportements ». « Le chômage de trois millions de travailleurs est une honte nationale. Une honte nationale qui dure depuis dix ans, causée par la folle politique de l’immigration, l’excès des prélèvements publics et la dégradation du niveau de l’enseignement. […] les privilégiés du système pourri jusqu’à l’os sont aujourd’hui prêts à violer les droits les plus élémentaires de la démocratie et de la République ». Et ce tableau violent Cécile Alduy le décrypte avec précision : « La peinture apocalyptique est nécessaire au discours d’extrême droite en ce qu’elle justifie le recours à la violence d’État et à un programme extrême, qui comprendrait la suppression de certaines libertés et de certains droits (pour les non-citoyens par exemple). À maux extrêmes remèdes extrêmes en quelque sorte. Cette vision justifie aussi l’appel à un mouvement d’union national pour « sauver » « la France éternelle », union nationale qui abolirait les divisions de classe sociale et le clivage droite-gauche, au plus grand bénéfice du Front national. »

Selon les auteurs de « Le Pen et les mots », statistiquement dans les discours de Jean-Marie Le Pen, les mots renvoyant à la violence sociale occupent 70,20 %, loin devant la puissance militaire (19,59%) et la justice (10,24%). Dans l’univers que dépeignait l’ex leader du FN, la violence se situe donc bien au centre de la société et plus largement de l’humanité toute entière. Nos existences, nos vies sociales ne seraient donc que conflits, opposant en permanence les uns aux autres, les bons et les méchants, la vérité face au mensonge ; notre monde violent nécessiterait donc des solutions de même nature pour s’améliorer. Il déclarait ainsi le 4 septembre 1992 : « Peuple de France, tu dois être digne d’eux. L’indignité de ceux qui nous gouvernent, leurs traquenards et leurs violences justifient que tu te lèves pour défendre ce qui est le bien le plus précis de tous, l’indépendance de la patrie. Françaises et Français, la patrie est en danger, levez-vous pour bouter hors les complices de la trahison ». Le message est donc clair : pour que la patrie ne soit plus en danger, il faut lutter contre ce qu’il nomme « les complices de la trahisons », c’est-à-dire les membres des partis politiques qui ont été successivement au pouvoir.

Bien sûr, les dirigeants politiques n’étaient pas les seuls visés par les attaques verbales régulières de M. Le Pen. Les immigrés ont constitué son principal cheval de bataille, puisque selon lui, ils seraient la principale raison pour laquelle les Français souffrent et donc la nation dépérie. Ainsi, dans plusieurs discours, il déclarait : « Les millions d’immigrés qui sont entrés en France ne sont pas, pour la plupart, entrés pour travailler puisque théoriquement il n’y a pas de travail, puisque nous avons déjà des millions de chômeurs. Ils n’y sont pas non plus entrés par simple amour pour la France. C’est peut-être le cas de certains d’entre eux, mais ce n’est pas le cas de l’immense majorité. Ils y sont entrés parce que « Y a bon RMI », « Y a bon la Sécu ». « La montée en puissance de ces phénomènes conséquents de l’immigration suit la même courbe, tous les ans : le chômage, la criminalité, la délinquance, la drogue augmentent entre 8 % et 10 % ». « Beaucoup de nos compatriotes ont des difficultés à obtenir un logement HLM alors que les familles immigrées, généralement plus nombreuses, les obtiennent plus facilement. De surcroît, la présence massive d’immigrés dans de nombreuses cités HLM conduit à une grande détérioration des conditions de vie des Français ». 

Pour étayer mon analyse, je décide de contacter Lorrain de Saint-Affrique, cet ex-conseiller de Jean-Marie Le Pen en rupture depuis 1994 et qui, depuis, distille de précieuses analyses au sujet du Front national. Lui aussi me confirme qu’au FN, la violence n’a jamais été assumée ; elle serait présente, mais de manière indirecte et souvent improvisée : « Invariablement, Jean-Marie Le Pen a toujours nié toute responsabilité lorsque des actes violents étaient commis en relation supposée avec le discours du FN. Il répétait en toute occasion qu’il ciblait non pas les immigrés, mais les responsables en charge de la politique d’immigration. En aucun cas, il ne se sentait moralement et encore moins pénalement impliqué si des individus liés de près ou de loin au Front National commettaient un délit ou un crime. En 1991, le Parti Socialiste initia une campagne dite de « harcèlement démocratique » en soutien aux manifestations hostiles aux meetings FN. Quelques années plus tard, une commission d’enquête parlementaire rendit des conclusions mesurées sur les méthodes du service d’ordre frontiste, en décalage avec les accusations de dérives paramilitaires. ». Il n’est pas incongru de comprendre que l’image de « grand méchant parti » du FN ne correspond pas à la réalité ; on fait passer des pieds nickelés pour de grands théoriciens politiques défendus par une armée de partisans.

Le Front national de Marine Le Pen et la violence

La grande question qui se pose quand on compare le Front national de Marine Le Pen à celui de son père est : le parti a-t-il vraiment changé ? Cécile Alduy m’explique que : « La violence apparaît chez les deux leaders, mais de manière différenciée : tous deux dressent le portrait d’un monde et d’une société intrinsèquement violents, dans une vision hobbesienne de la société où le conflit, la lutte, le combat pour la survie régissent la marche de l’histoire et l’action des groupes humains. En ce sens, leur discours sont porteurs d’une violence descriptive : ils peignent des mondes en lutte, des sociétés en proie à l’insécurité, des civilisations au bord de l’apocalypse. S’y ajoute une violence prescriptive : enjoindre à la « résistance », demander aux militants de se considérer comme une « avant-garde » de soldats, et surtout mettre en avant un programme sécuritaire et autoritaire musclé. » Or, comme expliqué précédemment, l’image d’un grand et puissant Front national ne correspond pas exactement à la réalité. Si désormais le parti est plus lisse, moins sulfureux, c’est aussi en grande partie parce que ses dirigeants ont cessé l’auto-diabolisation, c’est-à-dire qu’ils ont fait le choix de ne plus simplement miser sur la polémique et la provocation pour faire parler d’eux. Cécile Alduy me décrit ainsi ce qui différencie l’ancien chef du parti de sa fille : « La différence entre Marine Le Pen et son père, c’est que Jean-Marie Le Pen use également d’une violence verbale propre, voire de violence physique (il a été condamné pour avoir agressé une élue du camp adverse). La violence du discours de Jean-Marie Le Pen est de fond et de forme : il heurte les sensibilités, vocifère, insulte, tonne, transgresse les règles de la langue politique et de la langue française tout court en créant des néologismes ou des mots-valises (Durafour-crématoire). Marine Le Pen reprend le fond, la vision du monde, mais dans une langue plus policée. » Ainsi, « la violence descriptive justifie la violence prescriptive et le recours à un Sauveur autoritaire ». Son discours est « à présent plus policée, [elle est] soucieuse de ne pas briser certains tabous comme l’antisémitisme, la misogynie, le racisme, l’inégalitarisme, mais sur le fond, et notamment dans les programmes (qui sont aussi l’un des discours du Front national), les constantes l’emportent. La vision du monde, de la société, des différences ethno-culturelles, est la même, mais elle se pare maintenant des oripeaux de la laïcité et du républicanisme pour justifier les mêmes rengaines que sont la « préférence nationale » rebaptisée « priorité nationale » et, en général, une vision ethnique de la société où la naissance et l’ordre « naturel » régissent l’appartenance à la communauté nationale ». Cependant, même si le discours de Marine Le Pen est plus lisse que celui de son père, Jean-Claude Martinez, l’ex-vice-président du FN qui avait aussi eu Marine Le Pen comme élève à Assas me confiait qu’elle possède « une rage de piranha ». Pour M. Martinez, si les Français votent pour l’actuelle dirigeante de Front national à la prochaine élection présidentielle, c’est parce qu’ils « seront contents d’avoir des guillotines à chaque coin de rue. » Dans cette même diatribe qu’il voulait prophétique, il m’expliquait ensuite que « maintenant, le Front, c’est de la merde. En interne, ils se déchirent autour de trucs de bonnes femmes, de rivalités, de ragots ; tout cela est médiocre. Elle [Marine Le Pen] est mauvaise, vulgaire, mesquine. C’est une adepte des trois V : Vacuité, Vulgarité, Violence. Elle ne porte pas la grandeur en elle. »

Alors que reste-t-il du Front National d’autrefois si comme cela semble être le cas, il a été vidé de toute sa substance polémique, c’est-à-dire de toute sa violence ? Lorrain de Saint-Affrique réfute cette idée d’un Front moins violent. Pour lui, le FN de Marine Le Pen est aussi dangereux, si ce n’est même plus, que celui de son père : « Il suffit de visualiser les conséquences pratiques, point par point, d’une application du programme FN (d’hier et d’aujourd’hui) à la société française pour comprendre la nature autoritaire et répressive de l’offre qu’il représente. Marine Le Pen elle-même parle de saut dans l’inconnu, évoque le recours à des consultations plébiscitaires, assume la perspective de pouvoirs exceptionnels si elle était portée à une position exécutive de premier plan. Ceux qui dans son entourage se réclament du gaullisme devraient méditer l’expression « savoir-faire limité et expéditif » employée par le général. » D’apparence seulement, le Front national n’est donc pas plus violent qu’avant ; il faut lire entre les lignes pour comprendre les véritables intentions de ses dirigeants. Ainsi, Cécile Alduy me livre aussi son analyse au sujet de la violence contenue dans ce parti: « Les leaders historiques et les cadres ne sont sans doute pas plus violents statistiquement que dans la population française générale, encore moins maintenant que le parti a été « nettoyé » de l’arrière-garde. Mais le parti sème des images de violence qui comportent une forme de violence morale en ce sens qu’il projette constamment l’image d’une société divisée, au bord de la guerre civile, vision anxiogène propre à susciter la terreur et alimenter les haines. Il est en outre indéniable que c’est le parti politique qui a reçu le plus de condamnations judiciaires pour incitation à la haine raciale. En fait, la seule différence notable entre Marine Le Pen et son père, c’est qu’elle condamne fermement l’antisémitisme – en écartant par exemple de son entourage et du parti les personnages qui désignent les juifs comme boucs émissaires. Elle s’en prend désormais plus volontiers à de grandes entités floues comme l’Europe, le mondialisme ou le capitalisme plutôt qu’aux immigrés ou aux francs-maçons comme le faisait son père. » Daniel Cohn-Bendit, que j’avais interviewé il y a un peu plus d’un an alors qu’il  était encore député européen n’hésitait pas, lui non plus, à fustiger les absurdités contenues dans les propositions populistes et farfelues faites par la dirigeante du FN : « Marine Le Pen dit au Français : « on sort de l’euro, on sort de l’Europe, on fait un bras d’honneur à la mondialisation et tout ira bien dans le meilleur des mondes. » Ce programme paraît évident à beaucoup de Français puisqu’ils ne s’y retrouvent plus actuellement. Mais je peux argumenter contre ces idées en garantissant une catastrophe si l’on sort de l’euro : le franc sera dévalué de 30%, donc la dette augmentera automatiquement de 30%. C’est un mensonge de croire que la France sera plus compétitive si elle sort de l’Europe. » 

Le risque, avec ce genre de discours, c’est qu’il finisse par « contaminer » la société qui, telle une botte de foin sec, ne demande qu’à s’enflammer à la première occasion venue. Tôt ou tard, il se pourrait que les actes rattrapent les paroles. Mme Alduy pense « qu’un discours violent dans sa teneur, mais retenu dans sa forme à la tête du parti, comme c’est le cas du Front National de Marine Le Pen, sème une idéologie qui ne peut que justifier les dérapages verbaux ou autres. La politique n’est morale que lorsqu’elle élève les électeurs à dépasser les passions pour entrer dans le champ de la raison. » 

Peut-on pour autant considérer que la violence est inhérente à tous les discours populistes ? Pour Cécile Alduy, « il est indéniable que les discours populistes ont tendance à opposer de manière frontale des catégories de personnes selon un axe « Bien / Mal » qui diabolise l’autre : « les riches », « les élites » par opposition au « Peuple », qui serait nécessairement « sain », « sage », « bon » et uni. Ce manichéisme s’accompagne souvent d’un discours violent dans son vocabulaire, ses images (« le coup de balai » de Mélenchon par exemple) et son ton. Mais on pourrait dire que la colère est une forme de violence peut-être justifiée, et que la violence sociale, qui ne s’exprime pas par des mots mais par de l’exclusion, de la relégation, des horizons bouchés, est autrement plus violente. »

L’ère du vite profite au Front national actuel

En ce début de troisième millénaire, il est évident que la vitesse a pris le pas sur la mémoire. Les chaînes d’information continue émettent sans pause – en flux -, leurs journalistes brodent en direct sur une actualité pas toujours digne d’intérêt (nationale), les tweets, les dépêches d’agence arrivent désormais instantanément sur les smartphones dont dispose une part très importante de la population ; nous sommes dans « l’ère du vite », celle de la mémoire vive, éphémère. Les gens oublient au rythme sur lequel ils apprennent et les nouvelles générations se désintéressent des détails de l’histoire plus ou moins récente ; c’est la remise à zéro des mémoires permanente, au point que les parallèles évidents entre certains événements passés et l’actualité sont devenus impossibles, ou presque. Seul l’instant compte, l’histoire perd de sa consistance au point qu’elle sort du champ du réel, du légitime. Évidemment, le Front national en profite ; grâce à cette amnésie, il prétend apporter des solutions nouvelles à des problèmes finalement anciens. Or, dans la réalité, Marine Le Pen et sa garde rapprochée ne font que recycler un discours et des idées anciennes, en dissimulant pour cela les franges les plus sulfureuses de leur pensée sans pour autant renier l’héritage idéologique de leur parti. En clair, Florian Philippot aura croisé Marine Le Pen au bon moment, et l’inverse est aussi vrai. Ensemble, ils ont su capter l’air du temps et se servir des courants ascendants pour s’élever. Mais croire que Marine Le Pen soit devenue Catherine de Médicis et que son fidèle écuyer Florian Philippot ait l’étoffe d’un chef de gouvernement reviendrait à faire preuve d’une naïveté sans limite. Par contre, qu’ils puissent un jour déclencher la Saint Barthélémy semble nettement plus probable, car à jouer avec les émotions du peuple, ils risquent de s’y brûler. Certes, « la démocratie, c’est aussi le droit institutionnel de dire des bêtises », mais de là à ériger certaines inepties au rang de normes… Car « gouverner, ce n’est pas plaire », n’en déplaise aux dirigeants frontistes – et aux autres.

Une réponse

  1. Tanguy

    Faut dire qu’il y a eu pas mal de changement depuis qua ça fille est à la tête du parti… Même si je ne cautionne pas ces idées, il a le mérite d’être resté droit dans ses bottes…
    Bref à côté de certains de nos politiques…

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