Alexandre Grondeau sort Génération H, têtes chercheuses d’existence, son nouveau roman qui sera en vente à partir du 26 mai 2015. 

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Un peu comme la fameuse question « Est-ce que sucer c’est tromper ? », on peut se demander si fumer équivaut à se droguer. Alexandre Grondeau ne prétend pas y répondre. Et l’on s’en fout de la réponse, puisque consommer, peu importe le produit, revient à satisfaire ses désirs et par conséquent à vouloir recommencer ; un phénomène logique puisque l’on existe pour ses désirs et parce que l’on désir.

La chose sublime avec la littérature underground se trouve dans le caractère hautement sulfureux des thèses avancées. Au pays du vin rouge et du pastis, comment faire comprendre aux concitoyens que consommer du cannabis n’est pas plus néfaste pour nous, humains, que de boire de l’alcool ? Grâce à l’art, celui qui pousse la société à se questionner, la pousse à changer. Il n’y a que l’art pour faire avancer la société, comme toujours ; les courants qui animent la culture underground finissent souvent par inspirer les normes de demain. Guillaume Dustan n’avait-il pas prédit le relapse sidéen simplement parce que baiser avec une capote n’a rien de confortable, surtout sur le long terme ? Yves Adrien n’avait-il pas annoncé, dans les années 1970, que la musique électronique finirait par dominer tout le reste ? Et que dire des deux Georges, Orwell et Bernanos, qui, dans 1984 et La France contre les robots, voyaient déjà poindre les contours du monde des années 2000 ? Incroyable, non ? Absolument pas. Ces hommes n’étaient ni des devins, ni des génies ; ils étaient simplement attentifs aux pulsations undergrounds de la société, celles que TF1 et les grands quotidiens ignorent ou méprisent. La leçon que l’on doit retenir de tout cela est très simple : quand la marge commence à empiéter sur la norme, c’est qu’il est déjà trop tard, le changement est enclenché, ce n’est plus qu’une question de temps avant que le cadre ne soit modifié.

Mieux écrit que ses précédents, Génération H, têtes chercheuses d’existence traite d’un monde plus mûr que dans le premier volume de la trilogie en cours de construction. Sacha et ses potes ont grandi. Les joints, la musique, la vie, le sexe, le travail, les études, ils commencent à connaître. Et déjà, les désillusions s’accumulent ; ce roman est teinté d’une mélancolie profonde caractérisée ; le personnage central, Sacha, ne croit plus en ses rêves, il se contente désormais de contourner la réalité pour jouir plus tranquillement et rêver en silence, seul avec lui-même, constatant le fossé grandissant qui s’établit irrémédiablement entre lui et ses amis, ses presque frères ; tout le monde change et eux aussi, et le temps brise les liens, les étioles, les éreinte, au mieux les transforme. La vie qui vous broie, le temps qui vous métamorphose, les rêves qui s’évanouissent, il est là le cœur de ce roman.

La force d’Alexandre Grondeau demeure dans le fait qu’il est aussi anthropologue qu’écrivain ; il n’hésite pas à décrire longuement certains détails humains et interpersonnels là où d’autres s’attarderaient plutôt sur les sous-bois… Lui, Sacha/Alexandre, n’a rien d’un auteur lambda qui se contenterait de coucher sur papier ses souvenirs passés ; à travers eux, il bâtit et décrit un monde réel, celui des jeunes contestataires nés entre 1980 et 1990, le tout truffé de références historiques, culturelles et géographiques. Nous n’avons pas eu mai 68, l’amour libre, le folk, les joints d’herbe douce ou la découverte des psychotropes. Nous, les presque-plus-jeunes, on a grandi avec la menace du sida planant sans cesse au-dessus de nos têtes. La drogue, on ne l’a pas découverte et l’on n’a même pas feinté la surprise lorsque certains de nos potes sont partis en cure puisqu’on en connaissait les effets – nos parents nous avaient averti. Concernant la musique, on s’est emparé de ce qui était encore à peu près vierge ici, en Europe, donc ni le jazz, ni la variété, ni le classique (le rock étant un cas à part). Le reggae, à partir de Bob Marley et surtout depuis sa mort, n’a cessé de se propager parmi les jeunes. Résultat : les années 1990 en France ont clairement été celles du roots et des prémices du dancehall, même si la jeunesse jamaïcaine avait déjà tourné depuis longtemps la page du reggae originel. L’électro s’est imposée naturellement ; sans forcer on se l’est approprié, c’était notre musique. Boom : le zeitgest des années 90/00 se résume à ce mot. Depuis, tout nous paraît fade et l’on écoute plus volontiers le son des 60s/70s/80s que les créations contemporaines, noblesse (musicale) oblige.

Écrire que je cautionne toutes les thèses de ce roman serait cependant erroné. Je ne crois pas, contrairement à Sacha, que le monde est divisé en deux catégories, c’est-à-dire entre les méchants vieux bourgeois normés, intolérants et réactionnaires, et les gentils jeunes, pauvres, étudiants, défoncés mais éclairés et ultra-tolérants. Je crois plutôt que la vérité se niche dans la multiplicité et surtout qu’il faut de tout (mais pas trop de fachos) pour faire un monde. Mon combat, c’est la lutte contre les clichés, et je hais autant les vieux cons stéréotypés que les caricatures de jeunes défoncés ; je pense plutôt que l’on se doit, par amour pour nous-mêmes, d’« être dissident de tout, y compris, et surtout, de soi-même. » Alors pourquoi Sacha, le jeune étudiant rêveur, se contraint-il à correspondre aux codes de son milieu, celui de la fête, de la défonce et des études ? Pourquoi diable ne pourrait-il pas se laisser aller à tous ses désirs, dans la mesure du possible ? De la même manière, je ne comprends pas pourquoi, puisque ce livre est transgressif, que le sexe n’occupe pas une place plus importante dans le récit et dans les descriptions. Certes, Sacha baisouille avec une jolie fille, et ses amis aussi, mais le sexe dans la littérature, ça mérite d’être quand même autrement plus excitant, demandez à Dustan ! Dans un livre, le cul, soit on l’évite complétement pour mieux l’évoquer, soit on l’explicite pour mieux choquer. L’entre-deux fonctionne rarement. Si, comme le dit le célèbre adage, « plus on en parle et moins on le fait », je pense que plus on l’écrit et plus on le vit (vérifiez par vous-mêmes).

Mais qu’importe les détails que je soulève ; j’ai bien conscience d’être un lecteur un peu particulier tant mes références sont variées et dérégulées. Il s’agit là d’un roman de vie, et non de la vie d’un roman, et au fond, c’est bien la seule chose qui compte.

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Génération H, têtes chercheuses d’existence, par Alexandre Grondeau, publié chez La lune sur le toit.

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