Pour une génération, Hamilton Morris est la bouffée d’air frais qui manquait au journalisme actuel. Tel un Jean-François Bizot de la science, Hamilton explore le monde à la recherche des molécules et des substances les plus incroyables. Pour la première fois, il s’exprime avec un journaliste français. Action!

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J’appréhendais un peu avant de joindre Hamilton. Le mec est cool mais soyons francs, son univers est difficile à pénétrer. Le téléphone sonne, il décroche directement. Sa voix me plonge instantanément dans un épisode de « Pharmacopoeia. »

Raffael : T’as déjà eu peur en essayant une drogue?

Hamilton Morris : Je pense que je suis « raisonnablement conscient » la plupart du temps quand j’essaye une drogue. Il n’y a aucune véritable raison d’avoir peur de quoi que ce soit, mais le risque existe toujours, et particulièrement avec certaines drogues quand on sait qu’un certain « degrés de risque » est inhérent avec l’usage de ces dernières, comme avec les drogues qu’on ne connaît pas encore par exemple.

 La pire drogue que tu as essayé ?

 Honnêtement, j’en ai mare que les gens me demandent toujours la même chose. Je suis intéressé uniquement par l’aspect scientifique des drogues, pas par le côté « défonce ».

 Qu’est-ce qui te passionne tant au sujet de Wade Davis?

 J’aime l’histoire de Wade Davis d’une manière générale, plus spécifiquement que Wade Davis lui-même, même si j’aime évidemment le mec. Je pense que l’histoire entière autour du livre « The Serpent and the Rainbow » est très intéressante, tout comme l’histoire autour du débat au sujet de ses théories.

 Penses-tu qu’on puisse d’ores et déjà anticiper quelles sortes de drogues on trouvera dans le futur ?

Je pense que la plupart des mecs qui ont passé un certain temps à étudier les drogues et la chimie peuvent déjà prédire quels seront les domaines qui seront explorés dans le futur pour chaque catégorie de drogue (cannabioïdes, opioïdes, stimulants ou psychédéliques).  Et puis dès que ça tombe sur le marché noir, les drogues évoluent… Si le gouvernement reconnaît un nouveau composant, une nouvelle molécule officiellement, ça catalysera le progrès et le développement de nouvelles molécules.

Rien que comme ça, sans vraiment y réfléchir, je peux déjà te citer cinq nouvelles catégories de stimulants qui ne contiennent aucun composant référencé et prohibé par le gouvernement américain, alors que ces trucs sont dans la « littérature scientifiques » depuis des décennies. Généralement, les mecs qui bossent dans des laboratoires indépendants choisissent d’étudier plutôt les amphets’, mais ils sont aussi obligés de se plier aux lois, et donc d’innover en sortant de nouvelles drogues pas encore interdites pour le « marché occulte. »

 T’as déjà expérimenté les beats binaires ?

 Je n’ai jamais eu aucun résultat vraiment spectaculaire avec ce genre de truc, mais je pense que cela peut être utile pour quelqu’un qui travaille sur la médiation, ou quelqu’un de simplement plus ouvert d’esprit que moi. Tu sais, je ne doute pas vraiment que des gens ont réussi à se défoncer avec ça, mais c’est tout simplement pas le genre de truc qui m’intéresse.

Les chimistes de notre époque sont-ils aussi productifs et inventifs dans la production de nouvelles drogues que leurs ancêtres des 70s ?

Justement, j’étais encore chez Sacha Shulgin il y a une dizaine de jours, et pour moi, il n’y a aucun doute : il reste de grands chimistes encore aujourd’hui qui bossent sur les même thèmes que Shulgin. Ils ne sont peut être pas aussi prolifiques que Shulgin l’était, mais une chose est sûre : ces expériences underground ne s’arrêteront jamais.

 T’as créé des nouvelles drogues ?

 J’ai déjà créé plusieurs drogues, mais je préfère ne pas trop en parler en public parce que je sais que les gens vont seulement voir l’aspect « défonce stupide et déraisonnable» de la chose. Et puis honnêtement, ces drogues ne sont pas faites pour les humains. Elles sont fabriquées dans le cadre d’expériences scientifiques uniquement, dans le but d’améliorer les connaissances en matière de perception sensorielle, etc… Mais oui, ok, j’ai sorti des tryptamines. Honnêtement, je ne pense pas que les gens sont prêts pour une telle découverte… Par contre, je bosse dans le laboratoire d’une université à Philadelphie, tout est légal.

C’est pas risqué de créer des nouvelles drogues ?

 C’est pas dangereux puisque les composants utilisés ne sont pas interdits, ils ne sont même pas référencés, donc je ne fais rien d’illégal. J’ai juste l’impression qu’à la minute où j’en parlerai ouvertement, les gens vont me harceler. C’est d’ailleurs le problème principal avec ce genre de recherches, et c’est ce qui est arrivé à Shulgin: il n’a jamais été emmerdé par personnes pendant des décennies, mais dès qu’il en a parlé, les problèmes sont arrivés.

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T’as peur des fois pour ta santé ?

 Je n’utilise pas les drogues de la même manière que les autres. Tu sais, tous les jours dans toutes les grandes villes du monde, des mecs se mettent des caisses incroyables au moins deux fois par semaine et personne ne vient jamais leur faire de leçons de morale.

Je ne fais jamais rien d’une manière autodestructrice. Au contraire, tout est fait dans le cadre d’une noble cause : la découverte scientifique de nouveaux éléments, de nouvelles molécules.

 L’aspect spirituel et chamanique de la drogue t’intéresse-t-il ?

 Je ne veux pas paraître prétentieux du genre : « J’utilise seulement la drogue pour faire des découvertes scientifiques », mais il y a quand même quelque chose de relativement gratifiant à découvrir de nouvelles molécules. Tu sais, par exemple il y a une drogue qui existe et qui pourrait potentiellement guérir le SIDA, un antirétroviral. Le seul problème c’est que les effets sont comparables à ceux du LSD, donc d’un coup ça devient un sujet très controversé, puisqu’on ne sait pas encore tout à propos de ce médicament. Mais tous ces longs débats peuvent être résolus rapidement avec des mecs comme Shulgin, et la « hard science. »

 Des fois, tu fumes quand même, ne serait-ce que pour l’aspect récréatif de la chose ?

 Oui, des fois ça m’arrive, mais je ne peux pas me permettre d’être défoncé toute la journée, je travaille tous les jours. Donc oui, des fois je fume de la weed, mais je ne crois pas que cela soit vraiment important à dire…

 Vas-tu venir un jour en France pour faire un reportage ?

 J’aimerais bien, mais la plupart des histoires qui m’intéressent pour mes reportages, je les trouve  dans les pays qui ne sont pas industrialisés. Je reviens tout juste d’Afrique où j’ai passé un mois dans le but de découvrir de nouveaux produits encore inconnus.

 T’as découvert des trucs très psychédéliques là-bas ?

La plupart des trucs que j’ai essayé en Afrique n’étaient pas de nature psychédélique. Je connais ce type de drogues, mais c’est pas nécessairement la chose qui m’intéresse le plus. Des milliers de personnes ont déjà écrit des livres et des articles au sujet des trips psychédéliques. Ce qui m’inquiète avec l’usage des drogues psychédéliques, c’est quand la religion vient interférer dans l’équation, et pousse donc les usagers à des interprétations mystiques.

 Donc c’est pas ton délire les trips mystiques…

 Je suis simplement conscient que ce genre d’interprétations finit toujours par être la cause de problèmes. Tu sais, ce n’est jamais les scientifiques qui s’embrouillent avec les gens au sujet des drogues, à part quand il y a un risque pour la santé. Les gens avec une perception plus spirituelle des choses finissent toujours par se prendre la tête entre eux à un moment, presque tout le temps pour des conneries de perceptions différentes des choses.

J’ai lu des tonnes de bouquins au sujet des pratiques chamaniques et je pense vraiment qu’en plus d’être très intéressantes, certaines de ces thèses sont « valides. » Je ne veux simplement pas que cela influe trop sur mon travail.

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Merci Hamilton!

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