Fille d’un miraculé ayant survécu au bombardement d’Hiroshima, le docteur Akiko Makimo raconte l’histoire de son père dans un livre bouleversant « Rising from the Ashes », qui retrace de l’intérieur le calvaire qu’ont vécu les japonais de cette région en août 1945. Le point de vue est inédit, et le résultat est surprenant de détails qu’on oserait à peine imaginer…

A-Bomb-Hiroshima

Hiroshima pour toujours

Le 6 août 1945, le ciel d’Hiroshima est dégagé ; la chaleur est suffocante. Les habitants – déjà éreintés par plusieurs mois de pénurie alimentaire et de misère sociale – ont reçu l’ordre de détruire leurs maisons afin de prévenir une éventuelle propagation d’un incendie en cas de bombardement. Seulement, sur place, personne n’est préparé pour faire face à une catastrophe de cette ampleur, surtout aussi rapidement et violemment.

A 8h15, un bombardier américain surnommé « Little Boy » survole la ville. A son bord, Paul Tibbets, un pilote confirmé à qui l’Etat-major étasunien a confié la délicate tâche d’exterminer une métropole. La mission est un « succès » ; la bombe est lâchée, comme prévue, et souffle les maisons – conçues en bois et en papier. Au sol, des milliers de civils japonais sont tués sur le coup, désintégrés par la puissance de la détonation.

Quelques « chanceux » s’en sortent, par miracle, mais presque personne n’est intact. Des dizaines de milliers de cadavres brûlent au milieu des gravas encore fumant ; les survivants prennent pour la plupart l’apparence de zombies égarés, la peau en lambeaux et les chairs à vif. Ceux qui peuvent encore bouger essayent partir loin de la zone de frappe, mais aux alentours, aucune aide, aucun secours ne les attend : ils sont livrés à eux mêmes, parqués dans un charnier à ciel ouvert, bloqués par des militaires qui les empêchent de s’enfuir. Les jours passent, les blessés continuent de succomber à leurs plaies ; les forts sont faibles et les faibles sont morts.

Au milieu de ce marasme, Shinji – un jeune homme âgé de 19 ans – et son père tentent de survivre, difficilement, car le fils est sévèrement brûlé et peine à se déplacer. Le patriarche – lui aussi blessé – n’abandonnera pourtant jamais Shinji. Après de longues journées d’attente, l’armée vient secourir le jeune homme, mais laisse creuver le père, trop vieux.

A l’hôpital, Shinji assiste au bal des défigurés ; il y côtoie jour après jour de nouvelles têtes, qu’il voit disparaître aussi rapidement qu’elles lui étaient apparues. Son père ne reviendra jamais, et lui même – s’il ne succombe pas à ses plaies qui se sont infectées – est menacé de mort, pour cause d’exposition forcée à une extravagante dose de radioactivité.

Comme si les 115 000 personnes tuées par l’explosion de la bombe ne suffisaient déjà pas, il faut en plus rajouter 230 000 autres âmes – qui succombèrent aux effets de la radiation – au bilan comptable total de la catastrophe. Par miracle, Shinji s’en sort, mais à quel prix ? Hors des murs de l’hôpital, personne ne l’attend ; tous ses proches ont disparu.

Difficilement, il reprend le cours de sa vie, fonde une famille – trois enfants dont une fille sévèrement handicapé à cause de la polio et d’une encéphalite -, et apprend à ses proches à ne pas en vouloir aux Américains : pour lui, il faut comprendre le contexte global de la seconde guerre mondiale pour raisonner de manière juste et modérée. Même s’il a tout perdu, Shinji pardonne à ses agresseurs, comme son père – ou comme Jésus Christ – l’aurait fait à sa place.

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Interview du docteur Akiko Mikamo

 Pourquoi avoir choisi d’écrire ce livre seulement maintenant, en 2013 ?

Il y a plusieurs raisons à ce choix : premièrement, je préférais attendre d’avoir assez de « vécu » et de sagesse pour pouvoir faire de ce texte quelque chose de beaucoup plus vaste qu’un simple témoignage personnel. En tant que psychologue, j’ai la chance de rencontrer énormément de personnes ; j’ai également beaucoup voyagé à travers le monde. Tout ça m’a permis d’acquérir un point de vue de la situation plus universel, moins personnel, et donc plus juste…

L’autre raison, c’est que mon père a désormais quatre-vingt-sept ans, et je suis consciente que même s’il est encore en bonne santé, il ne lui reste plus beaucoup de temps à vivre.

Et puis, beaucoup de gens autour de moi m’ont poussé à écrire ce livre parce qu’ils trouvaient l’histoire de mon père extrêmement intéressante.

 Votre père vit-il toujours à Hiroshima ?

 Oui, il y vit toujours, avec d’ailleurs le reste de ma famille. Je suis seule en Californie, avec mes enfants.

 Retournez-vous souvent à Hiroshima ?

 J’y vais, en général, trois ou quatre fois par an. Dernièrement, j’y suis allée en octobre ; j’y retournerai en janvier.

 Pensez-vous vraiment qu’il soit possible de pardonner aux Américains ce bombardement ?

Mon père en a été capable. La haine et la vengeance ne font pas avancer les choses.

Et vous, en avez-vous été capable ?

Je n’ai jamais eu aucun sentiment de haine à l’égard de l’Amérique ; j’y vis depuis vingt-cinq ans. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut attribuer à une seule personne ou à un seul pays. La colère n’est pas la solution : il faut comprendre ce qui s’est passé en adoptant tous les points de vue possibles. Par exemple, les Américains diront que les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki étaient justifiées, puisque le Japon avait commandité Pear Harbor. Personnellement, je ne pense pas qu’on puisse justifier le fait d’assassiner des milliers de gens… Mais il faut bien saisir le fait que souvent, notre capacité de jugement est altérée et limitée par un manque de connaissance du problème en question.

Aujourd’hui, vous considérez-vous japonaise ou américaine ?

Je suis japonaise de cœur, mais je vis aux Etats-Unis, et depuis le temps que j’y suis, on peut dire que je suis un peu des deux désormais. Mon père m’a dit : « Akiko, même si tu es japonaise et que tu le seras toujours, tu vis désormais en Amérique et tu dois être redevable envers ce pays et ce peuple, puisqu’ils t’ont offert l’opportunité de finir tes études et d’avoir une brillante carrière par la suite. »

Pensez-vous qu’il soit plus important d‘apprendre l’Histoire aux jeunes générations pour qu’ils n’oublient pas ce qu’il s’est passé, ou pour que cela ne se reproduise pas ?

Il est indispensable de comprendre ce qu’il s’est passé là-bas et ailleurs dans le passé. Un ami m’a dit récemment : « se souvenir du passé, c’est s’engager pour le futur ». Il est également indispensable que les jeunes bénéficient du maximum d’outils de connaissance possibles, afin qu’ils ne reproduisent ainsi jamais les erreurs du passé.

Quel est l’objectif de ce livre ?

Le but de ce livre est d’envoyer un message universel au monde : ce qui s’est passé dans le passé peut se reproduire. Il y a encore tellement de choses à améliorer sur cette planète ; beaucoup de conflits n’ont d’ailleurs souvent que pour seul et unique origine « la méconnaissance de l’autre ».Je veux vraiment qu’un maximum de personnes soient inspirées par ce livre…

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book_Rising.pngRising from the Ashes – (broché)

Dr. Akiko Mikamo

Publié aux éditions Lulu Publishing (Anglais)

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