Quel avenir pour la vie nocturne ? Droit au sommeil et droit à la fête s’entrechoquent au sein de la Capitale. Retour sur une lutte entre collectif et vie privée qui, quand la nuit tombe, fait beaucoup parler d’elle.

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Depuis quelques années, une tendance lourde pèse sur les acteurs de la vie nocturne parisienne : les accusations de nuisance sonore, d’ivresse sur la voie publique et d’insalubrité fusent, les fermetures administratives et autres mesures s’imposent mais la situation stagne. Au cœur de ce problème : des associations de riverains mais aussi des manœuvres préfectorales et politiciennes. C’est un véritable mille-feuilles, humain et institutionnel, qui place les différents acteurs de ce conflit dans une impasse. À l’origine des tensions, le décret de 2006, interdisant de fumer dans les lieux à usage collectif. Avec cette mesure, les clients se retrouvent sur les trottoirs, créant une activité extérieure jugée nuisible par certains habitants.

J’ai voulu décortiquer ce phénomène qui touche l’ensemble des quartiers « festifs » parisiens à l’aune du lancement du Conseil de la Nuit. La mairie de Paris convoque, depuis décembre, les acteurs de la vie nocturne en vue de clarifier sa réglementation et sa compétitivité à l’échelle européenne. Un des quartiers les plus représentatifs (et médiatisés) de ce combat c’est le Village Timbaud comme l’appellent ses habitants. Situé près de la place de la République, ce quartier est depuis quelques années un des lieux clef de la vie nocturne parisienne. Bars et restaurants y sont concentrés pour le meilleur du public et pour le pire de certains habitants. Une association de riverains résiste, me dit-elle, encore et toujours à l’ « envahisseur ».

Des riverains sur les dents

Un responsable de l’association des riverains Jean-Pierre Timbaud m’explique la situation de son quartier. « On s’est moqué de nous, maintenant qu’ils [les bars] deviennent professionnels ou disparaissent. » Ainsi débute l’accusation haineuse envers les commerçants de son quartier. L’association ne discute plus avec les tenanciers mais passe directement par les instances politiques et juridiques pour parvenir à ses fins, allant jusqu’à critiquer la profession : « Nous sommes venus dans un quartier animé mais pas un quartier de bars ! Les bars sont une activité pour des gens sans qualification seulement intéressés par la planche à billets ». L’attaque est celle du « lobbying » de l’alcool, du bruit, des horaires, mais surtout du manque de professionnalisme de ces commerçants. Ce phénomène n’est pas propre au XIème arrondissement. Les associations se fédèrent et ce responsable m’invite à assister à la première réunion de leur réseau.

C’est sous l’égide de Vivre Paris, collectif d’associations de riverains, que j’ai pu rencontrer ces habitants excédés. Sur 23 associations de quartiers, seules quelques cent personnes se réunissent dans la salle de conférence. A l’unanimité, des personnes âgés. A peine installés, ils entament leurs discours indignés, moquent les images dépravantes de la rue et tournent en dérision les travailleurs de la nuit. « Le jour c’est la vie des êtres mais, la nuit c’est la vie des choses » scande un intervenant, citant Daudet ; un autre souligne ce « véritable fléau pour les jeunes » (qui n’ont aucun représentant dans la salle). Pendant deux heures, se succèdent alors des discours amers avec un même message de fond: « laissez-nous dormir » ! Ce que souhaitent ces riverains mécontents c’est un plus grand contrôle des bars et des restaurants de leurs quartiers, une fermeture à minuit et des amendes pour les établissements mais aussi pour les fêtards. Les bars sont dangereux pour la santé des jeunes, la sécurité des riverains et pour la ville en générale. Le respect des droits fondamentaux, la lutte contre la « mono-activité » et les nuisances (voir l’étude de BruitParif publiée en décembre 2012) constituent les piliers de leur lutte avec une grande question: quel projet pour notre Ville ?

Il se trouve que ces réseaux de riverains font beaucoup parler d’eux et parviennent à prendre à partie les instances compétentes. A coup de lettres, de plaintes et de visites à la préfecture, mais surtout à la Mairie, ils tentent de faire « bouger » (certains diraient figer) les choses. Certains élus assistent même à la réunion de Vivre Paris. Le représentant de la Mairie centrale, membre d’Europe Ecologie, ne parvient pas à s’imposer. A peine évoque-t-il de potentielles solutions qu’on le moque : cent cinquante nuances d’aigris fondent sur lui dans la salle. Monsieur Martinet, élu du XIème en charge du dossier, assiste lui aussi à la réunion. Même s’il semble être du côté des riverains mécontents, il parvient à se fait huer sans ménagement et finit par conclure « du bleu, du bleu, du bleu dans nos rues ». Sa solution : une présence accentuée des forces de l’ordre afin de réguler ces nuisances. Si les responsables associatifs semblent jouer la médiation avec les politiques, la plupart des adhérents se révèlent plus radicaux. J’ai voulu parler de ce contrôle avec des commerçants concernés, rue Jean-Pierre Timbaud.

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Médiation de quartier et jeux de pouvoir

Dès le premier bar, on me renvoie, sûrement par habitude, vers Fabrice Buresi « c’est lui qui est chargé de la médiation » me dit-on. Responsable du Paloma bar et du Cri du glaçon, il est aussi membre du collectif culture bar bars. Dès le début il m’annonce qu’en tant que médiateur son discours doit être clair et posé, pas d’excès donc, ce qui me permet de comprendre tous les tenants du problème. C’est lui qui m’explique que la vie nocturne touche à de nombreuses instances – commerciales, institutionnelles et sociales – et que les solutions ne sont pas évidentes. Les bars relèvent de la préfecture et de la chambre du commerce, se faisant ils répondent à des exigences économiques mais aussi humaines qui divergent très souvent. Quand j’évoque les riverains, il souligne le travail collégial effectué ces dernières années avec la Mairie d’arrondissement, la Préfecture et l’association pour résoudre au mieux leurs problèmes. Puis c’est la rupture du dialogue côté riverain, faute d’accord. Pourtant, ce n’est pas faute d’essayer. On évoque alors tous les dispositifs subis par ces commerçants.

Entre les chuteurs (des videurs mais pour l’extérieur), les panneaux d’affichage responsabilisants, les sondes sonores et les fermetures administratives, l’insonorisation et l’installation de sas, ils ne savent plus quoi inventer. Les bars et restaurants du quartier se sont pliés à toutes les mesures requises, souvent à leurs propres frais sans pouvoir contenter les riverains. Le fait est que, selon Fabrice, le problème ne vient pas vraiment de leurs locaux. L’étude de BruitParif montre que les pics de nuisance se situent entre 02h et 05h du matin, heure à laquelle les établissements sont fermés. « C’est un problème d’éducation pas de gestion » ce que refusent de comprendre les riverains en colère. Il démonte alors, très sereinement, les arguments des plaignants : le vivre-ensemble est déjà bien régulé avec des restrictions pour les licences IV, l’influence des syndicats de copropriété, les interventions préfectorales et une fermeture globale des bars à 02h. Pour ces commerçants, l’étau juridique et institutionnel est déjà très présent mais mal focalisé. «  Les gens qui prennent les décisions n’évoluent pas dans les lieux de nuit ». Pour lui, ce ne sont pas tant les enseignes que leurs clients qui doivent être contrôlés. La question de leur responsabilité de la chaussée reste à définir, « pour le moment le cadre juridique est « gris » quant à notre rôle à jouer ».

En ce qui concerne l’alcoolémie, il me souligne que 80% des ventes d’alcools se font en grandes surfaces, qu’avec toutes ces mesures, on assiste à une privatisation de la fête, en appartement ou dans des lieux alternatifs en banlieue, causant d’autres troubles, d’ordre domestique et privé, à ces riverains mécontents. La mono-activité est évoquée, déjà il la conteste, et quand bien même, cette concentration permet aussi un meilleur contrôle des abus et un pôle de compétitivité pour le quartier mais aussi pour la ville. Enfin, en termes de santé, il me souligne que l’étude de BruitParif montre bien que le niveau sonore rue Jean-Pierre Timbaud est le même que rue des Haudriettes, une rue sans bar et qu’on ne peut donc pas faire peser le niveau de décibels sur les commerces.

Malgré sa rigueur, Fabrice laisse percer certaines critiques. La politique actuelle est sécuritaire, et de plus en plus, du coup « on va au plus simple : on interdit ». Il nous faudrait réajuster l’équilibre entre droits individuels et intérêt collectif. D’autant plus que le rapport à la nuit a changé : Avec la dérégulation du temps de travail et des horaires, les gens sortent beaucoup plus tard qu’avant. « On va devoir réglementer la nuit de manière intelligente ». Il souhaite qu’on donne plus de voix aux usagers de la nuit et ce dans le respect des personnes en souffrance. Loin du discours haineux des associations de riverains, Fabrice prône un dialogue entre tous les acteurs du conflit pour que chacun y trouve son compte. C’est toujours dans cette optique qu’il participera à la Conférence Nationale de la Nuit les 13 et 14 Avril prochains dans la continuité du Conseil de la Nuit.

 Le vivre-ensemble aussi c’est important.

Cathy a un discours plus enflammé sur la situation : « Les assos de riverains sont des coquilles vides ». Elle tient aujourd’hui le restaurant Les Fabricants au cœur du Village Timbaud. Mêmes questions mais des réponses à son échelle. Elle a toujours été dans la médiation et elle prête une oreille attentive à ses voisins. Cependant, l’association, c’est autre chose. Elle m’explique que le président, Jean-François Revah, habite juste en face, qu’il agresse ses livreurs et tente de faire fermer le garage automobile de la rue (un point en moins pour la lutte contre la mono-activité). « C’est simple tout l’énerve, et quand on lui propose un fond de financement pour les double vitrages il dit vouloir vivre les fenêtres ouvertes : ça va trop loin ! ». C’est une commerçante excédée mais aussi bien rôdée qui nous raconte ses déboires.

C’était déjà pareil quand elle habitait à la Butte aux Cailles où les bars ne pouvaient exercer leur activité tranquille. A cette époque, Vivre Paris avait un discours bien plus radical : Fermer les bars un week-end sur deux, imposer des couvre-feux en fin de semaine, etc... Si leur discours s’est rationalisé, elle juge que le fond reste le même. Ce qu’ils veulent c’est une ville résidentielle. Par engagement pour le dialogue, elle s’est pliée aux différentes mesures, payant jusqu’à 600€ pour les panneaux responsabilisants. « On a perdu vachement de clients nous ! ». Toutes ces mesures coercitives semblent faire fuir les clients vers d’autres quartiers ou en banlieue. En temps de crise ça l’énerve. « J’ai créé 17 emplois dans la rue moi, non délocalisables, pour les garder, faut que je bosse ! ». Sachant qu’elle tient un restaurant et non un bar, je m’étonne de ses problèmes. Les voisins excédés semblent se plaindre en journée aussi. « L’autre jour à 18h, un chien a aboyé et voilà Monsieur Revah qui nous textote d’en faire un hotdog » !

Elle ne comprend pas qu’on puisse venir habiter dans ce quartier et qu’on se plaigne ensuite du bruit. Elle m’explique aussi que pour beaucoup de gens, c’est agréable et rassurant d’avoir des bars ouverts tard le soir. On se sent plus en sécurité que dans une rue déserte. La preuve en est que le quartier Timbaud-St Maur est un des moins criminogènes de Paris selon un bilan récent de la Préfecture. Autrement dit, les bars et restaurants c’est ce qui fait le vivre-ensemble, la vie de quartier : « C’est un vrai village ici, tout le monde se connaît, on a une mosquée assez intégriste et une communauté juive orthodoxe et pourtant tout le monde s’entend ! ». Selon elle, il faut avant tout prévenir les acheteurs potentiels et locataires de la situation du quartier. Par exemple, imposer un diagnostic bruit à l’immobilier éviterait de mauvaises surprises. Elle considère aussi qu’une bonne solution serait de mieux surveiller entre 2h et 5h, de proposer des transports toute la nuit ou encore de laisser les bars fermer plus tard (même sans servir de l’alcool, juste pour réguler). A la Butte aux Cailles, la préfecture avait dépêché cinq jeunes en fin de soirée pour calmer les fêtards et leur indiquer les transports les plus proches. « Ç’ avait super bien marché ! Puis au bout de six mois, plus de budget ». On en vient à évoquer les « Pierrots » et leur relative inutilité, seul point d’accord avec les riverains. C’est trop cher et ça ne fonctionne pas.

Pour conclure, elle me dit que, quand même, on fait toute une histoire des riverains alors qu’ils sont réellement minoritaires. C’est leur pugnacité à effectuer des démarches qui leur donne du poids. Car, toujours pour temporiser, les commerçants ont mis en place une hotline disponible pour tous. Bilan : seules cinq ou six personnes se sont plaintes ces derniers mois, toujours les mêmes. Après le boycott de la fête de la musique, jugée hypocrite, ils lancèrent même une pétition. Celle-ci a recueilli plus de 3000 signatures d’habitants du quartier, contre cents riverains à la réunion Vivre Paris et ce pour l’ensemble de la ville, on comprend rapidement où elle veut en venir.

Un phénomène qui se généralise

Il n’y a pas qu’au Village Timbaud qu’on entend ce genre d’histoires. Cathy nous a parlé de la Butte aux Cailles mais on peut aussi citer le Canal St Martin ou la rue des Abbesses. La question étant de savoir ce que nous souhaitons pour notre ville, ce qui sera aussi au menu du Conseil de la Nuit lancé par Madame Hidalgo. La vie nocturne ne mérite-t-elle pas d’être valorisée comme pôle économique mais aussi comme instance inégalable de vivre-ensemble ? Tous s’accordent à dire que la vie privée doit être respectée mais ces acteurs de la nuit pensent aussi que leurs métiers doivent être mis en avant, pour et par le collectif. Certains, comme Cathy, envisagent plutôt une labélisation des quartiers en prévenant les futurs habitants de leur essence festive. D’autres, comme Fabrice, pensent qu’il s’agit d’un problème d’éducation et de gestion de la voie publique. Ce qui est certain, c’est que les commerces de nuit en métropole sont très contrôlés et les excès pénalisés. Plutôt que de continuer à attaquer les acteurs de la nuit, peut-être que les instances de pouvoir devraient réfléchir aux cibles de leur régulation mais aussi à la vie collective au sein de notre capitale. Enfin, certains quartiers possèdent déjà le statut tacite de lieux de vie nocturne. Doit-on alors laisser ces oiseaux de nuit prendre leur envol ou entraver leur activité, au risque de les laisser dépérir ? En l’absence de dialogue, nous pouvons être sûrs que les hostilités continueront encore cette année au Village Timbaud !

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Une réponse

  1. DB

    Et si votre esprit pouvait, un jour, imaginer qu’il y avait des immeubles et des habitants avant les bars? Non non ce n’est pas possible: il y avait des bars avant tout, ensuite ils ont du construire des logements au dessus.

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