Au delà d’un rapport concret entre métropoles urbaines et musique électronique, intéressons-nous à la relation entre les danseurs et la musique, entre les salles et les organisateurs, entre la mairie et la quête de vie nocturne.

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Deuxième étape de notre bilan sur les pratiques musicales contemporaines. Il y a quelques semaines j’échangeais avec les fondateurs de l’association lyonnaise CLFT. Représentante d’une techno pointue, proche des racines du genre, Techno Militia, bouscule les codes commerciales pour proposer aux férus de musique électronique un son plus authentique.

“Continuer de hausser le ton”, prédisait Simon, voix de l’association, pour l’année 2015. Cette première rencontre avait été l’occasion de discuter avec lui de la relation de la techno avec sa ville. Entre les sonorités industrielles et la volonté de sortir grâce à elles des murs et des toits ordinaires, entre les capitales et leurs majors et la poussée de croissance des chapelles musicales dans les quatre coins de la France. Décentralisation et croisements artistiques.

Pour cette seconde interview, j’ai traversé la France et je me suis rendu à Nantes. Culturellement, la ville a pendant longtemps fait figure d’exemple : de nombreuse salles et des fabriques pour s’entraîner, des festivals et des écoles multiples, des espaces dédiés à la vie nocturne et à l’avant-garde. La jeunesse, importante, est motivée, non seulement pour faire la fête mais aussi pour créer et organiser. Autour d’un café, je retrouve Kermit, créateur et vice-président de l’association Abstrack, à deux rues du Bouffay, quartier historique du centre-ville, aujourd’hui le symbole d’une vie nocturne en perdition, en quête de nouveaux lieux et en quête de temps.

Pour commencer, est-ce que tu pourrais m’expliquer quel a été le moteur de lancement du projet ?

Au début, avec Valentin, mon pote de toujours, on a crée Analogik Resistant, un duo de machines live techno. On a commencé à se produire. On a toujours traîné avec des gens plutôt créatifs, plutôt motivés, motivants avec de bonnes idées, des graphistes, des mecs dans la vidéo, des amies… On a toujours eu des ambitions de faire des choses d’envergures et des soirées pour pouvoir jouer; donc à un moment c’est venu tel quel. On a eu le besoin de se regrouper sous un nom, un collectif. On a toujours été hyper intéressé par le côté associatif. On a donc créé l’association à quatre, c’est à dire Valentin, Justine, Maxime et moi, une association créative dont les valeurs sont l’aide à la création et la promotion artistique.

Pourquoi ce nom, Abstrack?

Je ne sais pas si tu le sais, mais trouver un nom à un projet, c’est hyper complexe. Le truc est de donner un sens derrière le nom; il faut que ça pète, que ce soit compréhensible. Abstrack c’est proche d’abstrait, c’est créer sans borne, créer par pulsion, ça n’a pas vraiment de forme particulière, c’est pluriel. 

Vous organisez des soirées, vous avez aussi la radio…

Au départ on faisait nos soirées à l’Alter Café qui ont tout de suite hyper bien marché, on ne sait pas trop pourquoi d’ailleurs. Elles ont toujours été remplies avec un public hyper chaud. Beaucoup de potes aussi. Dès la première Faktice on a tout de suite voulu apporter un côté visuel, parce qu’on se faisait chier, il manquait quelque chose et on avait soif d’expérimentations, de toucher à la scénographie, à l’art numérique. On était dans un club qui n’était pas fou, l’Alter Café, et il fallait un truc en plus, un côté visuel, un côté complet quoi. En parallèle, Sam et Viktor Bruno ont monté une émission de radio, Abstrack’Gram rejoint par Charlotte. C’est une émission de radio axée sur les cultures undergrounds, mais en vérité c’est surtout une radio où on se fait plaisir . Tu peux y trouver des mixs djs, des interviews, des freestyles de rap, c’est très varié, à l’image de leurs créateurs. Aujourd’hui Abstrack ce sont des soirées, de la musique, de la scénographie, du graphisme, des gens qui animent de la radio… On grandit et on essaye de toucher à tout ce qui permet de nous exprimer, de nous épanouir et de créer une cohérence.

Dans la musique techno on retrouve souvent cette envie de faire des choses très sensorielles.

Je pense que la Techno est un voyage sensoriel, c’est une sorte de transe, ça se passe beaucoup dans la tête, dans notre imaginaire, il y a toujours eu un fort lien avec l’œil, au corps. Je pense qu’il y a beaucoup à expérimenter dans ce lien et l’effet qu’il produit.

Pour certains il y a une incompréhension d’aller en club et d’observer un Dj, c’est parfois synonyme d’ennui.

Aller en club n’est pas seulement aller regarder un dj, même si la musique est au cœur de l’événement. Les connaisseurs y vont pour regarder un dj jouer, sa présence, sa technique, son set up mais aussi pour danser, voir du monde, s’éclater. Il y a un aspect libérateur dans la fête, dans la danse. Si tu trouves ça chiant de regarder le dj jouer, ne le regarde pas, regarde les gens autour de toi, le décor, ou ferme les yeux. La culture “dance” ne s’est pas construite par des yeux rivés sur le Dj, mais par des gens réellement amoureux de la musique et de la danse. DANCE ALL NIGHT LONG !

On considère la techno comme quelque chose de très collectif, de social, et en même temps on se retrouve dans des clubs où tout le monde ferme les yeux. N’est-ce pas un peu paradoxal ? On peut avoir du mal à trouver du collectif là dedans.

Des fois ça me fout le bourdon de voir tout un floor zombifié, tous côte à côte, les yeux rivés devant eux alors qu’il n’y a rien à regarder. C’est une sorte d’enfermement sur soi-même alors que le but est d’être attrapé par l’ambiance collective, par l’histoire que raconte le dj, par les jeux de lumière, la décoration, l’univers. On retrouve petit à petit ces vibes là, cette joie, cette folie. Mais c’est aussi aux organisateurs de créer de la nouveauté, de faire rêver et d’apporter ce grain de folie qui fait décoller une soirée.

Donc au delà du côté club, vous voudriez presque vous rapprocher de la rave ?

On a ce côté rave, qu’on a pas connu du tout. Je pense que beaucoup de gens de notre génération ont cette culture un peu sous-jacente de la rave et on essaye de la retrouver. T’en vois plein qui prennent leur caisse et qui se cassent en campagne pour fuir les clubs, leurs horaires, leurs prix. Je pense qu’il y a une recherche des choses bien faites et de la nouveauté. Parce que la rave c’est quoi, c’est un lieu inédit, un hangar, un lieu désaffecté, et c’est la fête à son apogée, la fête ultime. C’est un objectif pour Abstrack de se rapprocher de l’esprit rave, des warhouses, d’une émancipation des clubs.

Vous faites vos soirées au CO2, c’est encore autre chose non ?

Le CO2 aka l’ex Calysto est un club génial, tout à fait le type de lieu qu’on cherchait il y a 2 ans. On a une grande liberté, l’équipe est intéressante et puis il y a la possibilité de créer ce double dancefloor ainsi qu’un chill out. Quand on organise des soirées, il s’agit de se dire comment faire pour que le mec passe la meilleure soirée, comment créer la vibe. C’est ce qu’on essaye de faire au CO2, mais on n’y est pas encore, on est hyper content mais au bout de un an et demi là on est en train de faire le point, notre but n’est pas atteint, c’est beaucoup de taff pour un événement éphémère. On restera sûrement encore longtemps au CO2 mais pour moi ce n’est qu’une étape.

Je me souviens d’une soirée en juin où la police avait fini par arriver pour arrêter la musique.

Ouais c’est vrai. C’était organisé par les gars et les filles du collectif 36.15 Vega, Niveau-3, et là c’est clair que ça sentait la rave. Petite sono, il faisait hyper chaud, c’était hyper bien, sous la grue grise. On devait jouer un live avec mon pote Zalio, on était trop chaud, tellement chaud, live d’after, moitié construit, moitié improvisé. On est arrivé machine dans le coffre, melon et rosé dans les bras mais on a pas été accueilli par le beat lointain mais par les gyrophares… pour une connerie de baston, mais la morale c’est de voir que parmi la dizaine de murs de sons présents, au bout de l’île de Nantes, seul, celui dont le public était majoritairement technophile et habitué des clubs, a été arrêté. Aujourd’hui les nouvelles générations ne sont pas éduquées en partie à cause des autorités qui bloquent toutes initiatives et par la même occasion le développement d’une scène et d’un public mature. Les libertés nocturnes ne créeraient pas plus d’accident mais rendraient le public plus averti et plus responsable.

Dans l’organisation de soirées ressentez-vous les préjugés, les refus des autorités, par rapport à la techno ?

Ah ouais carrément. Le mépris pour la culture techno et même pour la culture club est à beaucoup de strates et fait des dommages dans cette culture. Les personnes à la Direction de la Culture sont très loin de la culture club et des musiques électroniques. Et de fait la réfute. La vie nocturne est totalement sous-développée en comparaison à la vie diurne. Alors qu’il y a une réelle économie, des enjeux sociaux et culturels, une réelle attente du public, des intérêts touristiques et un réseau artistique florissant pas seulement cloisonné à un style musical.

Pourtant, si on reprend l’histoire de la techno, elle n’est pas si jeune que ça.

Oui clairement ça fait plus de 30 ans que le genre existe et la techno a énormément influencé notre époque. Ça reste un style de musique considéré comme ovni, et puis il y a très vite eu une répression contre les initiatives de ce mouvement, des répressions qui n’ont pas tellement changé, le temps n’a pas beaucoup amélioré les choses. Je pense qu’il faut attendre que les gens s’ouvrent, et c’est à nous aussi, c’est notre rôle d’éduquer les novices et de continuer l’émancipation de cette musique. Je pense qu’il faut maintenir un dialogue avec les autorités, connaître les règles et surtout croiser les disciplines, les arts et les cultures.

À Nantes Abstrack marche super bien, mais dans la musique, on parle souvent de la reconnaissance parisienne. Penses-tu que dans la techno il n’y aurait pas ce besoin là pour mieux exister ?

C’est clair qu’à Paris, il y a un foisonnement énorme et une visibilité européenne et mondiale. Mais en France on ne reste pas méconnu de la capitale, les djs tournent tellement que des fois tu ne serais pas dire s’il est parisien ou lyonnais. Mais bien sûr il y a plus d’opportunités à Paris et pas mal font le choix d’émigrer. Par la même occasion tu es confronté à plus de concurrences et de modèles. 

N’est-ce pas un peu paradoxal de continuer à s’affirmer comme underground lorsque toute une génération écoute cette musique ?

Personnellement je ne me sens pas dans un milieu underground, aujourd’hui les soirées qui marchent le mieux sont les soirées Techno; ça fait longtemps aussi que la drogue n’est plus cloisonnée aux milieux undergrounds. Pour moi les quelques soirées undergrounds qu’on a organisées c’était des afters dans des clubs échangistes gay où on était 100 et où en bas y avait des balançoires sodomites, ouais là c’était un peu underground. Mais bon, le LC, le C02… je ne sais pas si c’est très underground. 

Y a quelques années d’ailleurs, aller au Lc club (une boîte de nuit nantaise ndlr) ça n’était pas très bien vu, et depuis quelques temps y a une toute nouvelle programmation techno là-bas.

Depuis un an Laurent Whang a su imposer des line up bien Techno. Un post de Voiski en particulier m’a pas mal marqué, il expliquait que le LC était un excellent club, avec un très bon line up et qu’il se passait de très belles choses à Nantes. Mais tous les nantais savent qu’à la base le LC c’est de la quille. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. C’est très représentatif de ce que devient la Techno aujourd’hui, c’est à dire le style de musique du moment que les gros clubs mainstream diffusent. Très loin de l’underground. 

De quelle manière voulez-vous prendre part à ce tournant, pour cette nouvelle année ?

En continuant à travailler les détails, en innovant, en surprenant, en créant des nouveaux projets audacieux, en se faisant plaisir, en continuant à développer l’association, en trouvant des nouveaux spots et des nouveaux formats, mais aussi en faisant déjà ce qu’on sait faire, en mieux. Jouer, vivre, grandir!

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