Écrivain et traducteur, Alain Defossé se raconte ici ; il y parle de ses livres et de littérature. 

Alain Defossé

Il paraît qu’Alain Defossé a changé ; semble t-il qu’avant de devenir écrivain, il sortait beaucoup, il chantait et il faisait du théâtre. Ça n’empêche qu’il a traduit American Psycho, l’un de mes romans préférés. Rien que pour ça, je le trouve chouette. On m’a aussi dit, plusieurs fois, de différentes manières, que ses livres étaient très bons ; qu’ils étaient beaux. Forcément, j’avais hâte de le rencontrer, surtout depuis que j’avais lu On ne tue pas les gens, un livre super glauque mais beau, comme une photo de Larry Clark.

Un lundi, en fin d’après-midi, on s’est retrouvé chez Les Éditeurs, un café pas loin du boulevard Saint-Germain. Sublime cliché que de rencontrer un écrivain là-bas ; je trouvais ça drôle. Dans son dernier roman, Alain Defossé parle justement des clichés, de la campagne verdoyante, du café brûlant ; il parle de toutes ces banalités qui encombrent la pensée des gens, ou du moins de ceux qui croient en l’horoscope du jour et qui se sentent concernés par la météo comme s’il s’agissait de sujets sérieux. J’ai commandé une Evian. Lui a pris un Coca rouge, qu’il a boosté avec du sucre en poudre ; c’est bien connu, le Coca, ça manque de sucre. Et l’interview a commencé.

 Interview :  

Qui êtes-vous ?

Je suis né à Nantes et j’y suis resté, jusqu’à la fac et jusqu’à ce que je commence le théâtre. J’avais pour projet de devenir professeur de français à l’étranger, même si ça ne me passionnait pas vraiment. Puis, il y a eu des grèves en 1975 à l’université de Nantes. Voyant que l’année partait très mal, j’ai décidé de monter à Paris pour y faire du théâtre et devenir Sarah Bernhardt. Au début, j’ai fait beaucoup de petits boulots car je n’avais aucune fortune personnelle ; et je suivais le Cours Florent. Je faisais aussi de la musique, dans des petits groupes de jazz. Je sortais énormément, au Club 7, au Colony, au Palace, à la Main Bleue, et j’ai arrêté de sortir la nuit quand la musique est devenue électronique puisque je ne pouvais plus danser. J’écrivais aussi. Je menais tout de front ; je n’avais aucun projet de carrière bien défini. Concernant mes goûts intimes, je n’ai jamais été dans l’air du temps ; j’ai toujours été influencé par la fin du XIXe siècle. En matière de musique, ma grande découverte musicale a été Glenn Miller, en 1973. Les années 80 ont été totalement dénuées d’intérêt pour moi, et j’ai commencé à me réveiller à la vie vers 30 ans. J’écrivais régulièrement pour un organe qui s’appelait Paris tête d’affiche, qui était le magazine culturel assez luxueux de la ville de Paris. Puis, j’ai rencontré l’éditeur John Gelder qui m’a poussé à écrire vraiment, jusqu’à ce que soit publié mon premier livre, Les Fourmis d’Anvers. J’ai commencé à traduire en 1990. American Psycho, de Bret Easton Ellis, a été l’une de mes premières traductions, après avoir traduit Crazy Cock, de Henry Miller, qui était la première.

D’où vient votre intérêt pour ces auteurs anglo-saxons ?

Il est quand même difficile de refuser de traduire Henry Miller ; il s’agit d’un auteur magnifique et prestigieux. La traduction, c’est un travail de caméléon, presque de schizophrène, puisqu’il faut se fondre complètement dans la personnalité, dans la langue, dans l’époque et dans la sensibilité de l’auteur.

Quel plaisir prenez-vous à traduire des livres ?

Traduire reste un travail d’écrivain, même si c’est un peu faire le choix de la facilité puisque le livre vous est donné, qu’il préexiste.

Qu’avez-vous pensé d’American Psycho ?

Je l’ai adoré. Les gens de chez Salvy qui publiaient le livre m’ont demandé ce que j’en pensais et je leur ai répondu qu’il s’agissait d’un des romans les plus drôles que j’aie jamais lus ; il m’a fait hurler de rire et je l’ai traduit dans cette optique là, alors que ce livre est considéré généralement comme quelque chose de très sombre et morbide.

Qu’est-ce que vous trouvez de drôle à ce livre ?

Tout est drôle, de la folie des personnages à la description obsessionnelle des vêtements, en passant par les scènes de meurtres, comme lorsqu’une jeune fille, clouée au sol avec un pistolet à clous, se dégage et « file vers la porte ». Il y a des tripes et du sang tout le long de ce livre. Même les scènes d’orgie sont hilarantes. Tout le monde ne sera certainement pas de mon avis, mais j’espère quand même que quelques uns l’ont compris ainsi.

Votre traduction tient toujours.

Sans doute. Personne n’a jamais éprouvé le besoin de la modifier.

Quand vous traduisez Bret Easton Ellis, considérez-vous que, comme lui, vous êtes un produit de votre époque ?

Je n’y réfléchis jamais en ces termes. J’ai le sentiment, depuis toujours, d’être quelqu’un d’une autre époque. Ou bien de mon époque, mais il faut alors l’entendre comme mon époque propre, qui est un mélange d’époques. Mon appartement, ancien, j’en ai fait un logement de vieille dame qui vivrait là depuis cinquante ans. Ce n’est pas du rétro bobo ; c’est instinctif. J’ai plutôt l’impression de créer presque malgré moi des ambiances anciennes, que ce soit dans mes livres ou dans ma vie. Jean Lorrain, et les auteurs de la fin XIXe siècle, ont été une véritable passion pour moi plus jeune. Et je n’ai pas non plus grand chose de moderne, à part l’ordinateur, la cigarette électronique et le téléphone portable.

Pourquoi avoir choisi de vous glisser dans la peau d’une jeune fille pour votre premier roman, Les fourmis d’Anvers ?

Cette jeune fille, c’est ma mère. Je ne rentrerai pas dans le sujet des relations extraordinairement complexes entre une mère et son fils (unique), mais je pense que j’avais suffisamment de bagages à porter pour que cela s’impose comme une évidence ; raconter l’histoire de ma mère à la première personne et m’incarner en fille s’est imposé à moi de manière indiscutable ; il fallait que je commence par là.

Que représente ce livre pour vous ?

L’histoire d’une mère ou d’un père, un récit aussi intime dont on a été nourri, abreuvé malgré soi est forcément de l’ordre de l’identité. Si j’ai commencé par cela, c’est probablement qu’il était urgent non pas de m’en débarrasser mais plutôt d’écrire cette histoire, même si l’on ne règle jamais rien ainsi.

Faites-vous de l’autofiction ?

Je ne sais pas mais ça ne me dérange pas qu’on le dise. Si l’on veut me mettre dans la case « autofiction », ça ne me pose aucun problème puisque ce n’est pas erroné. Mais si l’on souhaite dire que ce n’est pas de l’autofiction, ça ne me dérange pas plus. Je n’ai pas envie de me situer par rapport à un genre particulier ; je ne veux appartenir à aucune chapelle en particulier.

L’usage de l’autofiction vous classe donc ainsi directement parmi les écrivains de la fin du XXe siècle…

L’intérêt pour soi-même dans l’écriture correspond effectivement un peu à cela, avec les parenthèses fictionnelles dans sa propre histoire. Mais suis-je complètement dans l’autofiction ? Probablement pas, puisqu’il y a toujours des éléments fictifs que j’insère dans mes romans. Mes livres sont, d’une manière générale, constitués d’éléments disparates que j’ai gardés, consciemment ou non, dans un tiroir secret et qui, à un certain moment, réapparaissent et s’agrègent jusqu’à former une histoire et un livre. Dans mes romans, il y a aussi beaucoup de fantômes, qui sont certes mes fantômes, mais qui sont aussi des fantômes qui n’appartiennent qu’à eux-mêmes. Je ne peux pas écrire sans fantômes. Je ne sais pas si c’est très autofictionnel.

Quels sont les auteurs qui vous ont inspiré ?

Je n’ai pas une grande culture littéraire ; j’ai lu très peu de grands classiques parce que tout ce qui fait partie de ce que l’on doit lire, tout ce qui s’apparente à une culture scolaire obligatoire et normée, me fait horreur pour des raisons qui remontent à mon enfance. J’ai pris le contre-pied en refusant la culture classique et traditionnelle, et cela m’arrange parce que je suis aussi un peu fainéant. Un auteur m’a énormément marqué, au point que c’est grâce à lui, à son œuvre, que j’ai vraiment commencé à écrire ; il s’agit de Violette Leduc.

Et parmi les auteurs anglo-saxons ?

Ils ne m’inspirent pas vraiment, même si j’adore Virginia Woolf, qui m’a aussi beaucoup influencé. Rosamond Lehmann aussi. Mais j’ai surtout l’impression d’être un écrivain français et de n’écrire que d’une manière strictement française. Vous savez, c’est très difficile d’analyser sa propre écriture ; je préfère laisser cela aux autres.

Quel sera le sujet abordé dans votre prochain roman ?

J’ai décidé de le situer dans le XIXe arrondissement de Paris, près du canal de l’Ourcq, dans des quartiers qui sont généralement délaissés par la littérature depuis Eugène Dabit ou Francis Carco ; ce coin de Paris a été un peu oublié par les écrivains. C’est le Paris que j’aime, ou du moins que j’aimais, puisque tout change, l’ambiance, les gens, les bâtiments. J’ai longtemps habité dans le XVIIIe et j’ai constaté la gentrification désolante du quartier qui s’opérait et qui coexistait avec une misère grandissante, encore plus désolante. Maintenant, j’habite Pantin, c’est mieux.

Pourquoi écrivez-vous ?

Je crois que je suis une sorte de vecteur. Nous avons tous croisé des gens et vécu des choses, et tout cela laisse dans notre esprit des strates et des strates de matière et, à un certain moment, sans que l’on sache vraiment pourquoi, ces choses soigneusement rangées dans des compartiments de notre mémoire, finissent par s’amalgamer, et de cela naît l’idée d’un livre. L’écriture, c’est presque un truc médiumnique. Je ne suis pas graphomane ; je laisse les éléments venir à ma rencontre et me cerner jusqu’à ce que le livre s’impose à moi, demande à être écrit. C’est toujours imprévisible.

Quels sont les thèmes que vous préférez ?

Il y a beaucoup de femmes dans mes livres.

Mais peu de sexualité…

La sexualité est le moteur de tout, mais j’ai du mal à en parler et à l’écrire. Je crois que le propre de mes livres tourne autour de quelque chose qui n’est pas dit ; il existe cette constante de mouvement giratoire et d’évitement qui fait que les thèmes de mes livres tournent autour de ces choses qui ne sont pas nommées. C’est ça l’intérêt pour moi : c’est de ne pas nommer ce qui est au centre. Nous parlions tout à l’heure de Chien de cendres ; c’est une parfaite illustration de cette manœuvre constante d’évitement ; beaucoup de gens n’ont pas compris le cœur du livre, qui est une double relation incestueuse entre frère et sœur ; tout le livre gravite autour de ça, ce n’est jamais nommé, et beaucoup de lecteurs ne l’ont pas vu. Je ne serais pas un bon écrivain de la sexualité ; il s’agit, pour moi, de quelque chose de très obscur, à l’opposé du soleil. Je me souviens de conversations enflammées pendant lesquelles certains partis revendiquaient la sexualité comme étant quelque chose de joyeux, de solaire, d’hygiénique, de dynamique alors que, pour moi, c’est le royaume des ombres, des non-dits, de l’érotisme… Je ne connais pas la sexualité sans l’érotisme. Je n’aime pas du tout la sexualité joyeuse qui se pratique au grand jour et en plein soleil ; ça ne m’intéresse absolument pas, donc je ne peux en parler que de manière allusive, parce que c’est plus érotique ainsi. Et puis je n’ai pas ce talent. Je ne serais probablement pas capable de décrire le sexe de manière directe, ou en tout cas, ça ne m’intéresse pas le sexe sous lampes. Je ne suis pas Bret Easton Ellis qui, dans son délire orgiaque sous les néons, dans son traitement sardonique, presque parodique du sexe, me fait beaucoup rire. Or, le rire et le sexe ne vont pas forcément bien ensemble, sauf quand l’on est amoureux. Il y a peu de sentiments amoureux dans mes livres ; ils sont toujours voilés. Ce qui ne veut pas dire que je n’ai pas de fantasme amoureux.

De la même manière, vous évitez d’aborder la thématique de l’homosexualité directement…

SI vous avez lu On ne tue pas les gens, vous avez dû remarquer que je me décris comme un homme qui désire les hommes. Il est assez clair que je suis homosexuel dans au moins deux de mes livres, dont L’homme en habit, dans lequel il n’y a aucun doute sur la nature de mes relations avec les hommes. Mais je n’en fais pas un sujet ; elle est ce qu’elle est, et dans ma propre vie, ça n’a jamais été un sujet d’interrogation, même si cela n’a pas toujours facile à vivre quotidiennement. M’attarder sur ça, je trouve ça un peu bourrin.

Vous n’aimez donc pas Guillaume Dustan…

Je n’ai pas une passion pour lui. Mais j’aime Tony Duvert. Lisez Duvert et vous comprendrez pourquoi. La part pédophile de son œuvre ne m’intéresse pas en soi, mais c’est son écriture, magnifique. Ses premiers livres sont sublimes. Vous devriez lire Portrait d’homme-couteau ou Récidive, et même Quand mourut Jonathan, qui est effectivement un roman pédophile. Au risque de choquer beaucoup de gens, je pense que ce n’est même pas important que ce soit pédophile. Même si tout est lié, c’est son approche littéraire du sexe et de l’amour qui comptent, beaucoup plus que l’objet.

Avez-vous rencontré Tony Duvert lorsqu’il était encore vivant ?

Non, mais je suis allé à Thoré-la-Rochette quand il est mort, comme je l’ai écrit dans un article pour Libération et dans un livre qui n’a, pour le moment, jamais été publié. Poussé par une sorte d’appel inexplicable, j’ai dû être le premier à y aller après les gendarmes et le peu de famille qui devait lui rester ; j’avais besoin d’y aller, comme pour y déposer des fleurs. Puis, j’y suis retourné avec Gilles Sebhan, qui a écrit un fort beau livre au sujet de Duvert.

Lisez-vous vos contemporains ?

J’essaye de me tenir au courant. Modiano, je l’ai rencontré quand j’avais dix-huit ou dix-neuf ans, et il n’a pas eu d’influence sur mon écriture, même s’il y a une communauté d’ambiance, cette fameuse « nostalgie » que l’on évoque un peu facilement, je trouve ; mais quand on passe ses journées à traduire et que l’on écrit aussi pour soi, il ne reste pas beaucoup de temps pour lire autant qu’on le voudrait, et je lis très lentement. Certains scannent les livres alors que moi, je lis chaque mot, presque à haute voix dans ma tête, la musique se déploie très lentement, donc je n’ai simplement pas le temps de lire beaucoup. J’aime aussi beaucoup Régis Jauffret, Pascal Quignard ou Emmanuel Carrère. Je relis Emmanuel Bove. Je ne peux pas tout lire, malheureusement, mais quand je trouve un moment et l’envie, je lis plutôt de la littérature française et contemporaine.

Écrire est-il quelque chose de facile pour vous ? 

« Je ne me mets à écrire que quand je suis acculée par la honte de ne pas écrire », disait, je crois, Françoise Sagan. Écrire, c’est douloureux ; je ne le fais que quand cela devient trop contraignant de ne pas écrire. Alors, je vole une heure ou deux dans ma vie pour les consacrer à l’écriture. Il faut que j’ai le couteau sous la gorge pour me pousser à écrire, et ce qui est difficile, c’est surtout de s’y mettre, parce que bien sûr c’est un bonheur, après. J’ai peut-être un peu peur de ça aussi, du bonheur, de la satisfaction. Je ne sais pas si je pourrais tout à fait vivre sans écrire. C’est possible. Je n’ai jamais essayé. 

Pour qui écrivez-vous ? 

J’écris parce que je suis content de livrer un roman ou une création à tout le monde ; c’est très simple, il n’y a pas d’ego là-dedans, du moins je ne crois pas. Je considère que, dès l’instant où un livre est publié, il ne m’appartient plus. Et souvent, je reçois des retours de lectures très surprenants, qui m’aident parfois même à mieux comprendre mes propres livres. La reconnaissance du milieu littéraire ne m’importe pas vraiment mais je préfère quand même que mes livres plaisent.

A propos de l'auteur

Journaliste, Gribouilleur, Novö Pandore, etc...

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