Journaliste, écrivain, rédacteur en chef du journal télévisé de Canal Plus, voix du JT des JT, Christophe Tison a accepté de me rencontrer pour que je puisse l’interviewer.

Christophe Tison

Il est un peu comme mon héros. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai toujours aimé Christophe Tison. Peut-être est-ce à cause de ses livres. Peut-être que le personnage me fascine. Il est possible que je m’identifie un peu à lui, ou que j’aimerais être comme lui. Ça ne s’explique pas vraiment. J’ai mis plus d’un an avant de me décider à le contacter. Je l’avais croisé une première fois dans une soirée, en 2013, et je lui avais instinctivement piqué des cigarettes parce que je trouvais que c’était plus agréable de fumer avec lui qu’avec les autres. Je crois même que si j’ai choisi de faire un master de philo (politique) après ma licence de journalisme, c’était inconsciemment pour faire un peu comme lui. Il y a quelques semaines, je lui ai donc envoyé un mail pour lui demander une interview. Dans ce mail, j’avais inséré quelques liens vers des articles récents que j’avais faits. Et en attendant sa réponse, j’ai flippé ; j’ai flippé qu’il me dise que ce que je faisais ne l’intéressait pas. Et finalement, il a trouvé mes papiers plutôt chouettes (je crois).

En le rejoignant ce jeudi matin, j’ai même eu peur qu’il oublie notre rendez-vous. Mais il est arrivé, lunettes de soleil sur le nez, souriant ; j’étais rassuré. On s’est assis dans un café pas trop bruyant pour discuter et, à demi-mot, avant de commencer, je lui ai avoué, que j’aimais beaucoup ce qu’il faisait. Pour me réconforter, il m’a dit que sa pire interview était lorsqu’il avait rencontré Iggy Pop parce que justement, il l’admirait trop. Et le piège, celui que je m’étais moi-même tendu en lui annonçant la couleur de mes sentiments, se refermait brusquement. Envolée mon assurance et ma décontraction de façade ; je voulais juste faire de mon mieux. J’ai fait ce que j’ai pu pour maintenir le cap de l’interview, relancer correctement les questions, demander des choses pertinentes. Bref, j’ai fait ce que j’ai pu pour ne pas être trop nul. Et franchement, je doute encore du résultat de cet entretien. Ai-je foiré ? Ai-je mal posé mes questions ? Il ne faut pas croire que tout est logique : je trouve qu’il est nettement plus simple d’interviewer un homme politique que Christophe Tison.

Lui a écrit Il m’aimait, livre dans lequel il raconte son enfance massacrée par un ami pédophile de ses parents. Il a écrit Résurrection pour raconter ses années d’addictions, sa cure de désintoxication et surtout sa reconstruction. Son roman aussi, Te rendre heureuse, je l’adore. J’ai même lu ses essais. Moi, fan de quelqu’un ? Plutôt crever ! Mais je l’admire. Le mec a exploré l’Enfer de Dante ; au lieu de le fuir, il s’y est engouffré. Mon enfer, mon jardin secret, à côté, ce n’est rien. En tout cas, ce n’est pas dantesque ; en comparaison, c’était ubuesque.

J’ai allumé mon enregistreur Sony que j’ai posé sur la table. Dans le café, les haut-parleurs crachaient un best of de Cat Stevens, comme la musique de mon réveil matin que je n’avais jamais eu le courage de changer « it’s a wild world, it’s hard to get by just upon a smile ». Et il m’a raconté sa vie, ou du moins quelques parties.

Interview : 

Que s’est-il passé après l’épisode que tu racontes dans Il m’aimait ?

J’allais tellement mal, j’étais tellement perturbé après l’épisode de ma vie que je raconte dans Il m’aimait que je n’arrêtais pas de me faire arrêter par la police. L’une des dernières fois où j’ai été emmené au poste, c’était parce que j’avais crevé les pneus de toutes les voitures d’une rue en espérant commettre un acte révolutionnaire pour empêcher les gens d’aller au travail le lendemain matin ; je voulais mettre cette petite ville de Beaune sens dessus dessous ; j’étais dans une espèce de logorrhée gauchiste anarcho-libertaire. À l’époque, je me promenais en ville avec des costumes du théâtre dans lequel mon père travaillait, donc évidemment, j’étais connu comme le loup blanc. Mais ça n’allait plus du tout. À quinze ans, j’ai commencé à prendre de l’héroïne pendant tout un été, et ça s’est assez mal passé ; mes parents étaient partis ; j’étais seul chez moi. Puis, je suis parti vivre à Dijon, chez mon père, pour m’en sortir, et j’ai décidé de devenir « bon chic bon genre » ; je suis allé au lycée, et ça a nettement mieux fonctionné ; j’étais le meilleur élève du lycée ; ces trois années se sont passées sans encombre ; j’ai découvert ce que c’était que le travail, la littérature et la philosophie, à travers Stendhal et Proust principalement. Mais je souffrais encore de toute l’histoire que je raconte dans Il m’aimait, donc je passais mon temps chez les médecins qui me filaient des calmants et des anxiolytiques pour tempérer mes angoisses. Je me suis réfugié dans l’art et la littérature, et j’allais voir les spectacles au Centre dramatique de Dijon. J’étais heureux pendant cette période ; je me disais « chouette, je suis sauvé ».

Qu’est-ce que la philosophie t’a apporté ?

En découvrant la philosophie, j’ai eu l’impression qu’il s’agissait de quelque chose, d’une discipline, que j’attendais depuis toujours, comme lorsque l’on rencontre une femme et que l’on se dit que c’est la bonne, celle que l’on cherchait. En lisant de la philosophie, j’éprouvais une sorte de pure joie intellectuelle, un peu comme ce que l’on éprouve devant une œuvre d’art parfaite. Et ça me semblait être un univers mystérieux dans lequel j’arrivais à pénétrer. Je manquais beaucoup de cours, et mon prof de philo m’avait écrit une petite appréciation dans mon bulletin du deuxième trimestre qui disait : « Veuillez bien considérer que si nous sommes tous aveugles, votre professeur de philo est seulement borgne, autrement dit qu’en votre absence, je ne suis en conversation qu’avec moi-même. » C’était très flatteur ; j’en ai eu un peu honte et je n’en ai pas parlé à mes copains du lycée.

Comment s’est passée ton arrivée à Paris ?

Je me suis retrouvé à Paris après mon bac en hypokhâgne – khâgne à Condorcet puisque je voulais faire Normal Sup’, mais pour une mauvaise raison ; je voulais uniquement devenir Jean-Paul Sartre. Déjà petit, après avoir lu L’Ecume des Jours, je rêvais déjà d’être Jean-Sol Partre ! Mais je n’avais pas spécialement envie de devenir professeur dans l’Education nationale. Normal Sup’ était payé, et je venais d’une famille dans laquelle nous avions peu d’argent. Ça me semblait être la voie royale pour devenir un grand philosophe. Mais en fait, je ne le voulais pas tant que ça puisqu’au bout de trois années à Condorcet, j’ai laissé tomber et je suis allé à La Sorbonne Paris IV. Quand je suis arrivé à Paris, j’habitais dans un tout petit studio situé Buttes-Chaumont, et la pression était telle, en plus de ne connaître absolument personne, que j’ai fait une dépression nerveuse le jour de mes vingt ans. En fait, j’ai un peu foiré les khâgnes, j’allais moyennement en cours, je m’étais remis à prendre de l’héroïne ; mes professeurs croyaient en moi, seulement, je n’y allais pas assez pour réussir. J’ai commencé à sortir dès ma seconde khâgne, puis tout s’est accéléré à mon arrivée à la fac. Ce qui était étrange, c’est que par rapport à la khâgne, le niveau était très bas, donc j’allais très peu en cours et je réussissais mes exams sans trop de problèmes. Là, j’ai eu un moment d’angoisse, puisque je ne connaissais rien à part la philo qui ne pouvait me mener que jusqu’au professorat. Et me retrouver prof devant des lycéens à Bourg-en-Bresse, ça ne me tentait pas. La seule chose que je savais, c’est que je voulais juste écrire. Et juste avant d’écrire le premier livre, j’ai écris des horoscopes chinois destinés au Minitel pour gagner un peu d’argent. C’était d’une facilité déconcertante, de l’esbroufe totale. Je glissais parfois une phrase de Nietzsche dans mes interprétations astrales et le vieil astrologue chinois qui supervisait mon travail trouvait ça très bien.

Pourquoi as-tu écrit La drogue expliquée aux parents ?

C’était un livre de jeunesse. À cette époque là, personne ne parlait de la drogue, à part pour la combattre, c’est-à-dire sous un aspect uniquement négatif et répressif, ou, au contraire, d’une manière très prosélyte, en prétendant qu’il s’agissait de quelque chose de formidable. Puis, l’attachée de presse de chez Balland m’a proposé de rejoindre Condé Nast, puisque le groupe cherchait à recruter des jeunes gens qui savaient écrire pour rédiger des articles dans leurs journaux comme Vogue Homme ou Glamour. En arrivant là-bas, on m’a demandé ce que je savais faire à part écrire. Et puisque je sortais beaucoup, on m’a proposé les pages nuits et sorties. J’aurais préféré publier dans les pages livres, mais ça, c’était réservé aux journalistes aguerris. J’ai finalement accepté. Mon boulot consistait à sortir, accompagné de Foc Kan ou de Sylvain Berger.

Tu faisais du Pacadis en fait…

Oui, un peu, mais c’était plutôt du Pacadis très court, puisque mon rôle se limitait surtout à rédiger des légendes. En même temps, je faisais mon DEA de philosophie à la fac. J’ai mis au moins trois ans à rédiger mon mémoire qui avait pour thème « Pascal, Nietzsche et la pensée de la mort ». Je crois que ce sujet n’avait jamais été abordé. Ces deux auteurs, qui écrivaient de manière fragmentaire mais qui ont des systèmes de pensée, ont cherché, à travers leurs œuvres, à convaincre leurs lecteurs ; ils se servent de la pensée de la mort comme d’un levier puissant pour convaincre, pour leur apologétique. Et en parallèle, je sortais aux Bains Douches, au Privilège, bref, dans toutes les boites à la mode de l’époque ; je recevais des dizaines de cartons d’invitation tous les jours et évidemment, je rentrais toutes les nuits à six heures du matin, épuisé, défoncé, jusqu’au jour où j’ai fait un coma éthylique ; je me suis retrouvé sur mon palier, face à la porte fermée de mon appartement après une soirée au Privilège. Après ça, j’ai demandé à la rédactrice en chef si je pouvais lever le pied sur les sorties et écrire dans d’autres rubriques que le « nighclubbing ». Pendant dix ou quinze ans, je suis sorti pratiquement tous les soirs mais j’aimais ça ; je trouvais ça magique l’univers de la nuit, celui dans lequel un pharmacien lambda peut devenir le roi de la nuit alors que la journée, il n’est qu’une personne normale qui possède une pharmacie à Viroflay. Je te dis cela parce que justement, j’en ai connu un qui était comme cela. La nuit, c’est comme un carnaval qui te permet de desserrer provisoirement l’étau social ; tu choisis ton rôle et pendant quelques heures, tu es quelqu’un d’autre.

Pourquoi as-tu écrit L’ère du vite ?

J’ai voulu écrire une sorte de petite mythologie à la Roland Barthes basée sur des exemples plus ou moins concrets ; il s’agissait de discerner les phénomènes impliquant la vitesse. Suite à ce livre, Jean de Loisy m’a contacté pour me proposer de travailler avec lui à la préparation d’une exposition au sujet de la vitesse. Et je me suis retrouvé à la Fondation Cartier avec lui pour monter une exposition ; c’était une très bonne expérience puisque je ne connaissais rien à l’art contemporain. On a parcouru toutes l’Europe pour visiter des musées et rencontrer des gens.

Qu’est-ce qui t’a empêché de finir ta thèse de philosophie ?

J’avais entrepris une thèse au sujet des philosophes post-kantiens sans la terminer. À un moment, la philosophie m’a trop coupé du monde ; je devenais fou, j’avais l’impression d’être Rain Man, c’est-à-dire une sorte d’autiste entièrement plongé dans des constructions de systèmes de pensée extraordinaires ; la Monadologie de Leibniz, c’est quelque chose de fabuleux, mais une fois que tu as pénétré là-dedans, comment peux-tu t’en sortir, puisqu’il faut la tordre, la défaire, donner un sens au monde qui t’entoure. Or, j’étais tellement fou et perfectionniste que j’étais entièrement absorbé dans ces constructions absolues. J’ai pris conscience de ce problème lorsque j’étais en maîtrise et que, parce que j’avais besoin d’argent, j’ai accepté de donner des cours dans un lycée d’apprentissage, le CIFAPA de Bobigny. C’était très bien payé et la direction m’a proposé d’enseigner le français et les mathématiques. Je me suis retrouvé face à des types qui étaient à peine plus jeunes que moi. Le premier jour, j’ai commencé à faire un cours classique de français, mais je me suis aperçu qu’il fallait simplement leur apprendre l’orthographe. Le but, c’était juste de leur apprendre quelque chose ; ça m’a fait redescendre sur Terre. Les élèves ne me prenaient absolument pas au sérieux ; ils ne me laissaient pas parler, c’était le bordel dans ma classe ; les mecs ne me parlaient que de publicités et de séries TV. Alors, je leur ai raconté comment une publicité était fabriquée, comment Marlboro s’était plantée au début en visant une clientèle de femmes élégantes alors qu’à l’époque, les femmes ne fumaient presque pas, avant que Marlboro ne devienne la marque du cowboy. Mes élèves n’avaient jamais songé à la manière dont étaient réalisées les campagnes publicitaires qu’ils connaissaient par cœur. Et là, ils ont pris conscience que tout cela n’étaient que du marketing ; qu’ils n’étaient que des cibles publicitaires. D’un seul coup, tout ce que je savais servait enfin à quelque chose. Tous mes magnifiques systèmes pouvaient devenir utiles. Mais je ne suis pas resté longtemps dans ce lycée, ça me déprimait trop à cause des histoires sordides qui s’y passaient. Un jour, après avoir fumé entre midi et quatorze heures, les élèves sont entrés dans ma classe complètement stone et ils ont répandu de la colle sur une table puis ils y ont mis le feu, ce qui a déclenché l’alarme incendie, et c’est ainsi que ma carrière de prof s’est arrêtée.

Quelle était ta vie à ce moment là de ton existence ?

C’est à cette époque là que j’ai rencontré tous les mondains ; j’avais plusieurs vies. J’allais voir mes amis qui vivaient dans de grands et beaux appartements des jolis quartiers, puis on sortait tous ensemble en boîte et le matin, je rentrais seul dans ma petite chambre. Je fréquentais aussi des dealers, des voyous, des universitaires ; différents milieux selon les heures de la journée. J’ai toujours eu cette espèce de manie d’avoir plusieurs vies, dont certaines cachées.

Tu prenais encore de l’héroïne ?

J’ai pris de l’héroïne pendant dix ans, de vingt à trente ans, surtout de vingt à vingt-cinq ans lorsque j’en prenais en permanence. Puis, j’ai réussi à stopper et j’ai compensé avec l’alcool. Le problème lorsque tu prends de la drogue, c’est le déni, puisque tu crois que tu gères.

Sortir et te défoncer ne t’a jamais empêché de faire carrière pourtant…

Étrangement, je ne me suis jamais fait de souci concernant le boulot et ma carrière. Tout est toujours arrivé tout seul, et quand ça n’arrivait pas, je provoquais les opportunités. Chaque livre que j’ai écrit a déclenché un nouvel événement dans ma vie et m’a amené ailleurs. Un livre, c’est facile d’en faire un ; matériellement, il suffit d’avoir un ordinateur. Je pense que j’avais un certain talent d’écriture et de style pour être journaliste. Je suis passé aussi par Actuel. C’était étrange la manière qu’avait Jean-François Bizot de recruter les gens. Un jour, je suis allé à une fête avec Ariel Wizman chez les Castel à la campagne pour une fête déguisée. Bizot a trouvé mon déguisement très drôle ; en arrivant à la soirée, il était complètement saoul ; le ciel était rouge d’orage ; on a discutait un petit peu et le lendemain, à trois heures du matin, mon téléphone a sonné – c’était Bizot – pour me proposer d’écrire un article sur les orages et la manières dont ils modifient le comportement des gens. C’est comme ça que je suis rentré à Actuel. Bizot était un type incroyable. Et tout s’est enchainé ; je suis ensuite rentré à l’agence CAPA pour travailler sur une émission de Bernard Zekri. Avec la télé, j’ai ajouté l’image et le son à mon travail. Et quand j’ai commencé, la télévision était encore dans une dynamique novatrice où l’on essayait de nouvelles manières peu orthodoxes de filmer, alors qu’aujourd’hui tout le monde filme et monte comme cela, avec la caméra portée à l’épaule, l’utilisation de zooms rapides, des coupes saccadées, rythmées. On pratiquait une nouvelle forme d’écriture à la télévision que je trouvais intéressante. J’adorais partir en reportage un peu partout dans le monde.

Comment es-tu tombé dans l’alcoolisme ?

Je venais d’avoir ma première fille, et je ne buvais pas le matin, juste l’après-midi, ce qui me permettait de travailler avant de commencer à boire. Malheureusement, ça ne s’est pas arrangé ; la dépendance est une maladie progressive ; et à partir d’un moment, j’ai commencé à boire dès le matin ; j’étais démasqué. J’emmenais mes filles à l’école et j’allais ensuite directement au bistro où j’attaquais directement avec des trucs horribles, des boissons d’alcoolique. Puis, à midi, j’allais chercher de la cocaïne, quand le dealer était à l’heure. Quand tu en arrives à ce stade, tu sens l’alcool, tu ne peux plus te cacher. Mais puisque j’ai souvent changé de boulot, je n’ai pas vraiment eu le temps d’être démasqué. Certes, à la fin, certains se sont aperçus que je picolais un peu trop et que j’allais un peu trop aux toilettes. Malgré ça, j’ai fait le job toute ma vie.

As-tu des regrets ?

Je n’ai pas de regrets. Je vois mon passé comme une sorte de chemin par lequel je suis passé ; un chemin parsemé d’obstacles, de pierres coupantes, de ronces mais aussi de choses magnifiques, aériennes ; tout cela m’a construit. 

Que penses-tu des divertissements à la télévision ?

Le divertissement à la télévision, c’est de la merde. Les gens qui prétendent donner aux téléspectateurs ce qu’ils veulent mentent ; les gens ne savent pas ce qu’ils veulent. C’est exactement la même chose qui se produit quand tu vas au cinéma avec un ami et qu’il te dit qu’il n’a pas envie de se prendre la tête avec un film trop compliqué et que tu l’emmènes quand même voir un bon film. En sortant de la salle, ton ami te remercie généralement. Bizarrement, les gens – et moi le premier – ont du mal à faire l’effort de voir ou de faire quelque chose de bien plutôt que d’opter pour la facilité. Et ce qui est intéressant, c’est que cela peut se juger à la qualité des souvenirs que tu en as ; quand tu regardes quelque chose de bien tu t’en souviens alors que quand tu regardes un programme vide, sans contenu, bref, du divertissement, et bien tu n’es pas capable de t’en souvenir. J’ai arrêté cette télé là quand je me suis retrouvé à Sainte-Anne, après ce que je raconte dans Temps de Cerveau Disponible, après l’épisode Ophélie Winter ; Ophélie Winter m’a tué. (Rires). C’est surtout que je prenais trop de produits et je faisais un métier vide et stressant pour rien, puisque je fabriquais du vide, du temps de cerveau disponible. Tu te rends compte ? C’est impossible d’avoir un parcours comme le mien, croire que l’on peut agir sur le monde pour le faire changer en mieux et puis te compromettre là-dedans ; le fossé était trop important entre ce que je voulais être et ce que je faisais. L’image que j’avais de moi était désastreuse.

Pourquoi as-tu commencé par des essais et des récits avant de te mettre à écrire des romans ?

Je plaçais le roman trop haut ; je pensais que c’était quelque chose d’inatteignable ; ça m’effrayait de m’attaquer à un genre que j’admire tant ; je ne suis pas Stendhal. Il s’agit d’un problème de comparaison, plus tu te compares et moins tu agis puisque plus tu te juges et plus ça te paralyse. Dès que je commençais à écrire de la fiction, je me disais que j’étais quand même très loin du niveau des grands auteurs comme Proust ou Céline. Mais en commençant par des récits dans lesquels je racontais ma vie, j’ai compris que je pouvais aussi écrire de manière très littéraire. Dans Te rendre Heureuse, il y a évidemment beaucoup de ma vie, mais c’est aussi un essai au sujet d’un monde dans lequel prime la consommation façon « consommez et vous serez heureux », mais transposé dans le domaine de la fiction. À un moment, il est nécessaire d’arrêter de se comparer pour pouvoir écrire. 

Comment es-tu devenu jury du prix de Flore ?

À l’origine, on se réunissait avec Frédéric Beigbeder, Édouard Baer, Frédéric Taddéï et d’autres dans la salle de bain de l’hôtel de la Païva situé sur les Champs-Élysées, qui était un club très chic d’Américains, pour décerner un prix baptisé le prix du roman bien. Ça a duré deux ans. On décernait aussi le prix du roman nul. Puis, le patron du Flore a proposé à Frédéric Beigbeder de transformer le prix du roman bien en prix de Flore.

Et en 1999, vous l’avez donné à Guillaume Dustan…

Oui, entre autres. Dustan, c’était magnifique. Franchement, il m’a vraiment impressionné.

Souhaites-tu écrire à nouveau des essais ?

Oui, j’en ai d’ailleurs commencé un sur l’impossibilité de l’oubli que je n’ai jamais terminé. On vit dans une société dans laquelle l’oubli est devenu très difficile ; toutes les informations sont immanentes ; on peut les convoquer à chaque instant, sans effort grâce à l’internet. Finalement, tu ne crées plus de chemin synaptique, puisque ça ne sert plus à rien de te souvenir qu’Henri IV, c’était avant Louis XIII par ce qu’il existe Wikipedia.

Est-ce que l’écriture est un exercice facile pour toi ?

Non, c’est très difficile ; il s’agit d’un combat. Je me sens assez proche de Modiano pour ça. Je ne suis pas comme Aragon ou Victor Hugo ; j’ai du mal. Et parfois, j’écris deux pages rapidement et je sais que c’est parfait. Écrire, c’est être dans la matière des mots de la même manière qu’un sculpteur est dans la glaise. Tu n’écris jamais ce que tu voulais écrire puisque la matière te résiste. Et c’est ça l’enjeu de l’écriture : comment percer et utiliser cette matière pour parvenir au sens que tu voulais donner à ta pensée. Écrire, c’est une lutte avec les mots. Mais sans cette lutte à la fois douloureuse et agréable, ça ne vaudrait pas le coup.

Es-tu heureux ?

Oui, je le suis. Maintenant, là, je vais bien. Je ne dirais pas que je suis plus heureux que je ne l’ai jamais été mais j’ai l’impression que d’un seul coup, il y a quelque chose qui m’est arrivé. Il y a une phrase de Roumi qui dit : « Many houses must be left behind before you can find your home. » Et cette maison, cette demeure, je l’approche. Je cesse enfin d’avoir vingt vies différentes simultanément, ou presque. Là, j’ai l’impression d’avoir trouvé une sorte de sérénité même si l’on ne peut pas parler de confort, puisque je suis constamment dans une sorte d’inconfort, de déséquilibre. Mais il y a  aussi du positif là-dedans parce que c’est le déséquilibre qui te permet de rouler à vélo ou de marcher. Ce dont j’avais besoin, c’est d’une stabilité émotionnelle. Et puis, j’adore ce que je fais à Canal Plus, j’adore bosser, je ne vois pas les heures passer ; faire de la news m’a permis de me remettre les pieds sur terre.

A propos de l'auteur

Journaliste, Gribouilleur, Novö Pandore, etc...

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