Nous sommes en 2015 et il est nécessaire de faire le point. Un bilan musical sur nos pratiques musicales actuelles. Comprendre ces dernières années, la montée en puissance d’une musique urbaine, vrombissante, collective, sombre, festive, technologique. Electronique.

10904886_10205737821865057_9949885_n

A travers la rencontre de différentes associations, collectifs et labels indépendants en France, je me suis lancée le défi de répondre, partiellement et à mon niveau, à ces questions. Pourquoi et comment nous nous retrouvons aussi nombreux dans ces clubs ou ces plaines citadines, chez nous ou chez nos amis, à danser et partager sous les vibrations des bpm de ces artistes technos ? Nouveautés, classiques, pionniers ou anciens camarades de classe ont pris leur place dans les playlists de nos ordinateurs, et si c’est notre plaisir, c’est aussi dans la plus grande incompréhension de certains. Qu’ils viennent de Toulouse, de Bordeaux, de Lyon ou de Rennes, ils symbolisent à leur manière l’effervescence sonore qu’est la techno.

Ma première rencontre, c’est Simon, fer de lance de la désorganisation lyonnaise CLFT. Label, webzine, événementiel, précurseur musical… constituent ces artistes indépendants et expérimentaux. Fièr de ses nombreuses reconnaissances, dont Resident Advisor, CLFT représente cette force et puissance du désir d’entreprise de ces passionnés. En attendant leur seconde cassette Hydergine (en écoute ici ) et leur attendu 8e vinyle dont la sortie est prévue début janvier, CLFT répond à mes questions : son concept, sa passion du vinyle, ses liens avec la scène techno…

CLFT est un projet large et complet, webzine, podcasts, label indépendant et événements festifs, est-ce que tu peux expliquer globalement en quoi consiste votre organisation ?

CLFT n’est pas une organisation, mais plutôt l’inverse. Une désorganisation, une déconstruction créatrice. Émanciper la techno des clichés qui l’étouffent, abolir les rigidités qui la contraignent, mais aussi proposer de nouvelles possibilités de l’interpréter, constituent nos préoccupations principales. Notre manière de travailler, certes, peut sembler rigoureuse – et je pense qu’elle l’est réellement – mais notre démarche artistique est elle des plus décomplexée. Nous mettons un point d’honneur à faire les choses comme nous l’entendons, ou en tout cas, comme nous aurions envie de l’entendre. Être une entitée indépendante, car telle était notre intention quant à notre mode de fonctionnement, c’est avant tout se permettre de pouvoir agir librement, au gré de nos envies. Nous sommes peu stratégiques, mais bien plus pulsionnels. Le résultat est donc ce que nous sommes maintenant, et ce que nous continuerons probablement de devenir et d’accentuer : un projet protéiforme, versatile, et forcément, du coup, multimédia…

Quel a été le moteur de lancement du projet ?

Un coup de folie. Et quelques cinglés. Même si ça pourrait paraître absurde aujourd’hui, il y a quatre ans à peine, se risquer à se lancer dans un tel combat, dans une telle aventure, c’était déraisonnable. Du délire. En tout cas, c’est ce que je ressentais quand, dans mon entourage, j’essayais de partager ma passion pour le mouvement techno. C’est à Buenos Aires en Argentine (où je vivais alors) que je me suis laisser persuader d’enfin concrétiser mes ambitions. En découvrant la scène locale, dans un premier temps, véritable vivier underground, autosuffisant et bien vivant, malgré l’ignorance presque totale du reste de la planète. Et puis surtout grâce aux bonnes ondes de la Colifata, émises depuis l’asile de la ville. Si des patients en psychiatrie étaient capable d’oser une telle entreprise, alors pourquoi pas moi. Ils ont été notre premier moteur, et c’est ainsi qu’ensemble nous consonnons, tout comme techno et folie raisonnent l’un envers l’autre. Mad Mike, et son morceau culte, « The Illuminator », illustrent parfaitement cette relation étrange.

De l’EP Carillon avec Kaelan, qui a été recommandé par Resident Advisor et largement partagé sur les réseaux, à votre nouvel EP Exogénéité, comme dans l’ensemble de vos collaborations et soirées, vous êtes entourés de plusieurs artistes récurrents, Ben Gibson et Fundamental Interaction par exemple. On a l’impression que vous vous retrouvez autour d’une techno pointue et même parfois expérimentale, qu’est-ce qui vous lie les uns aux autres?

La réponse est presque déjà contenue dans la question. Évidemment, c’est en premier lieu une histoire de goûts partagés pour la même musique qui nous a amené à nous rencontrer. Mais c’est bien le facteur humain, et un ensemble de beaucoup d’autres valeurs qui nous lient les uns aux autres. Si certains artistes apparaissent plus que d’autres, c’est parce que nous sommes devenus amis, parce qu’ils ont eu la volonté de faire corps avec notre collectif, parce qu’ils souhaitaient s’investir sur le long terme à nos côtés. Tout simplement.

Vous vous présentez comme CLFT Militia, est-ce que la Techno Detroit Militia vous inspire?

Bien sur. Chaque label, chaque scène, devrait créer sa propre milice musicale. La musique est une arme non léthale, un des plus beaux instrument qu’il nous ait jamais été donné pour défendre nos idéaux. Elle adoucit les moeurs, là où la politique les accable, là où la religion les menace. La cellule familiale a explosé, et l’individualisme des métropoles a lui achevé de briser tout véritable lien social. La fête techno était à son origine une manière moderne de se réunir. La Militia en est l’évolution, dans sa dimension permanente. L’union fait la force, engendre l’échange et la diversité. L’anonymat, la dépersonnalisation, favorisent le dépassement de soi, et par conséquent, l’épanouissement artistique. L’art, au sein de nos sociétés ô combien complexes, préserve de l’aliénation. L’appartenance culturelle est à mon sens le seul moyen d’encore se sentir exister, même si l’on ne croit plus en Dieu, même si l’on se sent écarté de la démocratie. En vérité, Freud nous inspire quand même plus que la Detroit Techno Militia ; tout particulièrement à travers « Malaise dans la civilisation » que nous recommandons à ceux qui ne l’auraient pas déjà lu.

10872620_10205737822585075_1406074246_n

On parle de la scène de Détroit, de Chicago, de Shieffeld ou de Berlin… Pourrait-on alors imaginer une techno spécifiquement de Lyon, de Rennes ou une house de Nantes ? Comment expliquer ce lien si fort entre la ville et sa scène ?

Il n’y aura pas de Techno purement lyonnaise, ou de House exclusivement nantaise, tant les influences dont les producteurs locaux s’inspirent proviennent en majorité des quatre coins du village planète terre, et bien moins du quartier dans lequel ils habitent. Ce qui fait la particularité de notre ville, c’est plutôt la multidisciplinarité de son noyau constructeur. Contrairement aux cités références avancées dans la question, Lyon n’a pas de club ou de disquaire exclusivement techno, gabber, hardtechno, acid, dub, nudisco, house, ou deep house. La programmation et la ligne artistique de chaque lieu restent hétérogènes, les publics se mélangent, les acteurs également. Les différents univers se croisent en permanence, ici, et s’inspirent, communiquent, évoluent ensemble, main dans la main. Nous nous sentons très proches, par exemple, de Macadam Mambo, label qui s’oriente pourtant plus vers la disco mais que nous suivons avec beaucoup d’admiration.

L’urbain fait un peu parti de l’essence de la techno. Vous-même organisez des soirées hors des clubs destinés à cet effet, dans quel but ?

La Techno ne se résume pas qu’à une simple bande son festive et nocturne, un support pour la danse. Le club n’est donc pas toujours l’endroit le plus approprié, puisque souvent bien trop rigide, cadré, et en fin de compte inapte à accueillir autre chose que du divertissement. Nous souhaitions proposer une écoute différente, une appréhension inhabituelle du genre, diurne, raisonnable, et plus expérimentale et c’est ainsi que nous avons défini un nouveau cadre événementiel. Mettre en place nos propres lieux, aussi éphémères soient-ils, cela nous autorise l’autonomie, une totale liberté en matière de mise en scène, et aussi un rapport plus honnête, plus proche, plus participatif, avec le public que nous fédérons. C’est une alternative interessante, que beaucoup travaillent à établir. J’espère que ce genre d’initiatives pourront pérenniser.

Depuis quelques années il y a un renouveau de la scène techno, avec de plus en plus de collectifs et labels indépendants à Lyon, comme à Bordeaux ou Toulouse par exemple. Selon toi d’où vient ce nouveau souffle de la scène électronique française ?

C’est un phénomène assez logique. La première vague, dans les années 90, était celle de la naissance du mouvement, de sa création. La seconde, que nous sommes en train de vivre, n’est que le ressac naturel provoqué par la houle en se retirant. C’est la vague de la connaissance ; de la co-naissance, puisque ceux qui s’y plongent sont né et ont grandis avec elle, immergés, et possèdent ainsi un recul que leurs ainés n’avaient pas. Je pense qu’elle peut s’avérer plus puissante, capable d’arracher le genre à ses amarres, de le surfer à contre-courant, de le répandre et l’étendre sur un territoire bien plus large.

Surtout, on a l’impression que les événements se multiplient en dehors de Paris, des artistes de partout en France forment des collaborations et montent en notoriété et reconnaissance, comme s’il existait une volonté de reconquête de la scène par sa décentralisation. Est-ce que CLFT considère se placer dans cette dimension ?

Un samedi soir en Province aujourd’hui ne ressemble plus vraiment à celui qu’osait décrire les images du reportage de Strip-Tease… Depuis l’apparition d’internet, du haut débit à bas prix, et puis le développement des réseaux sociaux, de la blogosphère et des webzines indépendants, les clivages culturels entre la capitale et le reste du pays tendent à s’effacer. Paris n’est plus si loin, d’ailleurs, je vois la tour Eiffel en bas de ma rue. Juste derrière la colline. Le Sucre, par exemple, n’a pas grand chose à envier à une Concrete, ou la Machine du Moulin Rouge. Ici ou ailleurs, le public se déplace en nombre, et danse tout aussi bien. Multi pousse ses disques aussi parfaitement qu’Oxyd et le live d’In Aeternam Vale suscite au moins autant d’enthousiasme que celui de Zadig. Je pense que ce qui différencie l’activité d’une ville ou d’une autre n’est maintenant plus qu’une question de proportion, par rapport à sa taille, à son nombre d’habitants. Plus il y a de monde, plus il y a d’acteurs potentiels, et plus le territoire est vaste, plus il y a de chance de pouvoir se faire une place. Qui sait, peut être contribuerons-nous un jour à faire de Lyon la fameuse exception qui confirmerait ces règles. Pas pour l’instant.

961681_10205737822745079_911996593_n

Kosme, autre artiste lyonnais, me disait il y a un an que la scène parisienne était un peu « nombriliste » et disait se considérer en quelque sorte comme un « activiste de province », est-ce que tu partages cette idée ?

Bien que j’admire son talent, son travail, et simplement sa musique, force est de constater que l’hôpital se moque légèrement de la charité. Kosme est à lui seul, tant il honore le culte de sa personnalité, bien plus nombriliste que toute la scène parisienne réunie. Je ne pense pas qu’ouvrir la fenêtre et se voir passer dans la rue le dérangerait. C’est d’ailleurs surement pour cela qu’il promeut ses évènements par des affiches à son effigie. Bref. Le tout Paris de la techno ne me parait pas tant égocentrique. C’est un reproche qui me semble peu justifiable. Nous échangeons quotidiennement avec nombre d’artistes, collectifs et labels de la capitale, qui, d’ailleurs, surveillent, suivent et soutiennent avec entrain des initiatives comme la notre. Le problème ne vient donc pas d’eux, mais plutôt des médias français. La plupart, franciliens, ne regardent que trop rarement au delà du mur du périphérique. Un des récents numéro du magazine Trax, consacré à la nouvelle génération tricolore de la musique électronique, en est l’exemple typique. Photo de classe à l’appui, les provinciaux auront bien compris qu’ils ne sont pas logés à la même école… Ceci étant, la faute ne doit en aucun cas être rejeté sur quiconque. Ce n’est pas dans la confrontation que nous réglerons ce manque d’attention, mais bien plus dans la collaboration, ou alors par la provocation, comme nous sommes en train de le faire ici.

Dans cette veine, les labels indépendants sont de bons exemples. Est-ce vous vous positionnez contre les majors, ou bien ce sont elles qui ne s’ouvrent pas réellement à cette scène ?

Majors et labels indépendants n’ont ni les même moyens, ni les même intentions. Eux font du business, pas nous. Chacun sa route, chacun son chemin. Ils nous ignorent, autant que nous nous en moquons. Nous n’avons presque rien à voir ensemble, rien à se dire, mais nous ne sommes pas non plus opposés l’un à l’autre. La confrontation est inutile. Après tout, ils ne nous font pas de mal. Que Lady Gaga et Surgeon partage le même plateau, moi ça ne me fait ni chaud ni froid. C’est leur problème, pas le mien. Quand l’underground se montre aux côtés de ceux qui s’affichent, tous les puristes s’affolent et se désolent. Je trouve ça ridicule. Il n’y a pas de quoi se révolter. Le but reste de parvenir à se faire entendre, pas de faire taire ceux que l’on écoute pas.

CLFT mêle grandes figures de la techno et artistes locaux, un moyen efficace de faire la promotion de la scène locale et d’attirer un public plus grand. Est-ce que tu considères que l’accroissement du nombres de clubs dans les villes de « province » participe à la décentralisation de cette culture ?

Dans la mesure où ces clubs se donnent la peine de mêler également artistes locaux et grande figures de la scène internationale dans leur programmation : oui, puisqu’ils deviennent dans ce cas vitrine, terrain d’échange, de diffusion et de promotion de la scène locale. Sinon, non, ils ne feraient qu’accentuer la centralisation, n’en être que le parfait reflet. J’ai le sentiment que dans l’ensemble, le compromis n’est pas trop mal, mais que des efforts pourraient encore être fait. Tout n’est qu’une question de temps, et donc de patience. Un lieu doit d’abord son aura au prestige de ses line-ups. Ce n’est qu’ensuite, une fois sa légitimité conquise, qu’il peut prétendre à devenir tremplin ; s’il le désire, toutefois.

Vous jouez sous le nom de CLFT Militia, sans forcément mettre en avant votre nom propre. Depuis toujours dans la scène techno et dans les musiques électroniques en général, il y a une volonté d’être en dehors du star-systèm, et la multiplication de pseudonymes comme l’anonymat de l’artiste en sont les éléments marquants. Comment expliquer cette redéfinition de la figure de l’artiste dans cette scène ?

Mettre en retrait son ego, c’est, de prime abord, une manière de se protéger et de préserver son travail. Un masque, un casque, un bouclier… Permettant d’agir plus librement. Cacher son identité, en fait, c’est aussi (et surtout) une façon de se donner la possibilité de se dépasser, d’occuper pleinement sa position de musicien, sans y mêler sa vie privé, son quotidien. Ceci étant, ce n’est encore une fois pas une pratique propre à la techno. L’anonymat dans cette scène s’affirme juste un peu plus encore. Il est plus radical. Peut être parce qu’il nie plus promptement le culte de la personnalité. La plupart des artistes ne recherchent pas la célébrité, mais luttent ensemble pour la reconnaissance de la techno, pas pour la leur.

En ce qui concerne l’artiste même, on a du mal à le qualifier : technicien, musicien, plasticien, producteur, ou expérimentateur… comment tu te considères ?

Je ne suis rien de tout cela. Ma position est celle d’un agitateur, d’un coordinateur, rien de plus. Le statut qui me conviendrait le mieux serait surement celui de chef d’orchestre, dans une version re-actualisée. Il m’étonnerait qu’on puisse être un artiste plasticien musicien expérimentateur hors paire et épanoui, tout en étant aussi un excellent connaisseur , communiquant, prestidigitateur, ou diffuseur. Rares sont ceux qui peuvent se targuer d’être tout ça à la fois. Si vous en connaissez, je veux bien que vous me les présentiez.

On parle beaucoup de laptop music, pourtant il y a de plus en plus d’attrait pour des outils considérés jusque là comme obsolètes. Vous jouez exclusivement sur vinyles et vous vous êtes mis au format cassette. Comment te places-tu vis à vis de ce « retour en arrière » ?

L’air du temps est irrespirable. Puiser son inspiration dans les vestiges poussiéreux du passé permet souvent de reprendre haleine. Logiquement, nous avons plus de distances sur des technologies anciennes que sur les plus récentes. Donc une meilleure maitrise, quelque part. Et puis l’innovation n’est pas toujours le progrès. La problématique est la même pour la culture que pour l’agriculture. Produire plus, plus vite, et à n’importe quel prix, revient souvent à produire de la merde, de qualité médiocre, et périssable qui plus est. Il faut donc prendre son temps, impérativement. Agir aujourd’hui ne peut se faire sans prendre en considération l’hier, et le lendemain. À l’immédiat, nous préférerons le réfléchi, c’est vrai. D’une certaine manière, la techno est à la dance music ce que le bio ou le commerce équitable sont à l’alimentaire, l’exubérance des prix et le foutage de gueule en moins.

Enfin, quels sont les projets de CLFT pour la suite ?

Continuer d’exister. Poursuivre notre engagement, notre développement. Étendre nos activités, élargir nos rangs, persévérer, et hausser le ton.

10893798_10205737824265117_1562502089_n

Retrouvez CLFT sur Facebook et sur Soundcloud.

Crédit photo : CLFT

A propos de l'auteur

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.