Le premier roman de Maël Renouard, La Réforme de l’opéra de Pékin, est paru en septembre dernier aux éditions Payot et Rivages. Il y a un peu plus d’un mois, le livre et son auteur étaient récompensés par le prestigieux prix Décembre 2013, sorte d’anti-Goncourt.

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Interview :

Comment t’es venue l’idée d’écrire ce roman ?

J’ai eu plusieurs fois l’occasion de travailler de manière relativement approfondie l’histoire de la Chine, en particulier au XXème siècle, et j’avais repéré cette histoire de réforme de l’opéra maoïste qui me paraissait en soi assez romanesque. J’étais aussi intéressé par la figure de Yao Wenyuan, l’un des membres de la Bande des Quatre qui a cherché à prendre le pouvoir quand Mao est mort. Ce n’était pas vraiment un écrivain, plutôt un journaliste-critique littéraire qui s’est trouvé aux frontières du pouvoir et de la littérature. C’est lui qui m’inspire initialement, mais je ne voulais pas faire parler un personnage ayant existé ; celui que j’ai créé lui ressemble, en plus jeune, avec un rôle moins important. Et il rencontre au cours du récit cet homme qui dans mon esprit était son modèle. Le récit est raconté à la première personne par ce personnage fictif. Cette forme narrative est pour le moment celle qui m’est la plus naturelle. Se mettre dans la peau de quelqu’un est un exercice littéraire intéressant et c’est aussi lié à mes expériences passées de « plume » ou de « nègre ». Le personnage que j’ai choisi est d’ailleurs à plusieurs égards une sorte de transposition de moi-même ; il constitue une « métempsycose » chinoise si l’on veut. C’est un jeune universitaire amené à jouer un rôle de conseiller dans les cercles qui gravitent autour du pouvoir central. Certes, quand il raconte son histoire, il est vieux et près de mourir, mais il évoque des événements qui se sont déroulés quand il avait une trentaine d’années.

Pourquoi avoir privilégié un format très court pour ce roman ?

C’est à la fois volontaire et involontaire : au départ je souhaitais faire un recueil de nouvelles, et celle-ci était la première, mais mes amis éditeurs ont très vite pensé qu’on pouvait en faire un petit livre. La collection où il a paru,  la « petite bibliothèque Rivages-poches », publie beaucoup de textes courts ou très courts. Je n’ai pas beaucoup hésité. La préparation d’un recueil aurait sans doute pris encore deux ou trois ans. Et puis le problème d’un recueil, c’est que ça peut se comparer à un album de musique où l’on insère des chansons parfois moins bonnes pour réussir à faire un disque complet. Les grands recueils de nouvelles sont très souvent portés par un ou deux textes qui finissent par occulter les autres (« Sylvie » dans Les Filles du feu de Nerval, « Comment Wang-Fo fut sauvé » dans lesNouvelles orientales de Yourcenar). J’aurais eu largement le temps de « gonfler » le texte avant publication, mais mes premiers lecteurs trouvaient qu’il avait sa cohésion ainsi, et ç’aurait été absurde d’aspirer à la longueur pour la longueur. Il y avait aussi une correspondance avec le thème chinois : c’est comme une estampe. J’aime lire de longs romans, mais j’aime aussi les livres qu’on ouvre en sachant qu’on ira jusqu’au bout, dont la lecture ne sera marquée par aucune discontinuité et qu’on pourra relire aisément comme un morceau de musique qu’on réécoute. Les récits de Pierre Michon sont ainsi et il parle très bien de ce choix de format, des exigences qu’il implique et des satisfactions qu’il procure dans Le Roi vient quand il veut. A la rentrée littéraire, il y a eu un autre livre très court, à peu près du même volume que La Réforme de l’opéra de Pékin, et que j’ai beaucoup aimé : c’est Le Chemin des morts de François Sureau.

Pourquoi avoir choisi de contextualiser l’histoire en Chine pour ce texte ? 

Outre le fait que j’avais remarqué l’épisode de l’invention des opéras maoïstes, j’ai toujours trouvé qu’il y avait quelque chose de spontanément littéraire dans l’histoire de la Chine, sans doute parce que c’est un monde éloigné dont les codes ont quelque chose de subtil, de mystérieux. J’étais fasciné par exemple par le livre du sinologue Etienne Balazs, La Bureaucratie céleste, dont le titre exprime à lui seul cette poésie de l’histoire chinoise. J’aime quand l’érudition, la rigueur, la précision basculent dans une certaine forme de poésie énigmatique – ce que des auteurs comme Borges, Quignard ou Michon ont très bien su exploiter. Quand j’ai écrit La Réforme de l’opéra de Pékin, j’avais l’impression d’inventer un univers imaginaire, alors même que cet univers a vraiment existé. J’avais un sentiment de démiurgie un peu étrange qui « portait » l’écriture. Il y avait une sorte de réversibilité entre l’invention et la réalité qui était assez exaltante. Je me suis beaucoup documenté, je prenais des éléments que j’insérais dans le récit, et c’était comme si je créais un monde fictif cohérent – mais s’il était cohérent, c’était parce qu’il était réel…

Sur quoi travailles-tu en ce moment ?

Je travaille en particulier sur d’autres récits qui restent dans la même veine, avec quelques variations. J’écris plusieurs textes en même temps, avec des rythmes différents. L’un des plus avancés se déroule au Maroc entre les années 1940 et les années 1970. Le personnage, qui a des points communs avec celui de La réforme de l’opéra de Pékin, est un écrivain – fictif – qui joue un rôle dans la structure politique de son pays. Et il y a la même idée de faire résonner littérairement des phénomènes historiques et politiques, de jouer sur des termes administratifs, sur des titres, sur une certaine poésie des institutions. Le Maroc s’y prête bien car la tradition dynastique est la même depuis des siècles. Différentes couches temporelles y coexistent de manière très forte, un peu comme dans le pays imaginaire inventé par Julien Gracq dans Le Rivage des Syrtes – un livre dont la trame n’est pas étrangère à celle de ce récit marocain tel que je le conçois actuellement. Par exemple, il y a encore aujourd’hui au Maroc un titre d’historiographe du royaume – titre qu’a eu Jean Racine sous Louis XIV… Je suis très sensible à ce genre de choses et j’essaie d’exploiter leur poésie immédiate, de la faire résonner dans un récit. Des pays comme la Chine ou le Maroc offrent beaucoup de ressources de ce point de vue, mais je suis aussi en train de travailler à des fictions qui se passent en France. Une autre source d’inspiration, ce sont les grands historiens du passé comme Gibbon, Taine, Renan, chez qui cette poésie des institutions résonne déjà, grâce à la force de leur style; presque à chaque page, on y trouve des amorces de nouvelles ou de romans.

L’obtention du prix Décembre a-t-elle été une surprise pour toi ?

Oui, je ne m’y attendais pas ; c’était déjà une très bonne surprise d’être sur la première liste en septembre. C’est un très beau prix et le défi, c’est que la suite soit à la hauteur. Le deuxième livre sera sans doute plus attendu que le premier, et c’est forcément une pression supplémentaire. Il est difficile de ne pas se sentir pris dans le dilemme suivant: soit l’on essaye de refaire quelque chose de similaire en se disant que cela devrait fonctionner à nouveau, mais on prend le risque de faire la même chose en moins bien; soit l’on tente quelque chose de différent, mais là le risque est par exemple de s’entendre dire que l’on s’est perdu…

Quelles sont les intentions de ce livre ?

Quand j’écris de la fiction, et c’est en particulier le cas de ce livre, je ne cherche pas à définir un message ou une thèse vers quoi le texte devrait conduire le lecteur. L’idée d’évocation, d’écho, me paraît plus importante que celle de message. Et il y a aussi une intention tout simplement technique: produire un récit qui fonctionne, qui soit clos sur lui-même, avec un dénouement, un retournement final, avec aussi un rythme et un style adéquat. Dans La Réforme de l’opéra de Pékin, plusieurs interprétations sont ouvertes, en particulier sur la psychologie du personnage, sur l’importance ou l’insignifiance de son rôle historique. Plusieurs niveaux de lecture sont possibles. C’est un texte qui parle des retournements de fortune subis par un personnage qui a lié son destin au pouvoir central. C’est un texte qui parle d’une sorte de rivalité fraternelle entre littéraire et politique, rivalité qui trouve particulièrement à s’exercer sur le théâtre de l’histoire chinoise. Mais c’est aussi un texte qui parle du temps qui passe, de la nostalgie, des rêves un peu fous de reconnaissance, de résurrection ou de recommencement à zéro qui peuvent être ceux de tous les hommes.

Comment es-tu devenu plume pour des hommes politiques ? 

J’avais plusieurs amis qui étaient « plumes » dans des cabinets ministériels, et c’est quelque chose que j’ai très vite envisagé comme une possibilité, il y a presque dix ans déjà. Les politiques recrutent souvent des normaliens pour écrire des discours; ce n’était pas très difficile d’avoir les contacts nécessaires. Je me suis toujours intéressé à la politique, moins du point de vue du militantisme que de l’histoire et de la littérature. Depuis longtemps j’aime lire la bonne littérature politique, qui est en genre en soi: De Gaulle et Mitterrand sont des stylistes puissants, d’ailleurs très différents entre eux. L’expérience de plume dans un cabinet ministériel a été pour mon travail littéraire d’un bénéfice encore plus grand que je ne l’imaginais, à la fois pour le style et pour les thématiques. C’est un exercice d’écriture contraignant qui est une sorte d’entraînement assez efficace, et c’est un univers où l’on peut observer des processus, des phénomènes, des événements qui sont en soi assez romanesques – ce n’est pas pour rien qu’il y a eu autant d’engouement autour de Quai d’Orsay. Au fond, c’est une expérience qui a modifié mon rapport à la lecture et à l’écriture. Quand on est universitaire, toute lecture est faite dans la perspective du commentaire, qui est le mode ordinaire de l’écriture. Au cabinet, j’ai retrouvé une connexion, une résonance entre mon expérience et les livres que je lisais. Des livres d’histoire, mais aussi de littérature, comme ceux où le personnage principal est un jeune haut fonctionnaire ou conseiller ministériel, par exemple Félix de Vandenesse, Lucien Leuwen, Ulrich dans L’Homme sans qualités, Aldo dans Rivages des Syrtes de Julien Gracq (qui est une sorte de « stagiaire ENA » dans la cité onirique d’Orsenna), Aetius dans L’Empereur d’Occident de Pierre Michon. Je pourrais parler aussi desMémoires d’Hadrien, même si là c’est le souverain en personne qui parle. Donc on peut dire que c’est à partir de cet ancrage que j’ai écrit La Réforme de l’opéra de Pékin. Si je n’avais pas été dans un cabinet ministériel, je ne l’aurais pas écrite de la même manière, ou pas écrite du tout.

Ecris-tu encore pour François Fillon, ou d’autres hommes politiques ?

Oui, je fais encore quelques textes, mais beaucoup moins qu’à l’époque où j’étais au cabinet, à Matignon – une expérience dont je garde d’ailleurs de très bons souvenirs.

Enseignes-tu toujours ? 

Non. J’ai enseigné un peu – quelques heures par semaine – la philosophie à la Sorbonne et à Normale Sup’ entre 2002 et 2009. Peut-être que je le referai un jour. Il y a des gens pour qui l’enseignement et l’écriture vont naturellement de pair, pour moi ce sont deux activités nettement dissociées.

 Qu’as-tu prévu pour la suite de ta vie?

Je ne sais pas encore ! J’aime l’idée que les possibles soient ouverts. Pour le moment, mon activité consiste à écrire: de la littérature, de la philosophie, des traductions et des textes pour autrui. Je me suis constitué un programme assez chargé qui va m’occuper pendant un certain temps.

 

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57681472_10956607La Réforme de l’opéra de Pékin, de Maël Renouard, Rivages poche, « Petite bibliothèque », 78 p., 5,10 euros. Inédit.

 J’avais vu tant d’hommes célébrés puis déchus, et tant d’hommes déchus puis réhabilités, que j’ai longtemps gardé l’espoir d’être un jour tenu pour digne de l’histoire de notre pays. La roue avait tourné, elle tournerait. Je n’aurais sans doute plus été là pour le voir. Je me récitais la phrase que jetaient par défi les condamnés à mort, sur l’échafaud : « Dans vingt ans, je serai à nouveau un beau jeune homme, un brave… »

A propos de l'auteur

Journaliste, Gribouilleur, Novö Pandore, etc...

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