La petite tête blonde du paysage audiovisuel français ne peut pas se cacher ; l’écran, elle l’occupe comme un grand acteur occuperait une scène. Tous les jours, elle pénètre dans les foyers de plus d’un million de personnes pour y commettre l’irréparable : elle les divertit. Ses fulgurances verbales débordent du téléviseur au point de se propager sur Internet et dans les pages des magazines sans discontinuer. Enora le peut. Enora le veut.

EnoraMalagré-POLA

Un peu solaire, elle est arrivée dans sa salopette en jean, blonde et bronzée, souriante et attentionnée, son petit sac rose tirant sur le rouge assorti à la couleur de ses lèvres. À peine assise que déjà des passants s’arrêtaient pour lui demander une photo, ou simplement pour lui dire quelque chose d’aimable. Pas de doute : elle est connue. Un garçon s’est approché :

  • « Madame, vous êtes plus belle en vrai qu’à la télé.
  • C’est gentil.
  • Je peux prendre une photo avec vous ?
  • Bien sûr.
  • Et vous, vous êtes moins connu, me dit-il.
  • C’est un grand journaliste, répond-elle spontanément (un peu menteuse bienveillante).
  • Je peux prendre une photo avec vous aussi ? me demande-t-il.
  • Oui (au cas où je serais un peu connu aussi). »

Il était quinze heures. Elle a commandé du poulet avec de la purée. Bien sûr que le poulet, elle l’a fait tomber sur sa salopette en le découpant ; that’s life, that’s what Enora is. J’étais flatté qu’elle m’appelle « mon chat », même si elle le fait avec tout le monde. Tout de suite, on a l’impression d’être son pote. C’est chouette.

D’habitude, j’évite d’approcher les icônes populaires parce que je les trouve un peu trop banales. Mais elle fait partie de ceux qui m’intriguent et me sont sympathiques ; son côté B.B.(B.) (Banlieusarde, Blonde et Bretonne) me plaît. Et derrière cette façade publique, je subodorais une fille bien, simplement parce qu’elle me paraissait curieuse. La curiosité, c’est l’essence de l’Humain, la clef de la culture. Marilyn de poche version grand public, Enora Malagré n’est pas uniquement ce que vous pensez qu’elle est ; E.M. se conjugue à tous les temps, à toutes les formes.

Interview :

Tes débuts.

Mon enfance n’a pas été très cool et mon adolescence a aussi été compliquée ; rien n’a été simple ; je me suis faite seule. J’ai commencé par faire du droit, puis le Cour Simon pendant trois ans pour devenir comédienne. Mon premier prof de théâtre s’appelait Pierre Auffray ; ensuite j’ai eu David Sztulman qui m’a un peu sauvé de moi-même. Pour payer mes cours de théâtre, j’ai fait hôtesse d’accueil chez Arte. Puis, à une soirée, j’ai rencontré Fadia Dimerdji, qui m’a donné ma chance sur Nova. Au début, j’ai surtout fait des voix de pub, avant de finir par faire un peu de tout. Aline Afanoukoé et Mélanie Bauer m’ont tendu la main pour que je vienne faire de la radio avec elles ; elles m’ont beaucoup appris. Et un jour, Cauet m’a contacté ; je l’ai rejoint sur NRJ pour faire de la libre antenne et j’ai aussi beaucoup appris auprès de lui. Cauet est un excellent fabriquant d’émissions. Par contre, je n’ai fait qu’une saison avec lui ; on n’avait pas grand chose en commun. Cyril [Hanouna] m’a ensuite proposé de participer à Touche pas à mon poste! et de l’aider à monter la matinale de Virgin Radio. Je remercie aussi souvent Alain Kappauf (pour m’avoir appris à écrire) et Mademoiselle Agnès (même si elle semble ne pas aimer ce que je fais désormais à la télévision). La télé, la radio, la suite, tu la connais un peu…

Comment fonctionne Touche pas à mon poste ?

On doit tout à Cyril [Hanouna]; il a créé quelque chose d’inédit, une sorte de famille à l’antenne avec laquelle les gens peuvent s’identifier. Évidemment qu’on en rajoute à nos personnages, on surjoue.

Qu’est-ce qui te plaît dans la télévision ?

J’ai trente-cinq ans ; je suis donc une enfant de la télévision puisque j’ai grandi avec ; la télé me fascine ; c’est le nouvel opium du peuple. Chemin faisant, j’ai aussi appris à l’analyser, à comprendre pourquoi ce que j’aime ne fonctionne pas forcément en termes d’audience. Évidemment, la téléréalité, je déteste autant que ça m’intéresse ; c’est machiavéliquement bien foutu ; il s’agit d’une réalité déformée ; ça véhicule une image complètement erronée de la jeunesse à destination de la jeunesse.

Aimerais-tu faire d’autres choses que chroniqueuse à la télévision ? 

J’adorerais retourner vers quelque chose de plus underground, de moins mainstream. Grâce à Cyril, je peux aussi développer mon émission, Derrière le poste, qui est quelque chose d’un peu plus sérieux, où je peux vraiment plus aiguiser mon ton ; et je compte m’inspirer un peu de Marc-Olivier Fogiel, même si je ne suis pas au niveau (pour l’instant). Dans l’idéal, j’aimerais faire une émission au sujet de la musique ou de la culture, mais je n’ai peut-être pas le cerveau pour ça, et surtout, ça ne marche pas très bien ce genre de programme.

Pourquoi reviens-tu régulièrement sur ton supposé manque de culture, comme s’il s’agissait d’un complexe ?

Parce que je sais que je suis con ; ce n’est pas un drame et je travaille à combler mes lacunes. J’ai eu la chance d’avoir une vie extrêmement riche ; par contre, je suis consciente de mon déficit culturel ; j’ai des lacunes et je m’en suis tout particulièrement aperçue en côtoyant des gens brillants, comme Jean-François Bizot, Fadia [Dimerdji], Nader Boussandel ou Joey Starr ; sortir d’un dîner avec Joey, ça donne des complexes et ça te pousse à acheter et à lire tout Antonin Artaud.

Qu’est-ce que tu lis en ce moment ?

J’ai presque fini le dernier livre d’Amanda Sthers, Les Promesses ; c’est vachement bien.

Quels sont tes goûts en littérature ?

La Religieuse de Diderot, ça m’a rendu hystérique. Les Chants du Maldoror de Lautréamont, ça m’a foutu en l’air. La vie est un songe de Pedro Calderón de la Barca, j’ai adoré.

Aimes-tu aussi la photographie ou l’art ?

Nan Goldin a changé ma vie, et surtout ma vision de la vie. Et j’aime aussi énormément le théâtre, et plus généralement les arts vivants.

Et la musique ?

Parce que j’ai grandi en banlieue et que je suis ensuite restée des années avec un grand DJ hip hop [Cut Killer], ma culture musicale penche plutôt vers le rap. Et mes parents sont musiciens ; ils aiment la musique bretonne ! Sinon Gimmie Shelter, des Stones, ça me fait décoller. En ce moment, j’adore Hyphen Hyphen et surtout leur morceau Just need your love. Je donnerais aussi ma vie pour Madonna. Les Doors, les Who, Janis Joplin, Patti Smith, tout ça j’aime énormément. Mais je suis aussi sensible à la musique classique, à Schubert par exemple. Dans l’ensemble et pour être honnête, j’écoute plutôt des choses anciennes que des créations contemporaines ; j’aime la nostalgie, je trouve ça très douillet ; ça me donne un côté vieille conne ; « le rap, c’était vraiment mieux avant » ; et parmi les nouveaux dans le rap français, personne ne m’a bouleversé. Par contre Kendrick Lamar ou Roc Marciano sont géniaux.

Es-tu militante ?

Je suis juste une citoyenne ; il faut se mobiliser ; la lutte contre l’homophobie, ça me semble primordial, celle contre le racisme aussi. Nous sommes tous pareils, c’est-à-dire des êtres que l’on ne peut pas définir par la couleur de peau ou l’orientation sexuelle. Quand tu bénéficies d’une petite notoriété, il faut en profiter pour défendre quelques causes. C’est important.

On peut dire que tu es un peu à l’opposé de Christine Boutin.

Tu peux être un salopard et avoir des idées répugnantes, à condition d’être brillant ; Christine Boutin n’est absolument pas brillante ; pour moi, elle n’est pas intelligente. Le pire, c’est qu’on lui donne une tribune pour s’exprimer ; ça me pose un problème. Par contre, même si je ne partage absolument aucune des idées d’Éric Zemmour, il faut bien avouer qu’il est brillant.

Tu crois en quelque chose ?

Je crois en Dieu ; c’est à l’antithèse de la manière libertaire dont on m’a éduqué. Mais je ne suis pas monothéiste ; je crois plutôt trouver Dieu dans un arbre, dans la mer, dans la nature, partout ; je respecte quelque chose de supérieur à nous ; je dois l’honorer ; je suis à fond dans le yoga et la méditation. On peut croire en Dieu sans avoir à choisir une religion : « God is everywhere ». Une force me guide et j’aime y croire.

Es-tu heureuse ?

Non, mais ça va beaucoup mieux. Je travaille beaucoup à mon bonheur. J’ai aussi toujours eu une certaine violence en moi que j’avais du mal à contenir ; ça s’arrange en vieillissant ; qu’est-ce que ça fait du bien de vieillir ! J’ai aussi fait le tri dans mes amis car il est difficile de se concentrer sur les choses importantes et essentielles quand tu fais ce métier ; tu te retrouves noyée dans un flot de superficialité, et, à un moment, je crois que j’ai failli basculer dans quelque chose de comparable avec ce qu’on nomme « la grosse tête » ; je me sentais me vider progressivement de ma substance vitale, je me trouvais moi-même assez vide de sens et pas intéressante du tout. Heureusement, la vie te rappelle toujours qui tu es, et cela m’a permis de me recentrer sur l’essentiel, en profitant de choses simples, comme lire un livre ou aller voir une pièce. Il ne faut pas se mentir : tu deviens très rapidement débile dans ce métier car tu n’es vraiment pas entourée de gens très intéressants. Or, j’ai besoin, pour m’améliorer, d’être entourée de gens de qualité.

Tu te regardes à la télé ?

Jamais. Je fais de la dysmorphophobie ; quand je me vois à la télévision ou dans des magazines, ça me pose un problème de reconnexion avec mon propre corps ; quand je me vois, très maquillée, très apprêtée, je me demande qui je suis. En changeant régulièrement de tenues ou de coupes de cheveux à la télé, ça me permet de mettre une barrière virtuelle entre ce que je donne et ce que je suis vraiment ; il s’agit d’une sorte de costume de scène. Quand je me regarde à la télévision, je ne vois que mes défauts, que mes énormes dents, et comme toutes les gonzesses, je me trouve un peu grosse et moche. C’est dur aussi, quand tu te vois maquillée et jolie à télé, de rentrer chez toi et de te démaquiller, seule face à ton miroir ; ça fait bizarre de retirer son déguisement de clown.

Comment vois-tu ton futur ?  

Avant, je m’en foutais, mais maintenant, ça m’angoisse beaucoup ; je sais que l’après TPMP sera compliqué pour moi parce que j’ai dézingué des tas de gens. Et ce ne sont que les blogs et les journalistes qui font de moi la personne que l’on aime détester ; le public est nettement plus aimable et bienveillant.  Sinon, mon rêve serait ensuite d’arrêter de faire de l’antenne (même si c’est ce qui rapporte le plus), pour plutôt me concentrer sur des projets radiophoniques et sur de la production de textes et d’idées (auteur) ; ça me ressemblerait plus ; car l’antenne fatigue, use, fragilise, et j’ai peur de devenir une sale conne en y restant trop longtemps.

Tu te sens vulnérable en passant à la télévision ?

J’ai fait une grosse dépression l’année dernière ; c’était l’enfer ; j’ai commencé à beaucoup me remettre en question ; l’interview de Pharrell et la polémique qui s’en est suivie, ce fut extrêmement violent pour moi ; heureusement que mes proches m’ont aidé à relativiser l’importance de ce non-événement. À la base, cette interview ne devait pas être diffusée en vidéo ; ce fut une erreur de quelqu’un de l’avoir fait car il s’agissait d’une interview strictement radiophonique. Ça ne me dérange pas que l’on critique mon travail, mais les attaques ont été très sexistes et très violentes ; j’ai été jugée en place publique, alors qu’il s’agissait seulement d’une très mauvaise interview. Mais je ne me plains pas ; c’est une vie extraordinaire que j’ai la chance de vivre, un cadeau. Il faut juste que j’apprenne à me protéger.

Est-ce que ça compte pour toi le regard des autres ?

Un peu quand même. Pendant longtemps, j’ai joué aux gros bras (la dure, la bretonne, la banlieusarde); je croyais que rien ne m’atteignait alors que c’est complètement faux. En réalité, et c’est pour ça que j’ai pété un plomb l’année dernière, on accumule les critiques et les choses négatives et tout finit toujours par nous atteindre. Le déclenchement a aussi été effectif lorsque ma famille a commencé à souffrir de ça. Et si j’ai fait ce métier et du théâtre, c’est aussi parce que j’éprouvais le besoin d’être aimée ; il fallait que je prouve quelque chose, et ça passait par l’amour ou l’affection des autres, c’est-à-dire de gens que je ne connais pas. Et c’est ça la télé ou le cinéma : tu veux que l’on te regarde et que l’on t’apprécie alors que l’on ne te connaît absolument pas. D’un point de vue psychiatrique, c’est intéressant. Personnellement, je suis une psychanalyse depuis un an et ça me fait énormément de bien, comme beaucoup de gens dans ce métier.

Aimerais-tu faire du cinéma ?

Je crois éprouver l’envie de faire du cinéma ou du théâtre, et je pense finir par le faire prochainement. Mon rêve serait de tourner pour Amos Kollec. Mais j’aime aussi beaucoup les films de super-héros ; j’aurais voulu être Wonder Woman. J’adore aussi Marilyn Monroe ; elle était fabuleuse.

Contrairement à Marylin, es-tu une vraie blonde ?

Oui, je suis une vraie blonde ! On ne me l’avait jamais demandé.

As-tu l’impression d’avoir réussi ta vie ?

Oui. Clairement. Mais je ne m’imaginais pas du tout animatrice à la télévision ; je me voyais plutôt en grande actrice. J’ai réussi quelque chose : je m’éclate dans mon travail et je n’ai plus à faire ce que je faisais avant, c’est-à-dire bosser chez Quick ou être auxiliaire de vie pour les personnes âgées. Ma plus grande réussite est plutôt d’avoir le choix ; c’est un luxe, un privilège que de pouvoir choisir.

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