Juste avant qu’il ne quitte ses fonctions de président du Conseil européen, je suis allé interviewer Herman Van Rompuy à Bruxelles.

Herman Van Rompuy

 

Être le premier président du Conseil européen, ce n’est pas rien dans l’histoire. Pourtant, en France, personne ou presque ne connaît son nom, sans doute parce que son rôle semble obscur et que l’Europe ne fait plus rêver. Méthodiquement et avec beaucoup de précautions, Herman Van Rompuy a accepté de répondre à mes questions sans les contourner. Il est d’ailleurs possible que les réponses qu’il a formulées irritent un grand nombre de Français et d’Européens tant sa vision des choses est globale et ne s’importune d’aucun menu détail. Toujours est-il que, pour comprendre l’actuel échafaudage européen, son avis se révèle précieux.

Interview :

Quel bilan tirez-vous de votre présidence ?

Ma présidence a été marquée par un grand thème : le sauvetage de l’Eurozone. Dès 2010, ce sujet a dominé toutes les réunions du Conseil et ce jusqu’en 2012. Finalement, la stabilité a été rétablie dans la zone euro. Pour le constater, il suffit d’observer les spreads [ndlr : c’est-à-dire la différence entre les taux actuariels, entre une obligation émise par une entreprise et un emprunt d’État].

Que pensez-vous de votre successeur, Donald Tusk ?

Je l’ai choisi moi-même puisque originellement, il n’était le candidat d’aucun des États membres. Après avoir consulté tous les dirigeants européens, j’ai conclu que Donald Tusk était celui qui aurait le plus de chance de satisfaire tout le monde. Il était convenu que nous devions choisir le président du Conseil à l’unanimité, mais ce n’était pas impératif : selon le traité de Lisbonne, une majorité qualifiée suffit. Nous avons considéré, sans même voter mais à l’unanimité lors d’une réunion, que Donald Tusk était la personne adéquate pour occuper cette fonction.

Comment procédez-vous pour maintenir l’équilibre des forces – si cher à Machiavel – en Europe ?

Il est possible que j’ai dit ça, mais je crois y avoir ajouté autre chose. Certes, diriger implique de faire des compromis qui, par nature, doivent être équilibrés, mais cela ne suffit pas : il faut qu’un compromis soit utile, c’est-à-dire qu’il fonctionne, et qu’il soit convaincant pour les marchés financier sans que cela ne soit générateur de tension économico sociales. L’équilibre est donc nécessaire, à condition qu’il soit performant. Comment y parvenir ? Et bien, j’ai fait de la politique à différents échelons dans ma longue carrière et j’ai observé que finalement, les techniques de base dans cet univers politique sont toujours identiques : la politique est une affaire d’hommes, donc les relations entre eux sont primordiales ; il faut impérativement les respecter, les écouter et prendre en compte toutes les différentes sensibilités. En plus, il faut faire preuve d’imagination et de créativité pour trouver des solutions dans lesquelles tout le monde peut se retrouver. La politique, c’est donc une question d’attitude : il s’agit d’être ouvert aux arguments des autres tout en gardant à l’esprit que l’objectif est de parvenir à des solutions qui puissent, si possible, contenter tout le monde. Cela mobilise donc deux qualités : l’intellect et l’émotion.

Vous n’avez pas l’impression de partir au moment où justement, la guerre en Ukraine impliquant la Russie ne fait que commencer ?

Il faut bien être un peu philosophe ; certes, il est nécessaire de trouver des solutions à ce genre de crise pendant que l’on est mandaté pour le faire mais, malgré cette bonne volonté, il reste toujours un océan de problèmes non résolus. Ce sera désormais à la génération suivante, à mes successeurs de trouver des solutions. Globalement, un mandat comme le mien signifie que l’on gère pendant une certaine période de l’histoire un certain nombre de problèmes. Mais à chaque jour suffit sa peine et il faut savoir se retirer et déléguer le travail à d’autres : on ne peut pas résoudre tous les problèmes de l’Europe et seulement cinq ans. Cependant, je ne quitte pas cette fonction avec un sentiment d’amertume, de désespoir ou d’échec car nous avons évité le pire, c’est-à-dire l’éclatement de la zone euro. Cela n’aurait pas créé une récession mais bien une dépression, et pas dans un seul pays mais dans exclusivement tous les pays concernés. Avoir évité le pire, c’est déjà un résultat positif en soi, même si des centaines de problèmes restent encore à résoudre. Il faut que la croissance soit plus forte, que le chômage baisse, que la situation économique s’améliore ; c’est ça le défi de demain pour l’Europe. Pour atteindre ces objectifs, on doit donc encore travailler davantage car il faut absolument que d’ici quatre ou cinq ans l’on obtienne des résultats significatifs en terme de prospérité.

Comment faites-vous pour négocier avec des partenaires comme la Russie ?

Nous [le Conseil européen] ne négocions pas avec la Russie. Ce sont les Ukrainiens qui sont en première ligne pour parvenir à un accord avec les séparatistes, pas nous. Cela renvoie d’ailleurs aux accords de Minsk. L’Union européenne n’est pas impliquée dans une véritable négociation avec les Russes ; même si nous sommes concernés par la situation, nous ne sommes pas le parti contractant. Deuxièmement, il faut parvenir à un accord politique. Des milliers de personnes sont déjà mortes depuis le début de ce conflit, et je pense que tout cela aurait pu être évité si seulement l’on avait respecté la volonté du peuple ukrainien qui souhaitait conclure un accord d’association avec l’Union européenne. Mais les choses étant ce qu’elles sont, nous devrons, quand même, trouver une solution politique et diplomatique puisqu’une solution militaire est inenvisageable. Nous allons donc devoir discuter avec tous les acteurs de ce conflit, y compris avec la Russie et les séparatistes qui détiennent le pouvoir dans les provinces de l’est du pays, ainsi qu’avec le pouvoir tout à fait légitime et élu par le peuple ukrainien tout entier. Il est possible d’avoir des arrières pensées mais je crois que l’on ne doit pas pour autant perdre de vue l’objectif final : un jour, nous devrons négocier ensemble quelle Ukraine nous voulons en fonction de ce que désire le peuple ukrainien, de même qu’il faudra déterminer la position de l’Ukraine sur le continent européen. À ce sujet, beaucoup de questions se posent : Quel degré de protection des minorités doit être instauré ? Quelle est la position de l’Ukraine sur le continent européen ? Quels rapport l’Ukraine souhaite-elle entretenir avec l’Europe ? Et donc, ne peut-on pas entretenir en même temps d’excellentes relations de voisinage avec la Russie ? Quelle position devons-nous avoir avec l’OTAN ? L’Ukraine pourra-t-elle, un jour, devenir membre de l’Union européenne ? Toutes ces questions, à terme, devront être résolues.

Ne craignez-vous pas que la progression électorale de partis eurosceptiques en Europe puisse, à terme, nuire et même détruire cette Union si durement construite ?

Pour répondre à cette question correctement, cela exige déjà de faire une bonne analyse de ce qu’est l’euroscepticisme. Les partis populistes existaient, pour la plupart, déjà bien avant la crise de la zone euro. N’oubliez pas que le Front National était, grâce au score de Jean-Marie Le Pen à la présidentielle, le second parti français en 2002 et qu’il représentait déjà presque 18% des suffrages exprimés. Dans mon propre pays, en Belgique, à la même époque, un parti extrémiste et raciste faisait un score de 24%. En Autriche, le parti de Jörg Haider faisait lui plus de 26% aux élections ! Il est donc tout à fait inexact de prétendre que ces partis populistes sont nés après la crise de la zone euro.

Et il faut aussi garder à l’esprit que le thème principal de ces partis n’est pas l’Europe mais bien l’immigration. Par exemple, en Hollande, le parti de Geert Wilders vient seulement de changer aux dernières élections sa thématique principale : il est passé d’un combat contre l’islam à un combat contre l’Europe de manière opportuniste et circonstancielle. Cela signifie que la peur de l’autre, la peur de l’étranger en général est un thème majeur dans la plupart des pays européens. Certes, l’euroscepticisme a été renforcé par le contexte économique difficile, mais les partis populistes qui en profitent désormais réalisaient déjà de très bons scores bien avant la crise. Ainsi, la crise leur permet d’exister et même de s’implanter dans certains pays où ils n’étaient pas vraiment présents, comme en Italie, par exemple. En clair, il faut bien comprendre que tout est lié, et que l’euroscepticisme grandissant n’est que le résultat d’une multitude de facteurs défavorables combinés.

Ceci étant dit, peut-on pour autant considérer que la totalité des électeurs de ces partis soit opposée au projet européen ? Je ne le crois pas. En France, je pense que peu de gens veulent retourner à une Europe d’avant 1958, où pour franchir les frontières du pays il fallait passer inévitablement par des contrôles douaniers. Même dans des pays comme la Grèce actuellement, plus des deux tiers des citoyens sont favorables au projet européen et ne souhaitent absolument pas quitter la zone euro, même si certains leaders populistes prétendent le contraire. Bien sûr, certains citoyens sont déçus des résultats de l’Union européenne mais n’est-ce pas compréhensible tant les dirigeants politiques des différents États justifient souvent leurs propres échecs nationaux en acculant l’Europe, c’est-à-dire que l‘UE devient le bouc émissaire pour tous les problèmes non résolus dans leur pays. Par conséquent, les instances dirigeantes de l’Europe deviennent, dans l’esprit des gens, systématiquement néfastes ; Bruxelles devient la ville du « père Fouettard » qui forcerait les États membres à prendre des mesures sous la contrainte. Et c’est catastrophique ; cela ne correspond pas du tout à la réalité puisque dans le cadre de leurs fonctions européennes, j’entends parfois certains dirigeants tenir un tout autre discours que celui qu’ils tiennent en public, face à leurs électeurs.

Comment peut-on empêcher les grandes banques et les marchés financiers d’influer trop fortement sur les finances et les décisions politiques des États membres ?

Vous me posez là une question typiquement française ; les Français sont très sensibles à cette relation entre le marché et la politique alors que dans d’autres pays, le marché est parfois préféré au monde politique car, dans l’esprit des gens, le marché garantirait la prospérité et la productivité. Cependant, il faut poser le problème d’une façon différente. Il est évident que l’Europe a besoin de plus de croissance économique et d’un marché de l’emploi plus fort ; s’il n’y a pas de résultats significatifs d’ici cinq ans, alors là, vraiment, le projet européen sera en danger, de même que la stabilité politique dans beaucoup de pays sera mise à l’épreuve. Notre système solidaire a absolument besoin de croissance économique pour continuer à fonctionner. Donc relancer l’économie par tous les moyens, c’est-à-dire en menant des politiques d’investissement de grande ampleur en utilisant justement les immenses marchés dont nous disposons de manière beaucoup plus intense qu’actuellement, est une nécessité absolue qui doit être aidée par des réformes au niveau des États membres pour améliorer le fonctionnement du marché du travail en le rendant plus flexible pour que la demande puisse correspondre à l’offre et vice-versa, et que les entreprises puissent embaucher plus facilement, etc. En bref, le redressement de l’Europe ne peut s’accomplir qu’à la condition que de nombreuses mesures soient prises au niveau de l’U.E. comme au niveau de la zone euro pour, justement, parvenir à relancer notre économie. C’est ça le grand thème de l’Europe. Il n’est donc pas nécessaire d’ouvrir de grands débats idéologiques au sujet du marché ou de la politique. Au contraire, il faut simplement œuvrer de manière très pragmatique pour relancer la croissance économique.

Comprenez-vous pourquoi le traité transatlantique inquiète une partie des citoyens européens ?

Le commerce, en général, crée de la prospérité. À la fin des années 1950, c’est-à-dire au commencement de la communauté européenne, il est évident qu’en ouvrant les frontières de la France et de la Belgique, par exemple, la concurrence entre les pays et les entreprises fut directement plus importante. Certaines industries ont disparu alors que d’autres ont été créées. Et le résultat de cette politique pour la Belgique fut spectaculaire : en douze ans, le niveau de vie des Belges a doublé. La concurrence crée donc de la prospérité. La Chine, par exemple, a effectué un travail remarquable en devenant une grande nation d’exportation, ce qui a permis à des millions de Chinois d’améliorer leur mode de vie. Donc d’une manière générale, l’Europe est très favorable à des accords qui ouvrent des marchés nouveaux et qui offrent de nouvelles perspectives commerciales. Toutes les études menées au sujet de l’impact qu’aurait le traité transatlantique sur l’Europe et les Etats-Unis sont formelles : cela générera une situation gagnante pour tout le monde et il est évident que l’Europe y gagnera beaucoup. Bien sûr, nous devrons veiller à ce que tous les marchés soient ouverts de la même manière, c’est-à-dire d’une façon équitable pour ne pas créer de nouvelles inégalités ou, du moins, de nouvelles distorsions. Tout dépend donc du contenu de la négociation. Et puis, je crois que les Français et les autres citoyens européens sont, tout de même, majoritairement favorables à une plus grande ouverture des marchés. Certaines craintes concernant ces changements existent, évidemment, mais ce n’est pas le cœur du problème, même si certains partis populistes et certaines associations prétendent le contraire. Or, quand on fait de la politique, il faut garder à l’esprit que l’on doit toujours aborder les problèmes dans leur totalité, c’est-à-dire en adoptant une vue d’ensemble des situations. Ce n’est pas parce qu’il subsiste des doutes, des résistances ou même des questions soulevées par l’opposition que l’on doit jeter le bébé avec l’eau du bain. Bien sûr, le dialogue et la transparence sont deux éléments indispensables pour avancer politiquement, mais on se doit de tenir un cap car cet accord sera très profitable pour ces deux puissances économiques.

De la même manière, nous sommes en train de conclure des accords avec d’autres pays, comme la Corée du Sud, le Japon, Singapour et même l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie, et j’espère que nous parviendrons à relancer un nouvel accord de libre échange avec l’Inde. Logiquement, un accord de ce type passé avec les Etats-Unis est plus propice à inquiéter les citoyens parce qu’il s’agit là d’une très grande puissance économique et que combinées, nos deux puissances représenteront la moitié du PIB mondial. Je pense donc que d’avantage de transparence aidera les européens à accepter et surtout à comprendre ce nouveau traité.

Êtes-vous favorable à la création d’une Europe purement fédérale ?

Je refuse d’entrer dans ce genre discussion. En Belgique, par exemple, la réforme de l’État suscite beaucoup de controverses et certains plaident en faveur d’une Belgique fédérale, d’ailleurs, je pense qu’ils ont raison. Seulement, la Belgique, sous certains aspects, est déjà un État confédéral qui offre l’opportunité à ses différentes régions de traiter librement dans beaucoup de domaines qui relèvent de leurs compétences. Donc je n’aime pas cette étiquette de partisan d’une Europe fédérale ou confédérale que l’on tente parfois de me coller et je refuse donc de répondre à cette question que l’on me pose souvent : « quelle est la phase finale de l’Union européenne ? » Honnêtement, nous n’en savons rien. Ce que nous savons par contre, c’est que, quand on a décidé d’adopter une monnaie commune, il faut aussi que la politique devienne commune. Il n’est pas raisonnable de se trouver avec une seule monnaie commune et, par exemple, dix-huit États qui, chacun de leur côté, poursuivent des buts différents en prenant des décisions politiques elles-mêmes différentes de celles de leurs voisins. Il faut que l’Europe parvienne à instaurer d’avantage de cohésion et de cohérence dans les prises de décisions politiques de ses États membres. Cela signifie donc que l’intégration économique doit être renforcée, pas par choix idéologique mais simplement parce qu’il s’agit là de la conséquence logique de ce choix fondamental qui a été l’adoption d’une monnaie commune. Alors, même si presque personne ne souhaite l’abandon de l’euro, je constate que plusieurs gouvernements refusent toujours de prendre des décisions logiques allant dans le sens des intérêts de l’Euro.

Pourquoi les instances dirigeantes européennes n’arrivent-elles pas à réglementer la fiscalité luxembourgeoise qui pénalise beaucoup d’autres États membres, dont les citoyens les plus fortunés, ainsi que les grandes entreprises, s’enfuient au Luxembourg pour échapper à la fiscalité de leur pays ?

Là encore, il faut éviter de caricaturer les choses. Quelle est la réalité, même si on la déplore ? Et bien, c’est qu’il n’y a pas de politique fiscale harmonisée en Europe. Et pourquoi donc ? Parce que les États membres voulaient à tout prix que l’on conserve la règle du vote à l’unanimité pour prendre toutes les décisions de ce genre. Pour tout ce qui concerne la fiscalité, on peut considérer cela comme le noyau dur de la souveraineté nationale. Alors, il ne faut pas s’étonner que les systèmes fiscaux diffèrent d’un pays à l’autre. D’une certaine manière, il s’agit là que d’une conséquence de ce choix fondamental qui a été de considérer que les décisions en matière de fiscalité ne devraient relever exclusivement que des gouvernements et des parlements nationaux.

Il serait cependant inexacte de considérer que nous n’avons pas avancé sur ces sujets, seulement, nous l’avons fait à chaque fois avec l’accord à l’unanimité de tous les représentants des États membres. Il y a deux ans, j’ai organisé un conseil européen qui avait pour thématique le problème de l’évasion et de la fraude fiscale. La proposition qui a été adoptée à l’occasion de ce conseil fut l’échange automatique de données d’actifs financiers à travers la zone euro sous l’égide de l’OCDE, et même, depuis peu, à travers le monde entier via un partenariat en ce sens avec plus d’une cinquantaine de pays. Donc, en ayant respecté les compétences nationales en matière de législation, on effectue quand même un pas immense dans la lutte contre l’évasion et la fraude fiscale en échangeant toutes ces données qui étaient, jusqu’à présent, dissimulées et dissimulables.

Enfin, quand certains pays rencontres des problèmes pour faire appliquer leur politique fiscale, d’autres pays adoptent des mesures qui peuvent être à même de susciter le doute tant ces derniers semblent choisir de se dérober à leurs obligations concernant l’imposition. En Belgique, le système fiscal était autrefois très avantageux, surtout pour les grandes multinationales, mais nous avons dû le modifier ce système parce que l’Europe considérait justement que notre système comportait une sorte d’aide d’État plus ou moins dissimulée, c’est-à-dire un élément de concurrence déloyale par rapport à d’autres États. À partir là, si concurrence déloyale il y a, la commission européenne dispose des pouvoirs pour intervenir et faire changer ce genre de système. Je viens d’apprendre que la Commission vient d’ouvrir récemment une enquête au sujet du système de « tax rulings » au Luxembourg en particulier, et je crois savoir aussi que la commission vient d’intervenir sur certains aspects de la législation hollandaise, et qu’elle s’intéresse au système fiscal irlandais. Ce n’est donc pas un problème qui concerne uniquement le Luxembourg, puisque certains autres pays ont des systèmes fiscaux qui, automatiquement, créent une sorte de concurrence déloyale entre les États membres.

Comment la France, qui fait figure de mauvais élève de l’Europe actuellement, peut-elle rattraper le retard qu’elle a accumulé par rapport à d’autres pays comme l’Allemagne par exemple ?

Au risque d’être, comme souvent trop nuancé, je souhaite d’abord rappeler que l’économie allemande a été très forte dès le début de la communauté européenne. Du temps où j’étais encore étudiant, il y avait une réévaluation régulière du Deutsche Mark allemand par rapport à toutes les autres monnaies européennes.

Vous oubliez que le Général de Gaulle avait instauré le nouveau franc tout de même…

Oui, mais ce n’était qu’une façon de recalculer la valeur du franc, pas d’une réévaluation à la hausse puisque on a simplement considéré qu’un nouveau franc serait équivalent à cent anciens francs ; il ne s’agit donc là que d’une présentation différente de la monnaie mais en aucun cas d’une réévaluation réelle. Il est cependant incontestable que le franc français avait littéralement décroché par rapport au Deutsche Mark d’une manière constante et ce, dès le début des années 1960. Puis, il y a eu cette période délicate pour l’économie allemande qui fut l’après-réunification où, pendant pratiquement dix ans, la croissance économique en Allemagne était très lente alors que simultanément, l’économie française s’avérait plus performante en termes de croissance que l’Allemagne. Seulement, l’Allemagne a réussi à sortir de cette torpeur en engageant d’importantes et très profondes réformes du marché du travail pour rendre son économie beaucoup plus compétitive. D’une certaine manière, elle s’est ainsi mieux préparée à affronter des crises – comme celle de la zone euro en 2010 – que beaucoup d’autres pays, dont la France. Aujourd’hui, les Allemands tirent donc tous les avantages de cette politique qu’ils ont commencé à mener il y a déjà plusieurs années. Cependant, l’économie allemande subit aussi quelques contrecoups de cette crise ; il n’est donc pas question d’idéaliser le bilan de l’Allemagne. Alors, comment la France et les autres doivent-ils réagir pour redevenir compétitifs ? Je crois que le gouvernement français actuel a très bien compris qu’il était nécessaire d’engager des réformes importantes, telles que le pacte de responsabilité qui doit désormais être mis en application, ainsi que de grandes coupes budgétaires, même si ce n’est pas vraiment le moment pour cela. Mais il faut, pour la France, mettre de l’ordre dans ses finances, ne serait-ce que pour assainir la dette qui a atteint un certain niveau, ainsi que rétablir un déficit sous la barre des 3% maximums autorisés. Donc la France est engagée dans une politique de réforme et ce, qu’elle le veuille ou non. Peu importe que le gouvernement actuel soit de gauche ou de droite, il n’y a pas vingt-six manières de sortir de cette crise : il faut réformer. Cependant, la France n’est pas le seul État qui doit faire ce genre de réformes ; il y a aussi l’Italie ou la Belgique. Bref, rétablir la compétitivité est indispensable pour revigorer le marché de l’emploi et l’économie en général. Et il ne faut pas oublier que le but ultime que nous poursuivons est de relancer le marché de l’emploi et donc de faire diminuer le chômage. La France et l’Allemagne avaient, par exemple, des chiffres similaires concernant le chômage avant la crise (environ 9%), alors que désormais, la France est à plus de 10% et l’Allemagne à 5%. Mais cette situation n’a rien de récent ; ce décrochage n’est d’ailleurs pas uniquement la faute du gouvernement français actuel puisque cela a commencé dès le gouvernement précédent. Donc c’est bien un redressement national qui doit être effectué en France. La France est-elle capable de se redresser ? Oui, c’est évident. Est-ce qu’elle le fera ? L’avenir nous le dira…

Pensez-vous que les Français soient capables de supporter une cure de rigueur ?

Bien sûr que oui. Mais interrogez-vous d’abord sur le sens du mot « rigueur » qui, selon moi, devrait être évité, comme d’autres « grands mots » couramment utilisés tels que l’ « austérité ». Ne peut-on tout simplement pas dire qu’il faut mettre de l’ordre dans les finances publiques pour ainsi les rendre plus saines ? Voilà, par exemple, une autre manière de présenter les choses. Pendant très longtemps, la France avait un déficit extrêmement bas, c’est-à-dire jusque dans les années 1970. Alors pourquoi ne réussirait-elle pas aujourd’hui à rétablir une situation financière similaire à celle qu’elle a connue ? Ce qui a été fait autrefois peut toujours se faire aujourd’hui.

Qu’est-ce que la grandeur en politique ?

L’idée de grandeur est souvent associée à la nation, à la grandeur d’un pays. Il faut cependant toujours veiller à ne pas « chuter » depuis ce sentiment de fierté d’appartenance à une grande nation – même s’il est tout à fait normal de se sentir fier d’être Français, ou Allemand, ou Belge, ou Italien et de considérer son pays comme un grand pays. Le problème qui se pose souvent avec ce concept de grandeur, c’est que cela privilégie un discours nationaliste, un discours de fierté nationale par rapport aux autres, c’est-à-dire que l’on devient fier d’être français parce que l’on se sent différent des autres et quelque part supérieur à eux. En France, ce concept renvoie systématiquement au Général de Gaulle, à la période gaulliste, et ce d’une manière beaucoup plus positive que ce dont on pourrait croire parce que cela mobilise les gens autour d’un intérêt commun ; celui de la France. Mais quand cela devient un concept négatif – et donc détestable – par rapport aux autres, c’est-à-dire quand l’on se sent plus grand que les autres, et bien cela peut dégénérer comme cela a dégénéré du temps de la grandeur colonialiste ou de la grandeur par les conquêtes militaires.

Concernant les individus, quand j’avais votre âge, j’avais lu un livre très intéressant d’un grand journaliste américain du New York Times et du Herald Tribune désormais décédé depuis longtemps et qui s’appelait C.L. Sulzberger ; il avait écrit « The Age of Mediocrity » dans lequel il expliquait que son époque, les années 1960, était une période médiocre. Pour lui, les grands personnages n’émergeaient qu’en période de guerre. Et là, je me suis dit : « quand on est en démocratie et que l’on doit gérer au quotidien l’économie et tous les problèmes qui se posent, on en sort rarement grand. Au contraire, quand on est engagé dans une lutte armée, d’autant plus si l’on en sort vainqueur de cette lutte, alors automatiquement, les gens considéreront qu’ils ont affaire à un très grand personnage ». Donc la grandeur est souvent associée à des périodes de crise extrême. Mais dans la vie ordinaire, régler constamment de petits problèmes et trouver des solutions progressives pour améliorer le marché de l’emploi ne vous permet pas d’en sortir grandi, parce que ce n’est pas très excitant et donc pas très grand. Seulement, les périodes de guerre qui permettent à un homme politique de sortir du lot et d’en sortir grandi sont extrêmement rares. Dans la période récente, il n’y a eu que la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS que l’on peut considérer comme un grand événement qui, comme toujours ou presque, résulte d’un accident, ou d’une succession d’accidents. Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev n’avait pas l’intention de détruire l’Union soviétique ; c’est arrivé seulement à cause d’un enchainement de décisions individuelles. L’unification allemande qui résulte, entre autre, de la chute du mur a donc été un événement majeur de l’histoire dont le chancelier Helmut Kohl est indiscutablement sorti grandi de cette événement ; grâce à la chute du mur, il a pu unifier les cinq grands Länder allemands. Gorbatchev est aussi considéré comme un grand puisqu’il a créé, sans vraiment le vouloir, un événement majeur dans l’histoire européenne. Mais au quotidien, dans un cadre démocratique, faire son travail de dirigeant ne suffit pas pour être considéré comme un grand. Pourtant, c’est tout aussi essentiel. Donc pour que la grandeur émerge, il faut de grands hommes qui puissent se saisir de grands moments.

Si vous étiez l’Histoire, comment percevriez-vous le bilan d’Herman Van Rompuy, le premier président du Conseil européen ?

Une seule chose est indiscutable : je suis et je resterai le premier à avoir assumé cette fonction importante. Ça, on ne me l’enlèvera pas. Puis, par un effort collectif, nous avons sauvé l’euro car si la zone euro s’était écroulée, toute l’Union européenne aurait été mise en danger. Et si l’Union européenne s’était effondré, et bien cela aurait signifié que le plus grand projet de paix dans l’histoire de l’humanité se serait effondré. Dans l’histoire du monde, ce n’était jamais arrivé que vingt-huit pays se mettent ensembles et renoncent à une partie de leur souveraineté pour créer des institutions communautaires et donc, par conséquent, des organes supranationaux ; c’est du jamais vu. Désormais, c’est aux générations futures qui, confrontées à de nouveaux défis, devront assumer toutes leurs responsabilités. Concernant la période pendant laquelle j’ai occupé des responsabilités, je crois que l’on a fait tout ce que l’on croyait devoir faire pour éviter le pire. Mais globalement ; nous ne sommes que des maillons d’une très longue chaîne, même si notre rôle n’est pas forcement toujours spectaculaire ou flamboyant. Cependant, dans cette chaîne de la présidence européenne, je serai toujours le premier maillon.

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Journaliste, Gribouilleur, Novö Pandore, etc...

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