Nous y voilà, la dernière rencontre. Il y aurait pu en avoir des dizaines d’autres, bien sûr. 

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Partout en France et depuis quelques années les collectifs poussent, les associations s’élèvent et nos villes s’illuminent par endroits. Parfois cachés ou enfouis, à la lumière des riverains et des nuits provinciales, dans des clubs, des ponts, des champs, des parcs, des forêts, des salles de concerts, des Mjcs, des chapelles, des cloîtres tous se retrouvent avec le désir souvent identique de promouvoir une culture trop souvent dénigrée.

Cette envie commune de s’oublier le temps d’une nuit, de découvrir des nouveaux artistes à l’aune des festivals d’été, ils me l’ont racontée. Qu’elles soient de Nantes, de Rennes, de Lyon et aujourd’hui de Toulouse, ces interviews ont eu pour but d’aller à la rencontre de ceux qui participent activement et passionnément à la vie culturelle de nos villes, au déploiement d’une scène qui, de sa réputation et légitimité interne, se trouve encore parfois réduite aux silences par les pouvoirs publics.

Quelques semaines plus tôt, je m’interrogeais. Pourquoi et comment nous retrouvons-nous aussi nombreux dans ces clubs ou ces plaines citadines, chez nous ou chez nos amis, à danser et à partager sous les vibrations des bpm de ces artistes techno ?

Avec La Petite, association toulousaine dont les valeurs se situeraient entre la mutualisation des connaissances, l’insertion sociale, l’usage valorisé des nouvelles technologies numériques et la promotion de la culture techno, nous sommes revenus sur cette question de la fête. Des problématiques liées à la programmation d’artistes, nous en arrivons à nous questionner sur l’expérimentation du club. Avec Robin, programmateur des soirées Waiting Room, nous arrivons alors au bout de ce premier bilan musical. L’expérimentation comme réponse au cloisonnement. Musicale, sociale, technique ou technologique, collective ou indépendante, elle sont finalement le leitmotiv de ces associations. Revenons-y encore une dernière fois.

Quel est ton poste à La Petite ?

Je fais de la communication sur le projet mais globalement je m’occupe vraiment de la partie production des soirées Waiting Room. 

Comment se déroule le processus de programmation des soirées ?

C’est en fonction de ce que j’écoute. J’écoute tout le temps de la musique et on réfléchit à quel artiste pourrait correspondre au lieu, à la période où on veut le faire jouer. J’écoute et je me dis que « putain ça c’est chouette« , je regarde qui il est, quel est son label, comment la presse musicale parle de lui, quelle est son histoire, qu’est-ce qu’il apporte de plus que les autres. Ensuite on le contacte et on fait un plateau pour que ça colle avec le lieu, avec l’artiste avec lequel il va jouer. Même le public, c’est marrant, on sait qu’il va nous suivre, parce qu’on est exigeant et pointu autant dans les trucs confidentiels qu’avec des artistes plus connus. On pourrait appeler Gonzalez, moi je l’aime beaucoup, mais évidemment c’est vachement connu. Mais il a une vraie légitimité et c’est pointu. 

Est-ce important de ne pas entrer dans un moule ?

C’est ça. Après je ne sais pas, pour en revenir à la programmation plus techno, je crois que je n’ai pas assez de technique et de connaissances musicales techno pour me dire « qu’est-ce que ce mec apporte de plus qu’un autre mec émergent de la techno » tu vois ce que je veux dire. Alors qu’Antonin, le stagiaire avec qui je travaille, va le voir. Mais pour moi c’est abstrait, et c’est parce que lui a une pratique de Dj. 

As-tu senti des jugements négatifs du fait que tu n’es pas Dj ?

Oui. J’ai commencé à écouter de la musique électronique avec des artistes pop comme MIA; et en fait je n’ai aucun problème à faire un before chez moi pour écouter du Britney et faire le con avec mes potes puis aller à un concert de drone et grave kiffer; je fais la part des choses. J’arrive autant à aimer à leur juste valeur chaque style. Je suis comme ça. J’ai l’impression qu’en France, je ne connais pas tout le monde bien sûr, comme je commence en tant que programmateur je découvre, qu’on a ce côté hyper pointilleux, très intellectuel. C’est pour ça que j’aime beaucoup la scène anglaise elle est beaucoup plus débridée. Les anglais et plein de gens que je connais là bas, sont dans cette démarche, ils s’en foutent, ils n’ont pas de problèmes face à ce qu’ils écoutent. Pendant hyper longtemps je pensais me décrédibiliser si je disais aux gens ce que j’écoutais, je trouvais ça honteux. Mais j’ai arrêté cette attitude, c’était stupide. Dans la musique électronique aujourd’hui on voit ces vieux rebels avec la dance noisy agressive qui reprennent les codes de la musique commerciale et qui les jouent pour une Boiler Room ou dans des festivals hypers pointus. Il y a deux ans ça ne se serait pas assumé mais maintenant ça se fait, et là je me dis que c’est cool. 

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La Petite avec les soirées The Waiting Room organise des événements différents; c’est ce que l’on peut écouter normalement en club; c’est plus intimiste, dans des lieux atypiques… Vous vous placez dans quelle logique?

C’est clairement des soirées de hipsters et on le sait. Je traîne dans ce milieu là et je ne le renie pas du tout. Mes amis sont comme ça, je le suis aussi, mais en fait les Waiting Room ce sont surtout les gens qui se les sont appropriés. On est pointu mais j’essaye toujours de ne pas être dans quelque chose de hype. Je l’ai fait sur l’aspect communautaire du truc, comme le ciblage des points de distributions des flyers, la communication se fait seulement sur les réseau sociaux, etc…. Mais ça tient aussi aux soucis de budget parce qu’on ne peut pas se permettre d’avoir des affiches. Mais le public se l’est approprié, comme ça, il s’est pris au jeu. Celà fait quatre soirées qu’on est sold out entre cinq et dix euros. Il y a en engouement. Il faut y être, c’est un peu « the place to be », tu t’en fous si tu ne connais pas le son parce que c’est de la qualité, tu es dans un lieu atypique. On est dans une communication un peu branchée, mais j’essaye quand même toujours de ne pas être trop dans ces trucs là.

Tu peux expliquer la démarche concernant ces lieux atypiques ?

La Petite et Émilie notre directrice, ont toujours voulu inscrire le projet dans l’urbain, avec la relation avec le citoyen. Là il y a l’application Ville Sonore, cette résidence virtuelle d’artistes dans la ville. On avait déjà commencé avec le festival à être dans des lieux atypiques, on avait fait des extras de Nuits Sonores, des activités un peu funs, et ça avait vachement plu. On avait fait un petit train touristique-mix qui parcourait la ville et les gens suivaient, c’était assez fun. On a commencé à faire dans des lieux atypiques quand on a arrêté le festival et qu’on a fait des soirées de soutien, tout simplement parce qu’on s’est rendu compte que c’était hyper risqué de faire des soirées dans des salles comme le Bikini. On n’a pas le bar et on n’a que des revenus sur la billetterie, on a beau faire venir quelqu’un de hyper classe, s’il y a une soirée à l’Inox en face, si les gens veulent pas payer quinze euros, ils ne viendront pas et ils s’en foutront. Donc on a commencé à faire dans des lieux atypiques et on s’est rendu compte que le format fonctionnait bien. On ne voulait pas faire le festival et on a continué dans ces soirées, on a fait une saison, on a commencé doucement et ça a pris carrément de l’ampleur. On avait un peu perdu notre public après le festival, parce que forcément quand tu communiques sur un échec, ça fédère les gens sur le projet mais ça donne l’image d’une asso fébrile et pas forcément… tu passes d’un truc à rien, le gens ne comprennent pas trop. Et du coup avec Waiting Room maintenant on a un vrai public, une base, ça fait plaisir. Et autant sur différents types de public parce qu’il a entre vingt et quarante ans, donc c’est plutôt chouette. Ça élargie et ça enlève un peu ce côté branchouille clubber, même si j’aime beaucoup ce type de public aussi, parce qu’il amène un côté frais à ces soirées, un côté du clubbing qui est assez chouette, la fête, la teuf quoi ! Mais j’apprécie aussi ce public plus posé, plus afterwork, qui soutient le projet, qui veut voir les lieux, etc.

Comment se déroule le choix des lieux ?

D’abord, ça commence par des envies, des lieux qu’on aime bien. Mais les acceptations prennent du temps. Je m’occupe des lieux, et déjà en trouver avec des jauges d’au moins de cent personnes minimum ce n’est pas facile en centre ville. Après, si c’est une cours particulière, il faut trouver le mec, le rencontrer, lui parler du projet, le convaincre, etc. Après toutes les démarches ça peut nous prendre du temps. Là pour février ça nous a pris six mois à le faire.

Y’a-t-il des refus du fait que ce soit de la musique électronique ?

Ah oui ! Les gens disent que c’est du « boum boum », voilà ce qu’ils nous disent. Musique électronique égal drogue, alcool, dégradation des lieux, violence sur la voie publique, tous ces trucs. On a quand même la chance d’avoir un format tôt, de 19h30 à 23h30 même si c’est de la musique de club, donc ça c’est un atout. Après ça dépend, on a eu des lieux de fous où les mecs étaient mégas chauds, avec des patrimoines culturels de dingos. On est allé à la cour du Crous dans le centre-ville, et on a rencontré un mec hyper partant mais son collègue n’a pas compris pourquoi on voulait faire ça. Au bout d’une heure il nous a demandé pourquoi on se faisait chier. On lui expliquait que c’était pour donner un nouveau regard sur ce lieu. La cours du Crous ça va, tu fous des barrières pour protéger les voitures et c’est bon. C’est en fonction de la personne que tu as en face, si elle adhère au projet ou pas. Si elle comprend elle va directement adhérer et t’aider, sinon… elle s’en fout. Mais pour un concert de chambre ils vont dire oui.

L’écoute diffère réellement selon les lieux des événements ?

Grave, je pense que c’est carrément différent. Une salle de concert comme le Bikini est une super belle salle avec une vraie âme, mais une soirée club dans une salle de concert, tu auras l’âme de la salle de concert que tu ne pourras pas enlever. Alors que détourner une chapelle par exemple pour une soirée club ça va complètement changer ton écoute. Tu vas faire plus attention, et ce sont les gens qui vont s’approprier le lieu. Comment ils dansent, comment ils interagissent. Tu ne vas pas avoir la même manière de te déplacer dans une chapelle pour aller prendre ton verre que dans le Bikini. C’est dans le ressenti. Ce qui est sûr c’est que ça change, et techniquement aussi. Il y a souvent des retours où les gens nous disent que le son n’est pas assez fort mais on a pas l’acoustique qu’il faut, on fait le maximum mais on a pas non plus un budget de malade pour avoir un système son génial. Mais les gens se prennent au jeu, ils savent qu’ils n’auront pas une qualité de son de malade mais ce qu’il faut pour passer une bonne soirée. 

Et le détournement d’horaires classiques du club ?

Ah oui, ça permet déjà d’avoir un autre public, l’horaire et le jour. Les mecs de trente ou quarante ans ont pas forcément envie de sortir de minuit à cinq heures du matin. C’est plus accessible, et tu as une écoute plus attentive, plus intellectuelle, mentale, qu’à trois heures du matin. Pour Randomer, les gens étaient fous, tu avais l’impression qu’il était quatre heures du matin, ils dansaient grave. Et à côté tu avais aussi des gens qui étaient posés, parce qu’il était 22 heures.

Tu parlais du ciblage tout à l’heure : Waiting Room est presque tout numérique, de la communication sur les réseaux sociaux aux flyerx en réalité augmenté. Comment gérer l’utilisation numérique et l’engouement pour le support matériel ?

Avec Ville Sonore on utilise que le son alors qu’on est très victime de l’image. On est tout numérique mais sans image. C’est un peu paradoxal. Émilie me dit que le média de demain c’est la radio. Et je pense qu’elle n’a pas tord parce que les gens vont en avoir marre de toute cette culture de l’image. Dans le film Her – que j’ai pas du tout aimé d’ailleurs – où ça ne fonctionne qu’avec la voix, je trouve ça vachement intéressant de ne plus être devant un écran, ou du moins de n’avoir plus que l’interaction sonore. Mais là on est toujours dans l’expérimentation du club, des musiques, du lieu.. La Petite a toujours été un laboratoire, au début on faisait du booking, on a fait des projets d’artistes, une application, des festivals. Émilie a toujours vu La Petite comme un labo et c’est pour ça qu’on a vachement évolué, on a rencontré plein de gens. Je pense que ça ne restera jamais un truc fixe, sauf si on change de directeur et qu’il a une autre vision du projet. Pour moi c’est toujours en perpétuelle évolution. C’est carrément possible que dans quelques années il n’y ait plus les Waiting Room.

Vous suivez les évolutions des modes, les intérêts du public ?

Nous notre but c’est de ne pas être à la mode mais de faire ce qu’on aime. On faisait des trucs expérimentaux qui n’étaient pas à la mode il y a cinq ou six ans et qui maintenant le sont, et les Waiting Room permettent de faire ça. Le 25 février avec Ninos du Brasil je flippe un peu parce que je me suis un peu lâché dans la programmation, on termine par Tessela qui est plus clubbing, mais avec Ninos je me pose la question face à ce mélange si particulier, de comment va réagir le public? Comme c’est aux Nuits Sonores alors ça peut être vu comme un truc hype et ils vont y aller, ou alors ils vont pas du tout aimer et ils ne viendront pas. Pour moi c’est le premier artiste qui sort du sentier battu mais qui a quand même le pied dedans avec des machines électroniques dans le live. Ce sont deux batteurs qui sont déguisés et qui gueulent dans le micro avec des machines. Je suis trop fan, je suis vraiment content. J’aimerais bien qu’on fasse un peu d’indie rock dans les Waiting Room, mais j’ose pas trop le faire. Est-ce que le public comprendrait ? Ça se fera au fur et à mesure et je pense que Ninos est un test.

Tu ne te sens pas enfermé dans un système ?

Pas du tout. On a toujours fait jouer des groupes qu’on soutenait, dont on soutient le projet artistique et le message. On ne s’est pas dit qu’on ferait un truc qu’on n’aimait pas sous prétexte que ça remplirait. 

Certains ont l’impression que des grosses machines dérivent vers du remplissage.

Ouais carrément. Tu vois en revenant au Weather Festival, c’est quelque chose de fou parce que ce sont des programmations pointues mais le Weather est devenu carrément mainstream pour moi. Ils font toujours un peu jouer les mêmes mais cet engouement pour ce festival est fou ! Moi je ne pourrais pas écouter de la techno pendant deux ou trois jours comme au Dekmantel, j’aime bien qu’il y ait un peu de variétés. Je trouve que les Nuits Sonores sont bien là dedans, mêler Factory Floor avec… je ne sais pas si tu les a vu en live, c’est juste incroyable. Déjà leur EP est trop chouette, et en live c’est hyper intense, hyper puissant, et c’est agréable d’avoir des mecs derrière des instruments qui font une techno hyper tribale. Il y a un vrai contact avec le public même s’ils ne sont pas très chaleureux. Et c’est pour ça que j’ai pris Ninos, pour des mecs techno avec des instruments. Je ne dis pas que les Djs ne peuvent pas communiquer mais entre un mec à la batterie et un mec derrière ses platines, ça n’en jette pas de la même manière. Mais il y en a, comme à la Boiler Room de Spencer Parker où il pète son casque, il est à donf et là il envoie grave. En fait je retire ce que je dis, ça dépend des gens. 

Quel est l’objectif des Waiting Room finalement?

L’avantage de l’asso c’est quand même de rencontrer des personnes, et ça c’est cool de nous aider, mais il faut aussi que les gens se sentent proche du projet, qu’ils puisent rencontrer des gens, faut qu’il y ait une vraie valeur. Je suis content, il y a un truc qui s’est passé. J’ai trouvé ça un peu déroutant et en même temps ça m’a rassuré. À la soirée de Qoso à la chapelle, un mec vient me voir et me dit qu’il y avait eu deux plaintes de deux mecs pour des insultes homophobes pendant la soirée. Et je me suis dit que c’est chaud parce que c’est pas malgay friendly, c’est quand même un milieu culturel branché et ouvert. Je me dis que la prochaine fois on va surveiller et on dégagera la personne si elle fait chier. Mais en même temps, je me suis dit que c’est cool parce que ça y est, on commence à toucher un autre public. C’est un signe que ça grandit, et d’un côté c’est bien, on a des cons mais peut être que grâce à nous les mentalités vont changer.

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Crédits photos : Cédric Lange et Gigsonlive

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