Ce n’est pas le Philharmonique de Vienne, de Berlin, de New York, de Londres, mais l’Ensemble Nouvelles Portées ! Fondé en 2014, c’est un orchestre en devenir avec de jeunes et brillants instrumentistes. L’objectif, comme pour les deux chefs qui le dirigent, est de défendre un répertoire peu interprété. L’orchestre a la fougue de la jeunesse et l’a montré tout au long de la soirée à la Cathédrale Notre-Dame-du-Liban.

ensemble

La première partie était dirigée par Marc Hajjar. C’est avec une œuvre du jeune compositeur Olivier Calmel qu’a débuté le concert. Ce compositeur de grand talent passe de la musique de répertoire à la musique de film, au jazz, avec autant de facilité dans l’écriture. « Reflets d’Enfance » est une œuvre en cinq parties où l’on reconnait les influences de Camel – Ravel, Debussy, Dukas – et le rythme du jazz. La dernière partie est d’une écriture que John Williams n’aurait pas reniée. L’orchestre a pris un réel plaisir à jouer cette œuvre qui va du premier éveil aux premiers désirs d’avenir.

Le concerto pour cor de Richard Strauss a suivi avec en soliste le brillant Pierre Badol. On sait tout l’amour que portait Strauss pour cet instrument, son père ayant été cor soliste à l’Orchestre de la Cour de Bavière à Munich. Ce concerto a été écrit en 1942 en hommage à son père. Est-ce à cause du contexte de l’époque, mais c’est une œuvre assez intimiste, très classique, mozartienne. Elle n’est pas d’un très grand intérêt au niveau de l’écriture. L’orchestre a accompagné de manière efficace ce jeune soliste.

A l’entracte c’est l’autre chef, Victor Jacob, qui a pris la baguette. Sa direction de la 4ème symphonie de Beethoven, pas des plus jouées, était très analytique ; pas de romantisme effréné, beaucoup de respect de la partition, d’énergie et de précision. L’orchestre a suivi à la lettre cette lecture moderne et on a pu ainsi apprécier tout le génie harmonique de l’écriture de Beethoven.

En voulant en savoir plus sur ces jeunes chefs et leur Orchestre, nous les avons interviewés. (M pour Marc Hajjar, V pour Victor Jacob)

Est-ce qu’il ne faut pas être fou pour essayer de monter un orchestre aujourd’hui ?

M : Oui mais il faut être persuadé de ce qu’on veut ! A deux c’est plus facile

V : Dans les conditions et le stade où on en était dans nos vies de chef, moi tout seul  je ne l’aurais pas fait!

Alors on connaît des couples de cinéastes, d’écrivains, de musiciens, mais de chefs d’orchestre je crois que c’est une première.

V : Oui, cela existe de partager un concert mais pas avec une même formation musicale.

Sur un projet c’est unique non ?

M : Oui, cela fait un an et demi qu’on existe ! Mais on avait fait des projets similaires avant.

Comment vous vous êtes rencontré ?

M : Au Master en direction de la Royale Academy of Music !

Combien de temps êtes-vous restés dans cette Académie ?

V : Deux ans, et on a tout de suite accroché l’un l’autre. Au début sans aucune velléité de faire quoique ce soit.

Qu’est-ce qui fait que vous vous êtes trouvés ? Aimiez – vous boire des coups ensemble, sortir ?

V : Déjà on était Français !

M : La classe était petite, on était huit au départ…

V : Je ne veux pas mettre tout sur la nationalité, mais la langue était bien sûr un point commun ; la France a une manière très spécifique pour enseigner la musique, très solfège, on n’est pas des geeks du solfège, mais on a la même manière d’analyser la musique et au final cela nous a rapprochée.

On dit que les instrumentistes français sont très bons pour déchiffrer, est-ce une légende ?

M : Je ne pense pas, les anglais sont très forts.

V : A Londres il y a une politique pour les instrumentistes très difficile et très précaire, du coup il y a des tas de concerts tous les jours, c’est triste, mais donc ils sont meilleurs déchiffreurs qu’en France.

M : La formation théorique française, en analyse, est bien supérieure.

V : Dans notre classe on était meilleur pour chiffrer des accords, avoir l’oreille, en toute modestie on voyait qu’on avait appris ça depuis longtemps.

M : C’est sûr que cela vient de notre éducation française.

Pensez-vous comme le dit Inbal dans une interview qu’il n’y a pas de mauvais orchestres il n’y a que des mauvais chefs ? Avec votre orchestre qui est à géométrie variable, arrivez-vous à obtenir ce que vous désirez ?

M : Oui, mais depuis le début nous avons un noyau, c’est vrai il y a un turn over important.

V : Il y a des gens qui jouent moins bien que d’autres, et il y a des orchestres qui techniquement sont moins forts que d’autres ; il peut y avoir de mauvais chefs qui programment des œuvres trop difficiles pour le niveau de l’orchestre, mais aussi , et c’est là notre force et on doit le développer le plus c’est l’humain, nous ce qu’on va faire bosser c’est de l’humain, mais on ne peut pas dire qu’au niveau technique tous les orchestres sont au même niveau.

M : Le niveau de technicité a beaucoup évolué ;

Comment faites-vous pour que votre orchestre sonne bien, vous pouvez avoir de nombreuses répétitions ?

M : On a beaucoup d’étudiants du conservatoire mais aussi des professionnels qui sont dans d’autres orchestres en Europe, on a un très bon niveau d’instrumentistes.

Comment les choisissez vous?

M : Dès le départ c’était par nos réseaux, les amis d’amis…

Vous Marc  êtes-vous instrumentiste au départ ?

M : Oui je suis violoniste.

Avez-vous joué dans des orchestres ?

M : Je ne suis pas un professionnel musicalement parlant, j’avais un autre métier, ingénieur, j’avais fait Centrale de Lille et j’ai toujours joué en tant qu’amateur, je ne voulais pas entrer dans le circuit professionnel, je jouais dans les orchestres d’amateurs, d’étudiants de très bon niveau, comme le COGE

V : Il était le leader quand même !

M : J’ai basculé dans la musique en allant faire mon Master à Londres, cela fait à peine trois ans !

Pour intégrer le Master je suppose qu’il y a un concours de haut niveau ?

V : Oui, mais il oublie de vous dire – merde je dois raconter ta vie !- , il prenait des cours de direction avec Jean-Sébastien Béreau !

M : Oui j’avais quand même un certain niveau pour la direction d ‘orchestre ; c’est un des chefs d’orchestre d’étudiants qui m’avait conseillé d’aller le voir ! Je voulais continuer dans la musique mais plus comme violoniste, mais dans la direction d’orchestre. C’est en 2013 que j’ai sauté le pas !

Mais passer d’une partition de violoniste à celle de chef d’orchestre il y a un grand pas à franchir non?

M : J’ai beaucoup joué dans les orchestre d’étudiants en France et en Europe et j’étais souvent premier violon, donc cela incite à voir ce qui se passe de l’autre côté parce que nous sommes près du chef, on a ce petit rôle de leader ; mais le fait d’être dans l’orchestre, de jouer avec les autres et d’avoir cette sensation de jouer avec trente même quatre vingt instrumentistes, donne l’envie de partager notre idée de la musique, c’est ce qui s’est passé pour moi !

Et vous Victor vous avez changé de voix !

V : Excellent le jeu de mots! Moi j’ai décidé assez tôt de faire de la musique dans ma vie ! En fait je suis entré à la Maîtrise de Radio France quand j’avais dix ans, j’ai fait le cursus complet jusqu’à dix sept ans et vers quinze ans je savais que je voulais faire que de la musique ; à treize ans je commençais à apprendre à diriger du chœur, Sofi Jeannin, la chef des chœurs m’a formé à la direction ; et à la sortie de la Maîtrise, Sofi m’a présenté à Niel Thomson, chef d’orchestre anglais, directeur du Royal College qui m’a donné des cours particuliers, j’ai fait ses Master Classes, j’ai continué aussi mes études de musique et chanté professionnellement  pendant quatre ans dans des chœurs, je suis ténor, et a 22 ans je me disais qu’il fallait encore me former et j’ai tenté l’Académie et j’ai rencontré ainsi Marc.

Pour créer un orchestre, êtes-vous obligés de monter une société ?

V : A Londres on avait déjà fait des projets, on avait monté un orchestre qui s’appelait Place de l’Opéra, on jouait des extraits d’Opéra, tout était gratuit, on faisait au chapeau,

A Londres cela se fait beaucoup.

V : C’est vrai et du coup on s’est dit, on va faire la même chose à Paris. Là c’était différent parce qu’il fallait payer l’entrée, parce qu’on montait des projets beaucoup plus ambitieux, des plus gros orchestres, des œuvres, des lieux qu’on doit louer…Du coup on a monté cet orchestre Ensemble Nouvelles Portées et créé une association avec un Président, trésorier, secrétaire. Marc et moi on faisait tout jusqu’à il y a quelques semaines ; on a enfin une chargée de prod. Au début on a appelé les copains, puis on voulait avoir des solistes, c’était notre concept, des jeunes solistes qui ont besoin d’un orchestre pour jouer, ils sont très bons mais on ne les voit pas encore à Berlin comme Mathilde Calderini et  Aurèle Marthan et c’est vrai qu’ils nous ont extrêmement aidé en disant appelle machin, appelle machin, car on était à Londres depuis deux ans et on ne savait pas vraiment l’évolution des gens à Paris, on a commencé à bosser comme ça et on s’est retrouvé avec une quarantaine de musiciens pour le premier concert.

Où était votre premier concert ?

M : Au Temple de Penthemont dans le 7ème

V : On l’a rempli en faisant payer l’entrée.

M : On a choisi ce temple parce qu’il y avait un piano !

Et le programme ?

M et V : Deux concertos, le deuxième pour flûte de Mozart avec Mathilde et le treizième pour piano de Mozart avec Aurèle et une ouverture, Egmont, de Beethoven

M : Et la Sinfonietta de Poulenc

V : Qui est notre tube ! Le 18 décembre 2014, on a réussi à ramener du monde.

Qui prend la décision de la direction musicale, le partage des œuvres? En pleine nuit l’un de vous réveille l’autre pour lui dire j’ai envie de jouer telle œuvre ?

V : Marc me l’a fait une fois ! A une heure du mat il sortait d’un concert il m’a appelé pour me dire qu’il fallait absolument jouer les « Danses de Galanta » de Kodaly ! On marche aussi pas mal avec l’affinité avec le soliste, le premier concert c’était comme ça

M : Ou avec le compositeur !

Vous dirigez souvent des compositeurs contemporains ?

M : On essaye le plus souvent.

Avez-vous la possibilité de faire de nombreuses répétitions ?

V : On arrive à faire quatre répétitions,

M : On fait des partiels.

V : Le gros boulot c’est que les instrumentistes viennent, sachant qu’au départ personne n’est payé !

M : On a un bon cœur de musiciens.

V : On est ravi en général, car on a une bonne réputation ça se sait et les instrumentistes viennent jouer.

M : L’ambiance est bonne, la programmation plaît.

Alors le programme vous ne m’avez pas répondu !

V : On a chacun des envies, tout ce qui nous motive, on va le faire, on est chaud ! Si on a les moyens financiers et humains on le fera !

M : On fait aussi une programmation pour attirer du monde, souvent une pièce concertante avec un soliste qui est nouveau, et au niveau symphonique des pièces que les gens n’ont pas l’habitude d’entendre, ça était le cas de Poulenc, de Kodaly…

Question indiscrète, comment gagnez-vous votre vie actuellement ?

V : On a des concerts privés qui nous rapportent de l’argent, style événementiel,

M : Ce qui n’empêche pas de programmer des compositeurs tels que Couperin, Debussy…

V : On ne joue pas que des tubes, du gros répertoire. Moi je suis assistant à la Maîtrise de Radio France.

Vous avez un répertoire de prédilection ?

M : J’ai eu la chance de jouer deux mouvements de la « Symphonie Fantastique » de Berlioz, si je peux la jouer en entier j’y vais tout de suite ! Diriger « Daphnis » en entier ou jouer du Stravinsky ! Mais ça demande beaucoup de moyen !

V : « Daphnis » c’est énorme ! Et au niveau orchestre c’est monstrueux !

M : On se contrait en terme d’orchestre en bois par deux et en cordes deux ou quatre, pas beaucoup de cuivres, pas trop de percussion, on ne peut pas dépasser cinquante personnes ! On évite de faire des réductions, on aime bien jouer des pièces originales

V : Le répertoire est quand même assez large, il faut trouver le moment et le lieu, on a une liste énorme de ce que l’on veut jouer.

Il vous est arrivé d’être en désaccord sur la programmation ?

V : Sûr que c’est arrivé, mais que sur des petites choses

Est-ce que sur le plan strictement musical, sur l’interprétation, il vous arrive d’en parler ?

V : Bien sûr mais on a un immense respect sur ce que fait l’autre ; quand on arrive devant cinquante musiciens à notre cession, que c’est la première journée de répète, on sait que si notre pote, que l’on respecte, nous dit oui ce que tu as fait là ce n’est pas …cela peut créer un doute qui n’est pas agréable.

Mais est-ce qu’au niveau musical vous partagez quelque chose, même si vous ne parlez-pas de la manière d’interpréter une œuvre ?

M : On partage beaucoup d’idées communes.

V : On bosse avec le même orchestre, les mêmes personnes, et du coup, c’est plus sur l’humain que l’on travaille, c’est plus du relationnel avec l’orchestre qu’entre nous.

Après sur sa pièce ou sur la mienne, on utilise le même instrument, c’est déjà énorme, mais on ne va pas comparer l’interprétation de chacun.

M : Mais pendant les répétitions on se fait des feed backs, parce que l’autre est là

V : On est assistant l’un de l’autre.

C’est donc là que ça se passe au niveau musical !

M, V : oui, oui

M : Chacun a beaucoup de respect sur ce que fait l’autre

V : Souvent après les répètes, on se prend une bière et on parle sur la manière dont ça sonnait, sur la manière qu’avait joué le violon du troisième rang etc etc. C’est un gros atout pour nous, parce qu’on a tellement de travail et on a pas le temps de travailler ensemble sur l’œuvre

M : On travaille énormément pour l’orchestre plutôt que sur la musique, c’est normal c’est le début ; ensemble on prend plus de temps à ce que l’ensemble tienne jusqu’au bout !

Combien de temps pensez-vous rester marié encore ?

V : Ad Lib !

M : De toute façon cet orchestre a cette identité là !

V : Nous la pièce il n’y en n’a qu’un qui la dirige, c’est notre orchestre et on espère qu’il deviendra plus grand.

M : On passe notre vie ensemble !

Au détriment de votre vie privée !

V : Marc est obligé de me virer de chez lui parfois !

M : Mais on gère !

Alors longue vie à votre duo et à L’Ensemble Nouvelles Portées

Pour tout contact, mécénat … contact@ensemblenouvellesportees.fr

http://ensemblenouvellesportees.fr

Cathédrale Notre-Dame du Liban

  • 17 rue d’Ulm 75005 Paris
  • 19 mai 20h30

« ENSEMBLES NOUVELLES PORTEES »

  • Direction Marc Hajjar – Victor Jacob
  • Olivier Calmel : Reflets d’Enfance
  • Richard Strauss : Concerto pour Cor n°2
  • Ludwig van Beethoven : Symphonie n°4
  • Soliste : Pierre Badol

A propos de l'auteur

Réalisateur, journaliste

Une réponse

  1. Poitevin

    Quelle joie de ressentir ici la fougue, le desir et l’enthousiasme de deux jeunes artistes prometteurs.
    Bel article qui donne à penser.
    Le collectif. L’art. L’amitié, Le travail. L’autre. Et enfin la joie : tangible ici et nous avcompagnznt sur la route plaisante d’une lecture stupéfiante, loin des mots des jeunes gens si inquiets et si désabusés en tant que citoyens que notre vieux pays de France a vu se développer ces dernières années. Passivité. Impossibilité. Désespérance. Le contexte social et émotionnel français n’a donc pas empêché toute forme de rêve !
    Tant mieux !
    C’est si rare !
    Peut-être alors les jeunes français devraient-ils tous passer par Londres et apprendre la musique ?
    Il y là donc peut-être un espoir ?
    Endiamo !
    Merci en tous cas de ce papier partagé ce matin avec des jeunes gens parisiens, marseillais, strasbourgeois, nantais, rassemblés pour un stage d’écriture, et tous blessés par leur parcours dans l’éducation nationale française, et la maltraitance intellectuelle qui y est répandue

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