Mathieu Madénian raconte ici son métier d’humoriste, sa vie, sa vision de l’humour et ses doutes.

MathieuMadenian

Je l’ai retrouvé au Paname, un café-théâtre du XIe arrondissement où les humoristes viennent tester leur humour sur un public cobaye. Dans la salle de restaurant, on s’est installé à une table pour discuter. Lui est connu ; les journalistes lui ont déjà posé toutes les questions possibles en entretien. Alors, il faut innover et éviter les poncifs. Je m’interdis évidemment de jouer à l’intervieweur qui se sent obligé de faire preuve d’humour sous prétexte qu’il interroge un comique ; quand les journalistes tentent le registre du rire, je trouve ça pathétique ; laissons ça aux professionnels ! Avant d’allumer l’enregistreur, je lui ai juste demandé de faire preuve d’honnêteté dans ses réponses. Et il a accepté sans discuter. Résultat : Mathieu Madénian m’a livré un discours sans ambiguité dans lequel il n’hésite pas à dévoiler certains aspects relativement méconnus de sa pensée.

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Interview : 

As-tu toujours été drôle ?

Tout le monde aime faire rire. Certains sont juste plus doués que d’autres pour l’humour. Mais comme disait Woody Allen : « faire rire, ce n’est pas la première option ». J’aurais préféré être un super beau mec ou opérer des gens à cœur ouvert plutôt que de jouer au comique. Plus jeune, j’avais toujours des potes très bien fringués ou super beaux, et pour me différencier d’eux, auprès des filles notamment, il fallait que je sois drôle.

Comment es-tu passé d’avocat à humoriste ?

Après mes études, je me suis accordé une année sabbatique, sauf ça fait 15 ans que je la prolonge cette année sabbatique. Je ne crois pas redevenir avocat un jour, mais je continue à m’intéresser à la criminologie puisque c’était criminologue que je voulais faire plus jeune. En France, ça n’existait presque pas ce métier. Sinon, en arrivant à Paris, j’ai trouvé une chambre de bonne du côté de Convention, dans le XVe arrondissement, et j’ai été pris pour bosser dans « Un gars, une fille », ce qui m’a permis rapidement de payer mon loyer et de rester à Paris. J’ai eu beaucoup de chance. Au début, j’arpentais les cafés-théâtres pour y jouer des sketchs de merde devant dix personnes. L’été, je bossais dans des villages vacances aussi pour gagner un peu d’argent. Je ne vis bien de ce métier que depuis quatre ans environ. Avant, j’arrivais à peine à payer les factures. Pendant dix ans, j’ai très mal gagné ma vie et dès que j’ai enfin gagné un peu d’argent, je l’ai investi dans un appartement parce que j’en avais marre de vivre dans un taudis.

Comment procédez-vous, Kader Aoun et toi, pour écrire tes sketchs ?

Nous n’avons pas de méthode précise pour écrire mes spectacles. On essaye simplement des trucs en permanence, et on voit si cela fonctionne ou pas. Là, nous travaillons actuellement sur mon nouveau spectacle pour produire quelque chose de plus mature. Sinon, tout ce que je raconte en ce moment dans mes sketchs, ça m’est vraiment arrivé. Mais quand je choisis de raconter une histoire sur scène, il faut que ce soit intéressant aussi pour le public, et pas seulement drôle. Faire rire pour juste faire rire, ce n’est pas compliqué ; tout le monde peut y arriver ; or, l’humour doit servir un discours, une pensée. Pour écrire un sketch, on part d’une théorie, d’une idée très généraliste telle que : « est-ce que la téléréalité c’est bien ? ». Après, il suffit juste de trouver des exemples marrants pour illustrer  les propos que l’on souhaite développer. Je me lève à 8 ou 9 heures du matin et, comme à l’usine, comme n’importe quelle personne qui travaille, j’écris pendant 7 ou 8 heures par jour. Malheureusement, l’écriture n’est pas quelque chose de régulier en terme de production ; des fois ça vient tout seul, alors que des fois, je me retrouve littéralement à sec, en manque total d’inspiration face à une page blanche. Le but du jeu n’est pas de trouver des blagues, mais de trouver un propos ou une idée forte que je puisse illustrer par des blagues. Et le secret de ce travail, c’est de pouvoir faire croire au public que l’on improvise en permanence, alors qu’en fait, au préalable, c’est un travail d’orfèvre ; chaque vanne est écrite, testée, modifiée, chaque mot est important, chaque intonation est dosée.

Pourquoi as-tu choisi de faire ce métier ?

Mon seul but dans la vie, c’est de monter sur scène. Peu importe le nombre de spectateurs, mon plus grand plaisir reste la scène. Le cinéma, la radio ou la télévision, ce n’est que du bonus pour moi ; ça ne sert qu’à promouvoir mon spectacle. Et puis c’est facile d’être marrant à la radio ou à la télé ; grâce au montage, on peut tricher, et tout le monde peut potentiellement devenir drôle ainsi. Pour moi, un humoriste, un vrai, c’est quelqu’un qui est capable de faire rire en montant sur scène, sans artifice autour. Mais les caméras et les micros ne m’intéressent absolument pas. Certains font de la scène pour ensuite accéder au cinéma. Moi, ça ne m’intéresse pas ; je fais de la scène pour rester sur scène. Et j’ai aussi toujours idéalisé le cinéma en pensant qu’un réalisateur, c’est un mec à la Woody Allen, à la Sergio Leone ; un vrai acteur, c’est Sean Penn ou Jack Nicholson. Maintenant, tout le monde veut faire un film. Les jeunes comédiens prennent à peine le temps de devenir acteurs que déjà, ils veulent devenir réalisateurs ou producteurs. Ça n’a aucun sens ; ils n’ont aucune crédibilité ces gens là, ils chient littéralement sur le cinéma. Ça m’a démoralisé un peu du cinéma cette tendance. Après, si un jour on me propose un scénario extraordinaire, j’étudierai la question mais, pour le moment, on ne m’a rien proposé ; je ne dois pas inspirer les gens. Désolé de faire le mec aigri là ! Dans la vie de tous les jours, je suis plutôt quelqu’un de marrant même si là, je ne suis pas très drôle. Tous mes potes sont marrants d’ailleurs.

On dit de toi que ton humour est grinçant…

On me désigne par des termes comme « provocateur ou « grinçant » alors que ça ne me correspond absolument pas. C’est pénible d’être mis dans une case comme cela. Mon seul objectif, c’est de faire marrer les gens. Après, si certains veulent me coller des étiquettes, peu importe, qu’ils le fassent si ça les rassure. Moi, je crois que c’est mauvais signe quand tu deviens capable de définir ton propre humour ; les mecs qui se réclament d’un humour particulier se justifient, en fait, de ne pas être marrants. Si je disais « Je fais de l’humour grinçant », ça voudrait dire que ce qui ne riraient  pas à mon humour n’aimeraient juste pas l’humour grinçant. Non, c’est stupide. Tu es drôle ou tu ne l’es pas. L’humour, c’est un mélange d’esprit, de blagues potaches, de choses grinçantes, de sentiments variés ; c’est un tout composé d’une multitude de choses ; on ne peut pas le réduire à une seule caractéristique. Je ne me suis jamais posé la question : « Quel type d’humour dois-je faire ? ». Sinon, je n’aurais pas fait la moitié des sketchs que j’ai joués.

C’est par le terme « grinçant » que l’humour de Pierre-Emmanuel Barré est également défini… 

Pierre [Barré] un idéaliste, un mec qui donne tout ce qu’il a sur scène. Il défend des idées !

Est-ce qu’il t’arrive de prendre des bides sur scène ?

Presque tous les soirs, ça m’arrive de ne pas faire rire les gens pendant une ou deux minutes. Un bide, ce n’est pas si grave quand même, ça fait juste chier sur le moment. Ce qui est bien dans ce métier, c’est que l’on peut remonter sur scène dès le lendemain ; chaque soir, on remet son titre en jeu.

Pourquoi as-tu arrêté tes interventions chez Michel Druker ?

Grâce à Michel Druker et à son émission, j’ai pu prolonger ma tournée d’une manière considérable. Je lui dois beaucoup. Mais entre l’écriture de mon nouveau spectacle, la tournée et les chroniques à la télé et à la radio, je n’avais plus le temps de rien et Michel devait aussi donner sa chance à de nouveaux humoristes, comme il l’a fait avec moi.

Vas-tu continuer à rédiger ta carte postale dans Charlie Hebdo ?

Oui, je vais continuer à écrire cette carte postale avec fierté. À la base, je connaissais Patrick Pelloux, et c’est lui qui m’avait proposé de rédiger une carte postale pour le numéro spécial de Charlie Hebdo consacré à Louis de Funès. Je crois que ça avait plu à Charb, et c’est ainsi qu’il m’a proposé d’écrire plus régulièrement pour eux. Je faisais ça gratuitement pour eux parce qu’ils n’avaient pas les moyens de me rémunérer ; on a juste convenu d’un repas avec vin à volonté une fois par moi, entre potes, pour rire. J’ai perdu des amis, c’est donc encore compliqué pour moi d’en parler ; j’ai encore du mal à réaliser ce qui s’est passé. Mais aussi bizarre que cela puisse paraître, ça n’a absolument rien changé dans ma vie ; je monte toujours sur scène et je suis toujours le même mec, je ne me censurerai sur aucun sujet. Le seul truc qui a changé, c’est que maintenant, quand je grimpe sur scène, je pense toujours à eux, à mes potes. Peut-être que je vais subir un retour de bâton émotionnel dans un futur plus ou moins proche mais sincèrement, je ne changerai pas.

Penses-tu qu’il y ait des sujets que l’on ne peut pas aborder par le rire ?

Je n’ai aucun sujet tabou, pourvu que ce soit drôle et que je puisse assumer mes propos après. Si, à la sortie du spectacle, un mec du public vient me voir pour me dire qu’il n’a pas apprécié tel ou tel propos dans le spectacle, il faut que je sois capable de lui expliquer pourquoi ce que j’ai dit et qui l’aurait potentiellement offensé est en fait drôle. Avant, à cette question, je t’aurais répondu qu’il n’y avait aucun humoriste courageux dans ce pays. Maintenant, je peux te le dire : il y a des mecs courageux en France et ailleurs. Mais soyons honnêtes, on fait quand même un métier peu risqué ; on n’est pas en plein Bagdad à faire des blagues sur la burqa. Nous, en France, et jusqu’à présent, sans même parler de mes potes qui sont morts, il faut bien le reconnaître que l’on vit dans une belle démocratie où l’on peut raconter ce que l’on veut sur scène. La liberté d’expression en France existe, on ne peut pas prétendre le contraire.

Quels sont les autres humoristes que tu apprécies ?

Pour être honnête, je ne regarde pas particulièrement ce que font les autres humoristes en France. Parmi les comédiens et les humoristes que j’admire, il y a évidemment Albert Dupontel. Mais je suis plutôt un adepte du rire anglo-saxon ; Louis C.K., Bill Burr, ou George Carlin, ce sont eux qui incarnent l’humour moderne ; cette modernité, c’est ce qui nous manque ici en France. Et personnellement, quand je veux me marrer, je vais voir les Chiche Capon, Oldelaf ou Thomas VDB parce que c’est l’humour qui me correspond. Aujourd’hui, de l’humour, il y en a pour tous les goûts en France. Le problème de notre métier, c’est que l’on a fait croire à tout le monde que l’on pouvait devenir drôle et célèbre simplement en passant dans une émission à la télé. Or, c’est un métier qui s’apprend, comme tous les métiers ; il faut manger du sable pendant dix ans avant d’être drôle. Travailler, c’est la seule façon d’y arriver. Le problème actuel, c’est qu’il y a de moins en moins de mecs vraiment drôles et de plus en plus de comiques. Quand tu vois Nobert le cuisinier monter sur scène à la Nouvelle Eve, sponsorisé par M6, tu te dis : « putain, les gars, l’humour c’est vraiment pas ça du tout ! ». Je ne vais pas devenir cuisinier, moi !

Alors que penses-tu de l’humour de Dieudonné ?

Dieudonné tient des propos excessifs qui, parfois, tombent sous le coup de la loi. Et j’ai cette espèce de naïveté de me dire que la loi est faite pour être respectée. Lui prononce des paroles qui sont blessantes, dérangeantes… Mais il faut bien lui reconnaître qu’il peut aussi être très drôle ; son sketch au sujet du cancer est incroyable ; personne ne serait capable de le jouer aussi bien que lui. Concrètement, le problème, ce n’est pas Dieudonné, ce sont les gens qui vont le voir. Ce n’est pas en interdisant Dieudonné que l’on va empêcher son public de penser ce qu’il pense au sujet des juifs, par exemple. Certaines personnes tiennent des propos en public plus choquants que Dieudonné, et pourtant on leur donne le micro.

Qu’est-ce que la célébrité a changé pour toi ?

Les gens qui m’interpellent dans la rue sont toujours gentils et avenants. Mais il ne faut pas jouer l’hypocrite ; tous les mecs qui veulent faire ce métier de comédien veulent devenir connus. Ceux qui prétendent le contraire mentent.  Et je n’ai pas la grosse tête ; je suis trop vieux pour l’avoir. Mes parents ont la grosse tête pour moi donc c’est plutôt cool. Mon père a l’impression d’être le père de Michael Jackson. Je crois surtout qu’ils sont fiers de moi, donc c’est plutôt positif. Ils ont dépensé beaucoup d’argent pour me payer des études et ça leur fait plaisir que je réussisse.

Penses-tu qu’être humoriste soit un métier sain ?

C’est un métier dans lequel tu n’as pas de vie perso. Je bouffe aussi très mal. Mais j’ai arrêté de fumer parce que je ne tenais plus sur scène au niveau du souffle. Mais ce n’est pas un métier sain ; je ne connais aucun comique qui va faire son footing tous les matins.

Es-tu une personne heureuse et épanouie?

Je ne suis absolument pas le gendre idéal ; je suis bourré de défauts. Il y a plein de trucs qui ne me plaisent pas chez moi, alors je les exorcise sur scène. Je ne peux pas prétendre être parfaitement bien dans ma peau, mais au moins j’essaye de me trouver. Humoriste, c’est un métier de séduction. Et quelque part, je suis toujours un peu mal dans ma peau, sinon je changerais de taff. Quand tu es une personne équilibrée et bien dans sa peau, tu ne montes pas sur scène pour te mettre en danger ; tu n’as pas besoin de prouver aux gens quoi que ce soit. J’espère ne jamais être complètement bien dans ma peau. Ce n’est pas un métier normal de monter sur scène devant des centaines de personnes pour parler de soi et essayer de les faire marrer ; pour faire ça, il faut avoir un problème dans la tête. Ce n’est pas étonnant si beaucoup des plus grands comédiens américains de stand-up meurent prématurément. Regarde Bill Hicks, Greg Giraldo ou Richard Prayor, tous sont morts jeunes. En France, c’est un peu moins le cas, à part pour Coluche ou Thierry Le Luron j’ai l’impression. Ou Charb… Oui, en fait, tu peux en mourir quand même….

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