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La dernière fois que Roads t’interviewait, le drame de Charlie Hebdo venait de se passer et tu en as réchappé ; ensuite il y a eu le Bataclan et d’autres attentats ; lorsque je suis venu voir ton spectacle tu avais dit un soir : j’ai peur ! Quand on fait des « stand-up », on peut arriver à s’en sortir et continuer à pouvoir faire rire de tout comme tu sais le faire ?

Oui je ne le dis pas tout le temps mais j’ai cette hantise, c’est un état permanent, le matin quand j’allume la télé, j’écoute BFM télé et je me dis aujourd’hui ça va….

Cette angoisse est-elle encore plus présente aujourd’hui ?

Plus y’a d’intervalles entre les attentas, plus cela devient présent, parce qu’on sait que ça va revenir, c’est irrémédiable, tout le monde le dit et l’accepte, et où ça va être…

Est-ce que ça intervient dans l’écriture ?

Ca ne change pas dans l’écriture, ça change dans les sujets que tu abordes, mais on y pense dans la façon de vivre tout simplement. Je fais des trucs que je ne faisais pas avant, par exemple je vais voir plus souvent mes parents.

Le spectacle s’appelle Etat d’Urgence est-ce à prendre à double sens ?

Oui c’était l’urgence de remonter sur scène pour faire un spectacle, c’est aussi comme toi en état d’urgence, on est en état d’urgence, c’est incroyable, si on t’avait dit cela il y a dix ans ! Ca fait flipper, c’est l’état maximum d’alerte en France, on vit de manière pas totalement décontractée mais on apprend à vivre avec et puis sur scène comme je suis assez speed, urgence cadre avec tout, en fait !

Sur scène tu parles de tes quarante ans avec beaucoup d’humour bien sûr, est-ce un problème pour toi ?

Je fais le mec qui s’en fout mais tu ne t’en fous pas en fait, je parle des gens qui ont quarante ans comme moi je regardais les gens de quarante ans ; je me souviens de mon père quand il avait quarante ans, et je m’aperçois que je ne suis pas en phase avec ce que je m’imaginais à quarante ans, avec des enfants, donc je ne serais pas ce que je voulais être et ce n’est pas plus mal en fait.

Tu te moques de la manière dont on élève aujourd’hui les enfants par rapport à ta jeunesse, le gag des croûtes est très fort !

Aujourd’hui il y a une surprotection des enfants, nous on avait des croûtes, tu te rappelles on était couvert de croûtes,  cette hyperprotection avec les casques, et tous les trucs, mais ils peuvent voir des pornos à 10 ans sans soucis en tapant bites sur internet , ce paradoxe est assez bizarre ; le premier porno que j’ai dû voir je devais avoir 17 ans  et c’était une vhs qu’on se donnait de copains à copains, c’était un trésor, il n’y’avait même plus la dimension cul là-dedans, alors que maintenant tu tapes tout…

Alors la question bateau, on peut rire de tout ? J’avoue que le sketch de la mucoviscidose est inénarrable !

On ne peut pas dire que : tient il est méchant avec les gens qui ont la mucoviscidose ! Et la phrase de dire qu’on est contre la mucoviscidose c’est marrant parce que c’est évident qu’on est contre la mucoviscidose, mais si c’est fait avec le sourire et pas méchamment ça passe, un spectacle ce n’est pas fait pour faire mal.

Tout ce que tu dis dans le spectacle t’est arrivé ?

Tout, y’a rien de faux, tout ce que je raconte est vrai ! Avec Kader on est parti d’un événement et la blague est venue après, par exemple, pour l’histoire de mon prêt on m’a demandé de faire une visite médicale pour savoir si je n’allais pas mourir, à partir de là on a mis les blagues mais c’est exactement ce qui s’est passé. J’ai fait une radio, on m’a demandé du sang, c’est complètement dingue de te demander du sang pour emprunter de l’argent.

Tu parles aussi de ton envie d’être comédien ; quand on assiste au spectacle c’est quand même un grand numéro de comédien? Moi directeur de casting, je t’engage sur le champ.

Est ce que ça me manque ? Tu as un côté un peu narcissique qui dit pourquoi eux et pas moi? Et puis après tu vieillis et tu te dis qu’elle est bien ma vie, elle n’est pas si mal, et puis c’est maintenant qu’on me propose des choses, mais ce que j’aime c’est le spectacle vivant et ce n’est que là que tu peux vivre ça ! Tout le monde peut être marrant à la radio et à la télé, un bon montage et c’est fait, sur scène tu ne peux pas mentir, et cet exercice de vérité me plaît.

Il y a des acteurs qui ont commencé leur carrière à quarante ans.

Oui bien sûr, tout n’est pas fermé mais ce n’est plus une obsession. Ce n’est pas grave !

Lorsqu’on assiste à tes spectacles, il y a une telle générosité que tu peux tout te permettre, est-ce naturel, ou ça se travaille ?

Non je suis comme ça dans la vie, je ne force pas, je rigole de tout, tout me fait marrer, et lorsque c’est un peu tendu j’aime bien y aller quand je suis avec mes potes, sur scène je suis comme dans la vie, je ne mets pas de filtre, mais ce n’est pas pour autant que je me dis je vais aller là parce que personne n’y est allé ! Dès qu’on dit d’un comique lui c’est humour noir, lui c’est humour misogyne, si on fait ça c’est qu’en fait on justifie le fait de ne pas être marrant ; moi je suis marrant avec des trucs légers et des trucs un peu moins légers, voilà c’est tout.

Tu es à l’Apollo près de la place de la République, et le public paraît différent de celui des autres lieux où tu es passé à Paris.

C’est plus urbain, il y a de tout, des gens de chez Drucker, de la province, les gens de Charlie Hebdo, des jeunes qui me regardent sur Canal ou France Télé avec Thomas VDB, ce mélange fonctionne bien, j’aime bien mon public en fait, il me ressemble.

Et combien de temps tu restes à l’Apollo ?

Jusqu’à fin mars.

Et d’aller dans des plus  grandes salles ça te tente ?

Si je peux remplir des salles de trois à cinq cents places toute la semaine ça me va très bien. Je ne cherche pas à faire des Zénith ! Là je vois tout le monde, c’est comme si j’étais avec des amis, des potes, et puis voilà ! Je n’arrive pas à comprendre comment on peut avoir la grosse tête quand on fait ce métier ! Tu vois j’ai des potes qui sont avocats et quand tu sauves un mec qui est innocent là tu peux avoir la grosse tête, j’ai un autre pote qui est chirurgien, là c’est la classe, tu peux te la péter, ce qu’on fait sur scène faut pas exagérer ! Je suis mal à l’aise avec le compliment.

Alors à la fin du spectacle, comme au début de cet entretien, on est plus dans le comique, on est comme dans une sorte d’exorcisme et la salle est en phase avec toi, tu t’en rends compte je suppose.

Je voulais parler de cet épisode Charlie Hebdo et avec mon metteur en scène Kader Aoun on a dit qu’on allait mettre ce passage à la fin, parce qu’on trouvait cela joli.

C’était au début dans le work in progress,

Oui c’était au départ, en fait je ne voulais pas donner de leçon, je voulais parler de moi, de manière totalement égoïste, vu de mon prisme et pareil de mes potes de Charlie, en disant comment je ressentais leur disparition, mais pas faire un débat sur la liberté d’expression, ou sur doit-on rire de tout, des caricatures ; je résume ça très vite, tu n’as pas envie, si ça te choque, ne l’achète pas, et la vie sera beaucoup plus simple, moi je parle d’être humain, que j’ai côtoyé plutôt que d’un journal en fait, je pense que c’est bien placé là parce que c’est à la fin du spectacle, et ensuite je rentre chez moi et je vais écrire ma carte postale pour Charlie, je vais ouvrir ce putain de dossier avec la photo de mes potes, donc c’est ce que je vis en fait.

Et là il y a un silence.

Oui ils sont avec moi quand ils rigolent, quand je parle de la mucoviscidose…

Oui mais tous les comiques terminent sur un éclat de rire, là c’est différent ?

Mais je n’ai pas cherché à faire un truc différent, c’est très naturel.,

C’est naturel, mais quand on est spectateur c’est quand même un coup de poing dans le bide !

Je suis très ému en n’en parlant, mais ces mecs là sont morts pour défendre leurs idées; Cabu, Wolinski, ils pouvaient arrêter, pourquoi ils se sont mis en danger pour défendre Charlie Hebdo, ils pouvaient se mettre à la retraite, non ils ont continué à écrire parce qu’ils avaient des choses à dire ;  là tu te poses la question est-ce que moi je suis prêt à mourir pour mes idées ! Et beinh ce n’est pas évident !

J’ai vu plusieurs fois ton spectacle, et quelques fois ce passage est plus léger, d’autres fois plus émouvant alors que le texte ne change pas trop, et il y a des soirs où il y a beaucoup d ‘émotions, à force de le dire c’est une sorte d’exutoire non ?

Quand je parle de ces gens là je les vois, quand je parle de Cabu qui dessine, je le vois le faire, et chaque fois que je dis qu’à une heure près j’étais dans cette salle de rédac, je me dis mais merde j’ai failli mourir ! Je crois que je ne réalise pas encore ce truc là !

Si les gens viennent c’est qu’il y a un besoin vital de rire, il y a un phénomène de catharsis qui est important !

Oui mais à la base c’est un acte égoïste de monter sur scène, je fais ça pour moi et si les gens s’y retrouvent tant mieux, mais ça me fait d’abord du bien, si on monte sur scène c’est qu’on a un problème psychologique, c’est qu’il y a un truc qui ne va pas, sinon on ne se meterait pas en danger ! Le jour où je serai bien dans ma peau j’arrêterai ce métier, tout ira bien ! Là je suis encore très énervé !

Alors Mathieu j’espère que tu resteras très longtemps énervé et très débile pour notre plus grand plaisir.

*Matthieu est actuellement en spectacle à l’Apollo avec son « Etat d’Urgence » ! 

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