Ex-bassiste et chanteur des Frenchies, musicien, éternel globe trotter, Michael Memmi galope toujours à soixante ans passés. De passage à Paris pour se reposer entre deux voyagesj’en ai profité pour l’interviewer. 

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Il est encore en vie ! Michael Memmi a traversé les époques, les pays comme si l’âge n’avait pas prise sur lui. Certes, son visage fatigué et sa démarche incertaine (accidents de moto) laissent deviner que l’homme a brûlé son existence plus intensément que la plupart de ses congénères normés, mais son regard rieur et vif trahit une force intérieure inouïe que ni les années, ni le rock n’ roll, ni la drogue et ni la maladie n’ont dégradé. Des millions de fois, il aurait pu mourir dans d’atroces circonstances tant il s’est mis en danger de manière déraisonnée, mais « qui aime la mort aime la vie ! » Quand il se saisit d’une guitare et qu’il commence à en jouer, ce petit homme au corps fluet se métamorphose en colosse que rien ne semble pouvoir stopper. Michael chamboule la vie des gens qu’il rencontre ; Michael ne tient pas en place ! Dès qu’il se met à parler, instinctivement, ses interlocuteurs l’écoutent ; ils les captivent. Ses histoires sont sans commune mesure / de son existence, il en déroule le fil romanesque. Les Stones, les Sex Pistols, Chrissie Hynde, Jean-Marie PoiréAlain Pacadis, Michael Memmi les a tous connus. Telle une pellicule photo 1200 iso, les aléas de la vie impriment instantanément et irréversiblement cet être hypersensible qui possède, semble-t-il, la capacité de sublimer ce qu’il retranscrit. À force d’aventures incroyables et d’événements tragiques, il n’eut d’ailleurs d’autre choix que de devenir croyant ; comme écrivait Balzac : « Le malheur fait dans certaines âmes un vaste désert où retentit la voix de Dieu… » Alors, si des forces insaisissables  le portent et le supportent, Michael n’a aucune raison de se réinitialiser : « Nobody’s gonna slow him down ! » 

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Interview :

Comment as-tu commencé la musique ?

À treize ans, j’ai rencontré Jean-Jacques, mon meilleur ami, qui a aussi fait partie des Frenchies. Lui et moi ne foutions rien à l’école, et nous nous y emmerdions profondément. Nos parents ne nous surveillaient pas beaucoup et très jeunes, nous avons découvert le haschich. À l’époque, lui connaissait tout juste deux accords de guitare et moi pareil. Nous avions donc essayé de monter un petit groupe. Après un été passé à archiver des documents dans une cave, je me suis acheté une guitare, que mon père m’a cassé directement, puisqu’il ne voulait pas que je devienne musicien. Nous avions commencé à jouer ensemble dans notre coin, jusqu’à ce que l’on rencontre Jo Leb – le chanteur des Variations – qui arrivait tout juste du Maroc. À trois gamins, nous avions donc monté une petite formation musicale baptisée Michael’s Band. Nous jouions vraiment avec des instruments de fortune jusqu’à ce que l’on rencontre des « fils de riches » qui, eux, jouaient avec du bon matériel. On leur a, d’une certaine manière, confisqué leurs intruments ! Notre première chanson, nous l’avions baptisé LSD, alors que personne n’avait encore jamais pris de LSD. Mais les Pretty Things avait sorti leur premier 45 tours sous ce même nom ; nous avions choisi LSD par pur goût de la provoc’. Mais puisque nous ne savions absolument pas jouer, et que toute la composition ou presque relevait de l’improvisation, et bien nous formions une sorte de groupe pré-psychédélique sans même le savoir. L’élément déterminant a été que nous avons découvert Frank Zappa et les Fugs. Nous leur avions tout pompé, et quand nous jouions dans les boites des Champs-Élysées – qui était à l’époque ouvertes les jeudis après-midi pour les gosses -, nous reprenions leurs sonorités en posant par-dessus les paroles de notre seule chanson, LSD.

Que faisais-tu en dehors de la musique ?

J’ai intégré la rédaction de Salut les Copains à l’âge de quatorze ans, où je faisais le courrier des lecteurs au début, puis de petits articles de mode et de shopping ; c’est à cette occasion que j’ai découvert le principe de la corruption, puisque certains petits groupes ou certaines marques m’offraient des cadeaux pour que je parle d’eux dans mes papiers.

Comment as-tu vécu Mai 68 ?

Mai 68 nous est tombé sur la gueule brutalement. À l’époque, j’avais dix-sept ans. Nous nous contentions de faire de la musique et de ne plus aller à l’école. Nous n’étions pas vraiment concernés au début par les événements de Mai 68, puisque nous n’étions pas étudiants. Mais un jour, en sortant d’une répétition à Saint-Michel, nous avons vu des gens courir pour échapper aux policiers qui les pourchassaient. Nous les avons instinctivement suivis, pour essayer de comprendre pourquoi ils s’enfuyaient. Et c’est ainsi que nous avons commencé à intégrer ces mouvements de protestation qui nous amusaient beaucoup. Nous voulions simplement créer de l’agitation, et le public étudiant était la parfaite cible pour cela. Ils nous protégeaient, nous sponsorisaient : ils promouvaient aussi notre musique. C’est également dans ce contexte particulier que j’ai commencé à prendre des photos et à faire de petits films. J’ai aussi organisé trois gros concerts rock dans la rue, sur des camions sonorisés avec distribution de bouffe et de vin. Et, je suis ensuite resté proche de cette mouvance gauchiste.

Des groupes dont faisaient partie Patrick Vian ou Jean-Jacques Goldman ont ainsi été lancés, en jouant en marge des événements de Mai 68 et les années qui suivirent. Le seul problème, c’était que dès que la musique commençait, les manifestants se mettaient à entonner des slogans révolutionnaires. Nous avions donc trouvé une solution efficace pour pouvoir jouer tranquillement : monter un groupe « slogan » – nommé 54. Et on commençait à jouer sur des rythmes genre : « Grimaud, salaud, le peuple aura ta peau. » Une fois que le public qui chantait était bien en rythme, nous commencions à improviser pour leur donner l’occasion de participer.

L’après Mai 68 n’a-t-il pas été compliqué à encaisser ?

La période post  68, la descente a été rude. Après avoir connu cette euphorie extraordinaire, nous ne savions plus vraiment quoi faire, et c’est pour cela que beaucoup d’entre nous sont partis explorer le monde ; le futur en France paraissait morose et honnêtement, les yéyés ne nous faisaient pas du tout rêver !

Es-tu resté en France après ça ?

Vers vingt ans, j’ai eu la chance de jouer, entre autres, avec certains membres de Martin Circus et Valérie Lagrange. Dans un contexte très hippie / communautaire / post-soixante-huitard, Valérie a été demandée par Barbet Schroeder pour jouer dans le film La Vallée, chez les Papous avec une bande originale signée par Pink Floyd. Étant le mec de Valérie – j’avais vingt piges et elle en avait trente -, je me suis retrouvé à devoir la suivre en Nouvelle-Guinée pour le tournage. Mais peu avant le départ, elle est tombée enceinte mais nous avons perdu le bébé ; on s’est séparés et elle est partie, sans moi, évidemment. Plutôt que de rester à Paris, je suis parti aussi, mais vers le Cap Nord, sans une tune en poche, avec quatre potes, dans un combi pourri, ne vivant que de vols et de petits larcins. Après ça, je n’avais plus qu’une une seule idée en tête : repartir loin et surtout ne pas rentrer en France. Par amour pour Valérie, je me suis retrouvé quelques mois plus tard en Inde – alors que ce n’était pas du tout mon délire puisque je rêvais plutôt d’Amérique du Sud à cause de l’ambiance révolutionnaire qui y régnait. Sauf  qu’une fois en Inde, je suis resté là-bas un an et demi. J’ai découvert Bénarès, la ville la plus religieuse du monde, mais en tant que jeune musicien issu du gauchisme, je n’étais absolument pas préparé à ça ! Je vivais dans un petit bateau amarré à une rive du Gange à apprendre le tabla.

« J’ai fini en taule pour une durée indéterminée… »

 

Comment s’est passé l’Inde ?

J’ai fait mon premier tatouage – le drapeau tunisien – en Inde à l’époque pour faire chier mes parents. Sauf que l’on peut confondre ce tatouage avec le drapeau pakistanais. Et en pleine guerre indopakistanaise, j’étais dans un train couchette là-bas en compagnie d’un Indien. Nous avions de l’alcool de contrebande et j’avais aussi pris des cachets pour dormir. Décalqué, j’ai expliqué à ce mec que j’étais plutôt proche, idéologiquement, du gauchisme et d’un féroce parti maoïste indien ; le lendemain matin, j’ai été réveillé avec un fusil sur la tempe car l’on me soupçonnait d’être un espion pour le Pakistan. Je me suis fait embarquer et j’ai fini en taule pour une durée indéterminée, avec les fers aux pieds, et avec des criminels qui m’ont, entre autres, appris à jouer du tabla en dessinant des ronds sur la terre battue. Je n’y suis resté que quatorze jours, mais j’ai vraiment eu beaucoup de chance. Parce qu’en hindi, hier et demain, c’est le même mot (kala). Ensuite, j’ai rencontré un photographe italien avec qui je suis resté comme assistant.

À Benarès, j’ai dû, comme tous les étudiants qui souhaitent s’intégrer, prendre un gourou. Le deal était clair : il fallait renoncer à tout et se consacrer à son maître pour que ce dernier te refaçonne à sa façon… Sauf que le mec m’a pris pour son esclave ; je devais porter ses sacs en plein soleil à longueur de journée, cela m’a vite gonflé ! Il a même été jusqu’à me demander de lui masser les pieds, mais là, ce fût trop pour moi ; j’ai stoppé net l’expérience avec lui.

Michael Memmi

Comment sont nés les Frenchies ?

À mon retour en France, je n’avais à nouveau qu’une envie : repartir. Là, j’ai rencontré un guitariste (Morgan Davis) contre qui je m’étais bastonné quelques années auparavant dans un concert gaucho. Lui m’a proposé de monter un groupe de rock, à condition que j’en devienne le bassiste, ce que j’ai accepté. Je venais d’obtenir une bourse pour repartir en Inde et y faire un documentaire. Évidemment, le blé du documentaire est parti dans le groupe. À deux, aidés par des copains, nous avons donc travaillé pendant quelques mois pour parvenir à mettre le maximum de fric de côté. Puis, nous avons pris une superbe baraque à Villejuif – le château des Frenchies – qui était la maison la plus rock n’ roll du monde ! Avant nous, des illustrateurs du journal Lui y avaient habité et ; ils avaient fait une superbe décoration picturale des murs et des façades. La baraque coûtait une fortune à entretenir entre le loyer, les bières, la came, etc. Et mon vieux copain Jean-Jacques nous a évidemment rejoints. Le système Frenchies tournait alors à plein régime. Nous avions instauré autour de cette maison une ruche qui permettait de faire tourner la boutique ! Tout ou presque était financé par des vols de motos, un peu de trafic de came, des histoires de faux chèques, etc. Tous les vendredis soirs, un de nos potes arrivait de Londres par le train avec, dans son sac, un paquet de coke que nous divisions en pleins de petits paquets une fois rentrés à la maison. Ce n’était pas vraiment rentable puisque l’on s’en mettait la moitié à chaque fois ! Plus d’une vingtaine de personnes vivaient là et nous disposions de tout l’équipement nécessaire ainsi même que des roadies pour monter un groupe crédible.

Un jour, alors que l’on rentrait au château , on nous a annoncé que deux mecs lookés comme des demi-drag queens qui s’étaient annoncés comme des amis à nous étaient en train de se servir du studio d’enregistrement rose fluo dont nous disposions à la cave. Effectivement, il y avait là deux garçons en train de jouer, et plutôt bien ! La voix éraillée de Jean-Marie Poiré nous a plu et nous avons accepté directement de le prendre dans le groupe, lui et son ami, Olivier Legrand, qui était à l’époque un gamin ; il avait pas mal traîné dans la face interlope du Paris branché. Le groupe était donc composé de : Jean-Marie Poiré (Martin Dune) au chant, ‘Kiss’ Olivier Legrand (batterie), Morgan Davis, Linn Lingreën (guitare), et moi (basse et chant).

Pendant plus d’un an, nous avons répété très assidûment. Grâce à nos contacts dans les milieux culturels et intellectuels de l’époque, nous sommes progressivement parvenus à nous faire repérer. À l’époque, nous connaissions des gens comme Andrée Putman ou Jean-Charles de Castelbajac et une de mes deux nanas c’était Jessica Lange. Par ces personnes là, entre autres, nous connaissions Alexis Weissenberg, ce grand pianiste qui était « tête de catalogue » chez Pathé Marconi et qui, un soir, est venu dîner à la maison des Frenchies avec le patron de Pathé. Ces gens-là fréquentaient assidûment le Club 7. Eux, tout ce qui les intéressait, c’était nos culs moulés dans nos frocs en cuir ; ils se foutaient complètement de notre musique. Peu de temps après sont parus dans Le Nouvel Obs’ deux pages à notre sujet, avec des photos dégueulasses réalisées tout de même par Helmut Newton. C’était surréaliste, puisque nous n’étions qu’un petit groupe de banlieue dont personne n’avait jamais entendu parler ! Puis, une nouvelle fois sans rien faire ni rien demander, sont sorties six pages à notre sujet dans Rock and Folk. L’article était un tissu de conneries, mais cela nous a quand même permis d’avoir un peu de pub. Nous avons donné nos premiers concerts dans une salle qui appartenait à Frédéric Mitterrand, en 1972. Grâce à la presse qui nous encensait et à ces quelques concerts, la maison de disques n’a pas eu d’autre choix que de nous signer. Mais ils ont saboté notre disque, Lola Cola. Ils ont fait venir pour les arrangements et le mixage une soi-disant star de Londres, qui avait prétendument mixé des albums de John Lenon. Sauf que le mec n’est resté qu’à peine une journée à travailler sur l’album : le résultat était bâclé ! Pendant des mois, nous avons ensuite tourné un peu partout en France.

Pourquoi n’avez-vous pas continué après votre premier album ?

Assez rapidement, les Frenchies se sont détournés de l’idée originelle : je me suis bien fait niquer en route ! À la base, mon idée était de fonder un vrai groupe rock qui aurait été capable de « réveiller » les gens. Mais les Frenchies, en fait, c’est devenu un groupe bi et ambigu ! Je ne me rendais pas compte que Poiré me faisait chanter avec lui des hymnes gays ! Honnêtement, je me foutais des paroles, mais ce fût une grosse arnaque cette histoire de glam rock. Nous étions trois mecs en cuir, un autre très beau et Poiré qui se la jouait façon Alice Cooper. Ils n’étaient pas question de monter un groupe homo !

Des tensions ont très vite émergé, puisque Poiré voulait aussi donner au groupe une direction plus pop/variété, voire chanter en français, alors qu’au contraire, moi, je voulais radicaliser nos morceaux, explorer des pistes plus élaborées,  plus « black ».

Combien de temps a duré l’aventure avec le groupe ?

Je suis incapable de te dire avec précision combien de temps a duré l’aventure The Frenchies. Je me rappelle seulement qu’un jour, je me suis fait virer, mais il faut avouer que je commençais à prendre de l’héro trop sérieusement. Un matin, j’ai trouvé un mot griffonné au crayon sur un bout de papier accroché à ma porte pour me signifier que je devais quitter le groupe. Mais comme le nom des Frenchies m’appartenait et que j’étais quand même le co-fondateur du groupe, je les ai tous viré et j’ai reformé le groupe sans Jean-Marie Poiré. Poiré avait, petit à petit, réussi à étendre son influence sur le reste du groupe, et cela se matérialisait par la transformation progressive du look des musiciens qui, à l’origine, étaient vêtus comme des bikers et qui, après un certain temps, commençaient à s’habiller d’une manière beaucoup plus précieuse…

« Si ta moto avait une bite, je lui ferais une pipe. »

 

Puis Chrissie Hynde vous a rejoint, n’est-ce pas ?

Dans un premier temps, pour retrouver un chanteur de qualité, nous avons auditionné des tas de candidats, mais aucun ne correspondait vraiment à l’esprit du groupe. Alors, naturellement, j’ai pensé à Chrissie (Hynde). Mais ça n’a pas été simple de la retrouver ! Elle avait voyagé un peu partout aux Etats-Unis mais nous avions retrouvé sa trace à Kansas City ! Nous l’avions contacté par télégramme et elle nous a rappelé dans la journée. Et nous lui avons fait parvenir un aller simple pour Paris. À peine deux jours plus tard, elle sonnait à notre porte avec son sac à dos.

Nous avons donc commencé à répéter à l’Open Market, chez Marc Zermatti. Pour la petite histoire, j’avais connu Chrissie lorsqu’elle zonait et venait à nos concerts, quelques années avant l’éclatement du groupe. Un soir, après un concert, en sortant de la salle de l’Olympia pour rejoindre mon chopper Triumph qui était garé derrière, j’ai vu une jolie nana assise sur ma bécane. En me voyant, elle m’a demandé : « C’est à toi cette moto ? » Je lui ai répondu que oui et elle m’a lancé un regard de défi. C’est ainsi que je l’ai emmené faire un tour de moto et qu’on a fini chez ma mère, puisque je ne pouvais pas la ramener chez moi étant donné que j’avais une gonzesse. Au bout d’un quart d’heure de parlotte, elle m’a dit : « Bon, tu veux que je te montre comment on fait l’amour à une nana ou quoi ? » Et c’est comme ça qu’on a fait connaissance. Étonnamment, nous avions, elle et moi, pleins de choses en commun, tant sur le plan musical que vestimentaire.

Mais l’aventure avait elle et The Frenchies n’a pas duré très longtemps. Nous avons joué une fois à la fête de l’Humanité devant des centaines de milliers de personnes ; c’est un des seuls faits marquants de cette période-là concernant les Frenchies. Quand le groupe s’est arrêté, elle et moi sommes partis à Londres. Mais notre existence là-bas n’était faite que de rencontres ; nous n’avions pas d’argent et cela signifiait qu’il fallait repartir complètement à zéro dans nos vies… Musicalement, nous commencions aussi à avoir quelques différents, puisqu’elle voulait jouer de la guitare alors que moi, je la voyais plutôt comme une chanteuse.

« Le seul regret de ma vie, c’est l’héroïne. »

 

Es-tu resté à Londres ?

Non. Je suis rentré à Paris, où je me suis complètement perdu dans la défonce, qui prenait de plus en plus de place dans ma vie. C’était la pire période de ma vie… Au début, tu es un musicien qui se défonce et après, tu deviens un défoncé qui a été musicien… À part quelques musiques de pub et « commerciales », je n’ai rien fait que me défoncer. C’était l’horreur. Le seul regret de ma vie, c’est l’héroïne. Pour me sortir de la came vers 1986,  je suis allé voir Médecin du Monde, avec pour seul but de fuir mon propre enfer, de quitter Paris. Je suis parti au Mexique où je suis devenu clean, d’abord avec une cuisine chimique personnelle, puis, un jour, à court de cachets, je suis passé un peu à la boisson, puis plus rien…  Là-bas, j’ai gagné ma vie en tant que guide à cheval dans la jungle. Pour les papiers, j’ai épousé une américaine, que j’ai rejoint aux Etats-Unis, à Los Angeles. J’ai d’ailleurs une fille âgée de vingt-quatre ans… Ensuite, je suis reparti au Mexique avec elle où nous avions une très belle maison sur la plage. À cette époque là, j’étais d’ailleurs pendant un temps le directeur musical de la boite – le Cabo Wago – qui appartenait au groupe Van Halen. Je me sentais bien au Mexique mais mon divorce a été horrible : la Californienne s’est barrée avec ma fille et je me suis retrouvé à nouveau seul. Par la suite, j’ai bougé un peu aux quatre coins du monde, à Cuba, aux Etats-Unis encore, etc. Depuis 1986, je n’ai, en fait, pas arrêté de voyager. Je vis avec un petit budget ; je me déplace d’un pays à l’autre au gré de mes envies et de mes moyens.

Michael Memmi

Aujourd’hui, tu passes ta vie en voyage autour du monde ?

Je pars un peu au hasard, en prenant une carte du monde et en pointant du doigt un endroit que je ne connais pas… Sauf que dorénavant, j’éviterai les pays noirs et musulmans. En tant que blanc, tu n’es vraiment pas en odeur de sainteté et, quoi que tu fasses, tu ne seras jamais vraiment accepté ; tu ne seras toujours qu’un « toubab. ». Quand tu voyages dans mes conditions, en solitaire, tu n’es protégé par personne.

Il y a trois ans, j’ai été au Sénégal pour accompagner à la basse un petit groupe de folk sénégalais ; j’en ai vraiment chié là-bas. Les conditions de vie de l’Afrique étaient très dures pour moi. Je suis ensuite parti me reposer sur l’île de Gorée, située au large de Dakar. C’est un endroit mythique pour la diaspora black du monde entier. J’ y ai rencontré des gamins qui n’avaient rien pour vivre et qui jouaient du reggae. J’ai voulu les coacher et leur apprendre à devenir un groupe. Sur cette île, j’ai été au contact de la vraie misère. Mais jamais un peuple entier ne m’a jamais à ce point malmené : ils m’ont tout fait…

Comment as-tu connu Alain Pacadis ?

La première fois que je l’ai vu, je lui ai taxé son insigne communiste qu’il portait sur sa veste ! Et peu de temps après, j’ai aussi commencé à collaborer occasionnellement avec Libération. Pacadis était un mec qui écrivait des trucs hallucinés. Alain est venu habiter chez moi en 1985. Son appartement avait cramé. Et moi, ma copine venait de se suicider alors qu’elle était enceinte de huit mois. Nous étions tous les deux dans un état lamentable. Lui dépendait de moi complètement ; comme d’habitude il n’avait pas une tune en plus d’être complètement accro à la came. Donc pour nous fournir, je délestais les dealers de leur marchandise. Honnêtement, tous les dealers d’héro qui étaient sur Paris à cette époque là, je les ai arnaqués ! Je n’ai par contre jamais vendu d’héro, mais vu ce que je consommais, il me fallait certains moyens pour survivre !

J’avais aussi écrit un article dans Libé avec Pacadis dans lequel nous expliquions que la musique révolutionnaire n’existait pas et que l’œuvre appartenait au public, peu à ses créateurs. Jouer du hard rock avec des paroles trash dans un théâtre bourgeois des beaux quartiers, ce n’est pas révolutionnaire. Par contre, jouer de la musique de Cour devant une usine et que les gens s’arrêtent de travailler pour écouter, c’est révolutionnaire puisqu’elle a une incidence sur le public.

« Une caverne d’Ali baba avec de la coke, de l’héro et des billets. »

 

Il paraît que tu connaissais même les Stones ?

Un jour, j’étais à Saint-Tropez chez un copain ; je réalisais en même temps un reportage pour Libération au sujet des soldats de la marine américaine qui était dans la baie à ce moment-là. Le jeu consistait à sympathiser avec eux, à les faire boire et se droguer, à les ramener à la maison et à les faire parler. Au même moment, les Rolling Stones étaient en train d’enregistrer un nouvel album à Paris ; ils refusaient toute demande d’interview. Mais sans que l’on ne sache trop comment, Bruno Blum a décroché une interview avec Jagger que le Quotidien de Paris prétendait détenir genre : « Découvrez lundi prochain une interview exclusive de Mick Jagger ! » Sauf que l’interview ne paraissant pas, j’ai contacté Serge July pour lui proposer de réaliser cette interview des Stones pour que Libé ait le scoop avant les autres. Mes conditions étaient simples : le journal devait me payer mon billet de retour pour Paris et m’avancer de quoi m’acheter de l’héro. Par Romain Goupil, je connaissais le petit giton de l’organiste des Stones. Ce petit gars m’a donc emmené dans un appartement rue Exelmans loué pour eux. C’était un deux pièces dans lequel se trouvaient deux bikers, quelques groupies et des dealers. Sans avouer à personne que je comptais réaliser j’écrivais un article, je me suis retrouvé missionné pour aller chercher de la came. Ils m’ont confié les clefs d’un petit bus Wolkswagen qui appartenait au groupe. La boite à gant du camion était bourrée de cassettes d’enregistrements exclusifs des Stones. J’ai été pour eux leur trouver de la came avec ce petit combi, et cela m’avait permis les jours suivants de rentrer en studio avec les Stones et donc de gagner leur confiance. Un dimanche matin d’août, l’un de leurs roadies m’avait filé le plan d’un appartement et un flingue. Les consignes étaient simples : je devais rentrer dans l’appartement en question, et dans le bureau j’allais trouvé des paquets de dope sous dans le deuxième tiroir. Lui devait me faire signe pour me signaler quand la voie serait libre. Sauf qu’en redescendant de l’immeuble, il m’avait dit que c’était impossible parce qu’il y avait au moins dix personnes à l’étage. Mais je n’en avais rien à foutre, donc j’y étais allé quand même. Effectivement, quand j’ai ouvert la porte (les clefs étaient dans la serrure) de ce grand appartement se trouvaient des jeunes, tous endormis. Sans faire de bruit, j’ai réussi à me faufiler jusqu’au bureau et effectivement, il y avait un tiroir rempli de dope façon caverne d’Ali baba avec de la coke, de l’héro et des billets. En sortant, le blouson plein de paquets de poudre, je les ai enfermé et j’ai jeté la clef dans la rue. J’ai enchainé sur la tournée des potes avec des cadeaux pour tout le monde. Ce jour là, j’ai fini chez Maurice Najman à faire des photos avec mon flingue et la dope… Et de cette aventure, j’en ai fait un article pour Libé !

Quel genre d’article écrivais-tu pour Libé ?

Je me suis aussi fait enfermer volontairement à Sainte-Anne dans le but d’écrire un article au sujet d’un nouveau traitement contre la dépendance à l’héro. C’était du grand n’importe quoi ! En réalité, je me barrais tous les soirs pour me défoncer et je draguais l’une des infirmières…

As-tu connu le Palace ?

Je n’allais pas au Palace ; j’allais plutôt au Privilège. Paquita Paquin a d’ailleurs toujours le cran d’arrêt qu’elle m’avait à l’époque confisqué. Je dinaîs le soir avant l’ouverture des portes avec Alain Pacadis et Fabrice Emaer. Je crois que là-bas, je n’ai jamais payé une seule fois.

Est-ce vrai que tu as refusé de produire les Sex Pistols ?

J’ai rencontré Malcom McLaren à Londres : il nous faisait des copies sublimes de jean Levi’s 501 en cuir et sans couture. C’était un bon copain que je côtoyais dès que j’allais à Londres. Et un soir à Paris, nous avions organisé un dîner auquel était convié McLaren. À la fin du dîner, il m’a fait écouter les bandes d’un groupe encore inconnu : il s’agissait des Sex Pistols. Leur musique était dégueulasse, et j’ai refusé de les produire ; aucun ne savait jouer d’un instrument.

Un jour, à Londres, alors que j’étais avec Chrissie, elle et moi sommes passés chez Sid Vicious. Nancy, la folle qui était sa femme, nous a ouvert la porte. Directement, elle a commencé à me hurler dessus pour un motif futile : j’avais soi-disant coincé quelque chose dans la porte d’entrée, ce qui était faux ; elle était complètement abrutie ! Et là, Sid m’a hurlé dessus et m’a brandi un cran d’arrêt. Nous nous sommes battus et, comme dans les films, j’ai réussi à lui faire lâcher son couteau et à retourner la situation. Sid m’a lancé : « Arrête ! Nous sommes des frères ! » . Je me suis entaillé la main et je lui ai dit : « si nous sommes frères, nous sommes aussi frères de sang ». « Il m’a imité et c’est ainsi que notre pseudo amitié a commencé. Mais ce mec était un con ; ce fût un connard du début jusqu’à la fin de sa vie. Quel mec abject ! Il n’était pas musicien ; il était surtout masochiste. Son grand truc, c’était de se faire casser la gueule pour le plaisir. C’était un gros tricheur au niveau de la came aussi : il se barbouillait les bras de rouge à lèvres pour faire croire qu’il était encore plus junky qu’il ne l’était déjà. Sa mère était une égérie de la Beat Generation…. Pour l’anecdote, c’est elle, sa maman, qui l’a tué… À New York, alors qu’il était en liberté sous caution en attendant son procès, sa mère, pour lui éviter de retourner en prison à Rikers où il n’aurait pas tenu, lui a fait le dernier gros shoot de sa vie.

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Désormais, Michael voyage et continue à jouer de la musique (concert au Bataclan). Il écrit et photographie tout ce qui traverse sa vie d’aventurier. De ses histoires, il en fera certainement un livre.

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