Troisième rencontre. Après Lyon et Nantes, je remonte un peu plus haut dans l’ouest à la rencontre d’une nouvelle association emblématique du paysage techno français à ce jour.

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Si nous avons pu déjà parler de décentralisation culturelle et des difficultés d’intégration de la fête techno dans nos villes, aujourd’hui c’est plus particulièrement le public qui retiendra notre attention. Cap vers Rennes. Bretonne et festive, la ville est un peu un emblème français lorsqu’il s’agit de musique et de découvertes. Rennes est considérée non sans fierté comme précurseur musicale en France : les groupes y naissent et y grandissent au fil des années d’études de leurs membres, s’exportent ou meurent, mais vivent. Car s’il y a bien une chose qu’on ne peut pas reprocher à la cité Bretonne, c’est sa vivacité : étudiante tout d’abord, par la jeunesse qui la compose fièrement et abondamment dans ses rues de jour comme de nuit. Musicale ensuite, de ses bars concerts (même s’ils sont de moins en moins nombreux) au célèbre et plus que reconnu festival des Rencontres TransMusicales (dont on vous parlait ici). Festive enfin, et ce de plus en plus à mesure que les associations et organisateurs de soirées poussent en son sein. Des groupes de rock originels, c’est maintenant la techno qui officie comme maîtresse des nuits rennaises. Du mercredi au dimanche après-midi, en club ou en plein air, de plus en plus de passionnés ont décidé de se donner les moyens de faire la fête, de se réunir et de partager autour de cette identité commune.

Je rencontre Greg et Antoine, créateurs de l’association Midweek, organisateurs de soirée et tous les deux Djs. Depuis plusieurs années, ils investissent le 1988 Live Club, boîte de nuit du centre ville rennais, pour des événements techno à succès. De l’attachement qu’ils ont pour leur public à ce qu’ils aiment à considérer plus globalement comme une Famille, nous revenons ensemble sur la puissance de la scène actuelle, son évolution et ses travers.

Vous pouvez expliquer comment est né le projet ?

A la base on se faisait chier. Le soir, un mercredi, on se faisait chier, on sortait pas mal, on connaissait un peu ce qui se faisait mais on avait envie d’être plus actif que le spectateur. Je faisais parti d’une association dans laquelle on faisait des soirées en bar, et vu que cette asso est morte c’était le moment pour faire autre chose. Antoine était dans la même situation, on savait pas comment nous y prendre, avec qui, avec quel moyens. Et là dessus on a trouvé encore deux autres personnes pour se joindre à nous et là on s’est dit « bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant« . C’est là qu’on a commencé à chercher ce qu’on pourrait développer d’un peu nouveau pour sortir justement des soirées en bar qui étaient faciles à faire. L’idée c’était de voir comment amener du neuf sur Rennes. Et qui dit ramener du neuf dit avoir un minimum de moyens, et qui dit avoir des moyens dit pouvoir accueillir un minimum de public dans des bonnes conditions. Tout de suite tu t’aperçois que d’entrée de jeu, tu es obligé de faire un projet qui est déjà beaucoup plus gros que ce que tu envisageais au départ. On a démarché une boîte de nuit qui est très bien placée à Rennes mais qui avait malgré tout une très mauvaise image de boîte de beaufs généraliste. On leur a dit qu’on voulait faire des soirées le mercredi. Le mercredi personne ne fait jamais rien et on pensait qu’il y avait d’autres endroits où ça marchait, alors pourquoi pas à Rennes. Sur ce ils nous ont donné carte blanche et c’est comme ça qu’on a commencé, un peu au culot si tu veux, en croisant les doigts. Et ça n’a pas si mal marché au départ. Donc on était assez surpris, on était entouré de pas mal de gens pour supporter le projet donc on était relayé par des blogs et beaucoup d’acteurs locaux. À partir de ça on a fait 300, 350 personnes dès les premières soirées, ce qui était pas mal pour le mercredi dans une boîte de merde avec une salle image. Tout le monde nous disait « mais vous êtes débiles de faire ça le mercredi, vous êtes débiles de faire ça dans une boîte » et au final non, on avait raison. Parce qu’on a quand même réfléchi à ce qu’on voulait faire. Une envie assez forte derrière.

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Le fait d’être dans une ville étudiante culturellement forte, c’est une chance ou c’est compliqué, bouché ?

Moi au départ je ne suis pas rennais d’origine, je suis venu pour la population parce que j’aime bien sortir, la techno et l’univers, et au final ce n’est pas si facile que ça à trouver. Et le côté population très dynamique de Rennes m’avait attiré ici. Quand on a commencé il ne se passait pas tant de choses que ça à Rennes, il y avait des associations historiques et quelques soirées par an mais il y avait de la place pour tout le monde. Notamment avec nos soirées du mercredi où de toute façon on ne faisait chier personne. Au contraire, le public, plus tu le nourris et plus il en voudra, et le fait que nous y soyons arrivé, d’autres associations comme Crab Cake ont relancé la machine. On est tombé à un moment où on a eu de la chance, il y a eu une nouvelle génération qui s’intéressait à la techno après des années où c’était le rock. Tout ça s’est bien goupillé et on est tombé au moment où il y a eu une grosse dynamique qui s’est mise en route sur Rennes. Et au niveau national quand même. Tout ça a été une évolution au niveau du public et ça a beaucoup aidé à l’essor, à la redécouverte. Ils sont fans, passionnés et vachement connaisseurs, et ce sont des gens qui n’étaient pas là il y a quatre ans.

Est-ce important cette identité commune autour de la musique électronique ?

Cette espèce de cohésion interne est importante mais il y a aussi le microcosme techno rennais dans lequel on évolue qui est vachement important. On sait très bien qu’on est plus là pour collaborer et pas pour se tirer dans les pattes, même s’il y a un côté compétition, c’est bon enfant. À Rennes toutes les organisations discutent entre elles et on a un agenda donc on sait à quelle date il y aura quelle soirée, etc. On considère qu’on est pas là pour se flinguer, pour se tirer dans les pattes, et que de toute façon le public qui va dans une soirée va aux autres et c’est à tout le monde d’entretenir tout ça.

Qu’est-ce que vous dites à ce que certains considèrent comme l’élitisme de la techno ?

On sent qu’il y a une séparation assez nette. Je ne pense pas avec le recul que ce soit de l’élitisme, mais plutôt des sensibilités différentes. Et je vais te dire sur quoi je me base, sur le vécu qu’on a pu avoir les Plastikman, etc, on a découvert ça il y a longtemps, cette house à l’acid Chicago. Et quand on voit les jeunes qui viennent à nos soirées, ils sont effectivement très jeunes et ils écoutent des trucs qui ont leur âge, qui ont été fait au moment où ils sont nés. Quand on voit ça on se dit qu’il y a quand même un truc dans cette musique qui est particulier, qui fait que des jeunes de maintenant arrivent à s’y intéresser et à reprendre des choses à leur compte. Je me dis que cette gue-guerre mainstream ou je ne sais quoi, ce n’est même pas la peine. Et puis il ne faut pas se le cacher, on est tous passé par la case mainstream à un moment où à un autre, parce que la radio, parce que les différents médias, parce qu’on était ado et pré-ado. Les gens qui tombent dedans et qui font l’impasse sur le mainstream sont rares.

Mais les gens dans le public sont vachement éclairés sur ce qu’ils écoutent, et cette recherche de la nouveauté elle est très bien car montre que c’est une musique qui n’est pas morte, pas surgelée. Donc c’est bien, ça reste vivant et c’est avant tout, je ne sais pas, moi même j’arrive pas à définir la techno, c’est tellement large. Mais en même temps le fait que ce soit une famille musicale c’est tellement évident pour moi, du côté de l’ambient du hardcore ou je ne sais pas, tout ça c’est une famille. C’est d’une diversité incroyable. Mais pourquoi c’est une famille, comment la définir, je ne sais pas.

Qu’est ce que vous entendez par ces éléments de famille ? Des valeurs ?

Je ne sais pas. Je ne sais pas mais il y a des choses qui vont me parler. Comment définir cette famille… Je ne sais pas le faire.

Et aujourd’hui avec la massification de l’écoute vous n’avez pas peur que cette famille implose ?

Je sais pas, regarde ce qu’il s’est passé, je reviens à la French Touch, première version. Ils ont vraiment essoré jusqu’à la dernière goutte voire plus tous les filons de la house sucrée, toutes les sortes qu’ils ont pu trouver à droite à gauche, et aujourd’hui qu’une deuxième version survive dénote qu’il y a un truc qui revient, un va et vient constant entre le passé, le présent ou le futur. C’est ce que se disaient déjà les gens au début, »la musique du futur, qui vient des racines« . Et il y a toujours ça aujourd’hui, que ce soit des artistes ou du public, qui va en faire un truc qui va nous faire penser à des trucs qu’on écoutait plus jeune.

Ce côté passé-futur, ça se ressent aussi dans le retour au vinyle ou à la cassette.

Ouais c’est sûr, après la nouvelle génération a été uniquement éduquée au produit non matérialisé, et ils se disent que merde, le support c’est quand même classe et cool. Et puis il y a peut-être ce côté visuel plus hype, et en même temps le côté objet qu’ils ont jamais connu.

C’est bizarre cet attachement à l’objet en sachant qu’on est dans une génération dématérialisée. Pour le support, la musique que tu peux trouver c’est que tu vas avoir des choses que tu ne trouveras jamais. Moi je suis tombée entre le vinyle et le laptop, c’est un côté pratique aussi, j’adore mixer du vinyle mais tu dois porter des caisses de 50 kg. Et puis il y a ce côté de trouver un son que tu ne trouveras pas en digital, il y a des labels qui font ça.

Il y en a certains qui sont totalement laptop et d’autres tout vinyle…

Je pense qu’il y a des gens qui cherchent, et après si c’est en vinyle ils vont… ils ont envi dans ce flux musical qui est très vivant de tout faire. Tu vois le groupe Weather Festival Musique sur Facebook ? C’est hallucinant, le mec il poste trois secondes de vidéos dégueulasses et un mec en cinq minutes lui donne son morceau, le mec a sa réponse. Même nous on ne comprend pas comment c’est possible. Et quand tu disais « est-ce qu’on n’a pas peur qu’il y ait une dissolution« , une perversion de l’esprit techno, et bien non parce que ce qui sort maintenant pour moi clairement c’est de la techno. Tu vas écouter un Ben Klock et le comparer à je ne sais pas… c’est pas la même chose mais l’esprit de famille reste, il a été re-digérée et compris. Il y a des choses qui sortent maintenant et qui sont de la techno, du renouveau de techno. Je trouve qu’actuellement c’est génial. Il y a pas mal de travers mais il a des trucs géniaux.

Quels seraient les travers ?

Je pense qu’il y a une partie de la techno avec beaucoup de samples et d’humour et je pense que ce côté, ces trucs pas prises de tête, sont perdus.. On fait du plus réfléchi, plus froid et moins spontané maintenant. Après il y a quand même des choses très impressionnantes.

La culture club intellectualiserait trop la techno ?

Oui, c’est vraiment trop réfléchi. Dans les choses qu’on a envie de faire jouer il y a du très brut aussi. Ce côté live, impro un peu punk… c’est ça qui est rigolo quand tu organises quelque chose.

Il y a des choses à prouver dans la techno ?

Pas à prouver mais à montrer. Je suis pas trop dans ce côté… prouver je m’en fous un peu, ce sont des détails qui m’intéressent plus que la reconnaissance. Je pense que plein de gens ne connaissent pas ma tête et c’est très bien comme ça. Il y a ce coté qu’on aime ça et on a envie de faire des choses autour des musiques qu’on aime et on le fera quoi qu’il arrive. Le fait qu’on puisse aller à l’Antipode c’est bien. Que le 88 (1988 Live Club ndlr) soit devenu un lieu reconnu et très fréquenté par le public et les associations est quelque chose qui n’était pas attendu. Nous quelque part ça nous fait plaisir parce qu’on a ouvert ce lieu à d’autres choses que la boîte de nuit. Le but de l’association c’est la promotion de la culture, ça veut tout dire et rien dire mais c’est ce qu’on fait. On pousse le truc vers l’avant mais on est pas tout seul et ça c’est très bien. Et le côté militant pour moi il est là, on essaye de faire avancer les choses dans le sens où nous on a envie qu’elles avancent. Et le fait de faire venir des artistes supers, même si ce n’est pas nous, ce n’est pas grave, juste le fait que ça existe c’est que quelque part on a réussi quelque chose à l’échelle de Rennes.

On entend souvent que la techno n’a pas de sens, qu’elle ne délivre rien.

Complètement et ça fait 25 ans que je l’entends. Si tu veux il y a un moment j’ai arrêté de me poser ce genre de questions et je me suis juste dit que j’allais m’intéresser à ce qui me plaît et me rapprocher de gens à qui ça plaît aussi, à un moment parler à un mur c’est plus intéressant. Il y a des gens qui peuvent être réfractaires indéfiniment comme moi je peux l’être au rock. Que le rock vive ça ne me dérange pas, mais moi ça ne va pas me parler. J’avais plutôt envie de me rapprocher des gens qui se sentent concernés et si les gens commencent à apprécier tant mieux. Quand je vois sur la durée, l’état actuel de ce nouveau boom techno qui existe depuis trois ou quatre ans, je me dis que quand même, quand on était jeune on ne déconnait pas. Il y avait bien un truc.

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Crédits photos : David Antunes et Cellebrek (à revoir sur la page de Midweek).

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