C’était au salon du livre, en 2014, dans le coin fumeur réservé aux auteurs. On a commencé par se toiser (surtout lui). La pornographie nous a rapproché. Un mémoire un peu mal troussé pour moi, un dictionnaire brillant pour lui, j’avais trouvé là un passeur digne de ce nom, quelqu’un capable de m’aider à penser les sujets que je me contentais d’imaginer. Sa sensibilité me touche ; ce qui effleure les autres le déchire ; sa culture me rassure quand je suis avec lui puisque j’ai l’impression qu’avec Philippe, il est impossible de ne pas savoir ; contre l’ignorance, il est le remède ultime, pas comme un puits de science dégoulinant mais plutôt comme l’ampoule rouge qui permet de voir dans la chambre noire sans abîmer les photos.

PhDIFOLCO

Auteur, enseignant, penseur, etc., Philippe fait de tout mais uniquement ce qui l’intéresse. Multiple et unique, ce paradoxe l’anime, cette ambivalence le tiraille ; tout, avec lui, est affaire de sentiments.

Je l’ai questionné longtemps, chez lui, au milieu de ses livres, dans une ambiance fumante et confortable ; j’avais peur de rater cette interview, je craignais de me perdre face à lui, je redoutais d’échouer à le comprendre. J’ai allumé le dictaphone (et un joint). Les lourdes gouttes de pluie se fracassaient bruyamment sur les fenêtres de la pièce; en réécoutant la bande, j’avais l’impression pesante d’une atmosphère de tension amicale ; c’est étrange.

J’ai posé mes questions mais je l’ai surtout écouté ; sa maîtrise de la langue française est irréprochable ; chaque mot qu’il prononçait avait valeur de frappe chirurgicale sur les souvenirs du passé qu’il recyclait devant moi. De peur de massacrer cela lors de la retranscription, j’ai préféré tout réorganiser par thèmes classés dans l’ordre alphabétique ; j’ai supprimé mes questions pour ne laisser apparaître que sa parole, que j’ai hiérarchisée. L’ensemble me plaît parce qu’en le relisant, j’ai l’impression d’y voir Philippe tel qu’il est ; l’abécédaire et ses contraintes fonctionne bien lorsqu’il s’agit d’explorer l’existence d’un tel homme. Et je trouve cela normal qu’à un certain stade de ma vie, je finisse par tuer l’intervieweur (le journaliste) que je suis pour laisser place à la seule parole du sujet interrogé ; au fond, c’est peut-être ça l’objectivité ; à part sublimer à l’écrit ce qui a été dit, je ne ferai plus rien ; ainsi puis-je enfin poser la seule question qui vaille : Qu’est-ce que c’est qu’un Philippe Di Folco ? Comment ça s’est fabriqué ?

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[A]

Adolescence

Je faisais beaucoup de vélo, à la campagne, suivi par une bande de gosses. Je raconte une partie de ces années heureuses dans My love supreme, mon roman d’autofiction qui m’a permis de regrouper des fiches et des preuves pour me prouver que j’ai bien existé. Les torpeurs de l’adolescence concernaient plutôt mon corps, et surtout mon incapacité à assumer ce corps long, mince, mal coordonné, ce côté « dépendeur d’andouilles », comme disait mon père et d’autres. Je n’étais pas un bon élève. Au lycée, je suis devenu meilleur en découvrant l’économie et la philosophie. Dès la cinquième, mes parents m’envoyaient souvent en Angleterre chaque mois d’août pour y apprendre l’anglais ; c’étaient des moments de solitude et de tristesse que j’ai utilisés pour écrire des petits poèmes à la con que je brûlais ensuite.

Je me souviens d’avoir fantasmé sur le métier d’archéologue ; ce fut mon rêve après avoir voulu, vers huit ans, devenir boucher ; c’était boucher ou rien ; le sérial killer en puissance. Quel est le lien entre les deux ? Je l’ignore. Après le lycée, je rêvais de devenir photographe.

Âme sombre

J’ai une âme sombre, consubstantiellement mélancolique ; même Jean-François Bizot, qui m’a dit de ne jamais perdre de vue l’humour, avait en lui un peu de cette âme ; sans cette âme, on ne peut pas être au monde sans garder à l’esprit toutes les saloperies de l’humanité, ses propres saloperies ; ça veut dire « ne pas être hypocrite ». Quand j’aborde de grands tabous, comme dans Le dictionnaire de la pornographie ou celui de la Mort, ça contrebande mon intellect, ça me plaît de questionner ces sujets au lieu de les nier. Et ce fut le fruit de travaux collectifs, ce qui me contente au plus haut point parce que je crois au collectif ; j’étais heureux dans ces moments de tension.

Après le bac

Sur le plan physique, j’ai commencé à faire beaucoup de sport à partir de la terminale ; natation, vélo, musculation ; je me suis métamorphosé ; après trois ans d’effort, j’ai enfin pu me regarder dans la glace et me dire : « I love you ». C’était un changement énorme puisqu’adolescent, j’étais traversé par des pulsions suicidaires dont je n’ai jamais parlé ; je ne pouvais pas séduire à cause de ce corps ; j’étais lent et con en amour ; j’étais handicapé. La littérature ne m’a pas aidé. Je pensais n’être pas fait pour le sexe, devoir y renoncer, alors que je ne pensais qu’à ça ; j’ai eu aussi cette phase perverse, un peu cleptomane ; personne n’en a jamais rien su. Le sport m’a sauvé.

Après le bac, je voulais ne rien faire, prendre une « year off » ; mes parents ont refusé ; c’était soit le travail, soit l’armée ; ce fut horrible, déchirant ; s’en est suivi une période assez longue pendant laquelle nous ne nous sommes pas adressé la parole. J’ai donc trouvé des jobs étudiants, assez bien payés ; c’était le bon côté des années 1980 ; je croyais être complètement autonome alors qu’en fait, le studio dans lequel j’habitais, je me suis aperçu qu’il avait été trouvé par un copain de mon père ; un plan demie farce ; pas vraiment rebelle le mec en fait, voire pas du tout. Je m’habillais en noir, je fréquentais des nanas « dark » alors que j’étais un petit bourgeois qui n’osait pas toucher à la coke sous prétexte que c’eut été mauvais pour mon corps. Je fréquentais quand même les scènes nocturnes parisiennes, londoniennes et berlinoises ; quand j’évoque ces souvenirs « rock », je fais figure de papy maintenant.

Je me suis inscrit en éco et en anglais à la fac de Paris XII-Créteil pour ensuite finir, quelques années plus tard, avec une maîtrise d’économie internationale ; ce diplôme ne me satisfaisait pas, il m’emmerdait ; en parallèle, j’allais suivre des cours au Collège de France, au Collège international de la philosophie ou à l’EHESS ; je faisais tout sauf suivre la fac. J’ai fait de l’économie parce que mon père me voulait dans une école de commerce pour faire comme lui ; ça ne me faisait pas du tout bander ; l’économie, j’aime bien, mais pas assez pour en faire un métier. En sortant de la fac, j’ai eu cette formidable opportunité d’aller travailler à Londres pour un éditeur international, Orbis Publishing ; je me suis pris de cette nouvelle passion de faire des livres ; finalement, je faisais un peu comme ma mère qui travaillait à la fabrication/comptabilité chez Larousse ; en réponse à ce que mon père attendait de moi, je me suis construit en allant vers ce que faisait ma mère. C’est étrange la conscience, ne pas vouloir obéir à l’injonction du père ; pourtant, c’est lui qui m’a trouvé ce stage chez Orbis ; j’étais le résultat d’une sorte de compromis parental ; était-ce vraiment moi ? Je suis resté dans l’édition pendant une quinzaine d’année jusqu’à en être dégouté. Le groupe dans lequel je travaillais a été racheté par des Allemands et nous avons été licenciés en masse à partir de 1995.

[D]

Di Dio, François

En 1983, j’ai rencontré François Di Dio, le fondateur des éditions Le Soleil noir, l’éditeur, de Jean-Pierre Duprey ; il m’a permis de m’ouvrir sur un monde qui n’a cessé de me fasciner, le surréalisme, une certaine forme d’art contemporain, l’art subversif, la Beat Generation. Il a été comme un second père pour moi, un passeur. Et dans ma vie, je cherche toujours des passeurs ; j’ai peur de me noyer sans eux, même encore maintenant.

Dustan, Guillaume

Au départ, c’est un ami de ma femme. Fin des années 1980, on se rencontre. Je l’ai toujours défendu. Ces trois premiers livres publiés chez P.O.L sont exceptionnels ; dedans, il parle du corps ; c’est sublime, inouï. J’ai eu plus de mal avec Dernier roman, un ouvrage probablement mal édité, et je pense, pour en avoir discuté avec lui, qu’il en a souffert. Il a fait quelque chose de très généreux en dirigeant le Rayon Gay chez Balland ; il a publié des textes très utiles au sujet de la pensée Queer. Il nous manque.

[E]

Écrire

François Di Dio m’a permis d’accoucher de textes, ainsi que le poète Dominique Joubert, rencontré à la Maison des Arts de Créteil, un lieu culte pour moi où j’ai rencontré également l’affichiste Michel Bouvet puis ma compagne. Dominique m’a dit : « écris, c’est un peu de la merde ce que tu fais, mais c’est bien, vas-y ». Grâce à eux, j’ai commencé à publier des textes dès 1989. L’écriture pour l’industrie du livre n’a commencé qu’en 2001 ; à trente cinq ans, j’ai publié mon premier livre « commercial », My love suprême, présenté comme un livre sur la banlieue comme on n’en avait rarement écrit (dixit les « critiques » littéraires). Je me suis aperçu qu’ils faisaient ça parce que j’étais aussi journaliste à Nova, que je chroniquais dans Air France Magazine, parce que j’étais dans le milieu ; c’est un peu hypocrite tout ça. Le roman est sorti parce qu’Héloïse d’Ormesson, que j’avais interviewée, semblait intéressée par le sujet de mon livre. Mais dans la foulée, j’ai publié un premier essai chez Sens & Tonka, Citizen Data, un essai de philosophie politique au sujet de mes années militantes (1995-1998). À l’époque, il faisait 80 pages, aujourd’hui, il en ferait peut-être huit cent. Probablement qu’il ne sera jamais republié, et c’est tant mieux. Entre 2001 et 2015, j’ai publié une trentaine de bouquins, ce qui est totalement fou quand on y pense ; tout le monde doit croire que je suis sous speed ou cocaïne, alors que c’est absolument faux, je ne prends rien parce que mon corps ne le supporterait pas. Dans mon œuvre, il existe deux types d’ouvrages : ceux que je veux faire publier et ceux que l’on me commande ; j’ai aussi été prête plume pour pas mal de gens, je n’ai pas honte de le dire.

J’ai beaucoup plus de mal à écrire de la fiction ; j’ai du mal à inventer parce que je sais que l’on n’invente jamais rien ; quelle merde ! J’ai envie d’écrire un nouveau roman mais je sais que c’est beaucoup plus compliqué que de se mettre à fabriquer un essai. Pour écrire un roman, j’ai besoin d’être sous contrainte ; les contraintes rendent libre. Avec Mathieu Amalric, j’ai retrouvé la joie de fabriquer de la fiction, des textes pour faire voir : c’est magique. Nous vivons ensemble des instants très « shamaniques », ça participe de la vision, du rêve, de la poésie dans toute sa puissance.

Enfance

J’étais un très gros bébé. Puis assez coléreux, fils unique, premier enfant d’une fratrie italo-française (ma mère est corrézienne) ; c’était le privilège d’être l’aîné dans une famille italienne, le primo angelo ; la pression d’être le plus grand, c’était dur à porter, notamment durant les fêtes familiales, avec les cousins ; en revoyant les photos de cette époque maintenant, je me trouve un peu détestable en petit chefaillon ; je me souviens de trucs violents, genre le mec qui veut faire obéir tout le monde mais qui échoue. Je crois que j’étais un chieur. Quand j’ai diligenté une sorte d’enquête policière à mon sujet, auprès de mes proches, dans les années 1990, il était fréquent que reviennent à chaque fois quelques anecdotes pour souligner les dérives autoritaires du petit garçon que j’étais. Ça m’a surpris puisque j’avais complètement évacué de mes souvenirs ce côté violent de ma personnalité. C’est étrange, non ? Je suis quelqu’un de calme, mais tous mes proches connaissent mes moments de rage soudaine ; Jean-François Bizot me disait que ma façon de m’énerver rapidement lui rappelait les symptômes du syndrome de Gilles de La Tourette ; j’ai eu peur, je croyais que j’étais malade.

Engagement

Après les grandes grèves de l’hiver 1995, je suis devenu très militant ; j’ai rejoint les altermondialistes, ainsi que d’autres groupuscules ; très tôt, j’ai commencé à travailler sur Internet, dès 1992. Avant ça, à la fac, j’adoptais plutôt la posture du dandy « no politics, thank you » ; en revanche, j’étais radicalement antiraciste ; on gagnait des points Godwin tous les jours ; quand j’ai vu les horreurs de la Shoah, quand j’ai découvert le travail de Claude Lanzmann à ce sujet, j’ai pris réellement conscience de l’importance de la lutte contre l’antisémitisme. Bref, comme pour le sexe, la conscience politique a mis longtemps à se former chez moi ; ce fut un travail laborieux ; j’étais coincé dans une sorte de vertige post-punk nihiliste un peu cynique ; c’est probablement la raison pour laquelle je suis allé vers Bizot qui avait traversé les années post Summer of Love. 

Enseigner

J’aime beaucoup enseigner ; j’ai commencé, il y a une dizaine d’années, par des ateliers d’écriture dans des écoles d’art ; à mon tour je suis passeur ; c’est important de faire à la fois rêver et rire ses élèves pour leur transmettre le savoir, même si parfois, je me montre à leurs yeux soudain plus grave : on ne peut pas écrire n’importe quoi.

[H]

Histoire

Je me considère de plus en plus comme historien, enfin, à cinquante ans passés ; de temps en temps, c’est bien de se réinventer ; je suis un être multiple ; j’ai effectué un travail de lecture des œuvres intégrales de grands penseurs comme Marx, Nietzsche, Levinas, Foucault, Heidegger ; ça m’a fasciné ; je considère tous les grands personnages de l’Histoire puisqu’on ne peut pas occulter ceux que l’on apprécie moins, c’est malhonnête ; alors de plus en plus je fouille, je cherche, je réfléchis ; ça me faire jouir de l’esprit ce bouillonnement intellectuel. Quand j’ai rédigé la biographie de Jacques Lebaudy, personnage oublié de la Belle Epoque, j’ai eu la chance d’aller à Blois où, je crois, ce travail a beaucoup plu. Ainsi, j’ai rejoint une petite communauté, celle des historiens qui, en attaquant l’Histoire au piolet, finit toujours par se questionner, par se rendre compte que l’Histoire, ce n’est jamais simple, que le récit, c’est toujours complexe. En attaquant l’Histoire par un petit personnage comme Lebaudy, on parvient à démontrer, par les archives, une certaine sorte de réalité qui, bien que multiple elle aussi, est traversée par des petites histoires singulières. Finalement, je n’ai pas tout à fait renoncé à devenir archéologue.

[L]

Lire 

Au minimum un livre par jour. C’est un devoir. Je suis aussi un bibliophile ; je suis prêt à me ruiner pour certains livres publiés entre 1900 et 1930 ; la bibliophilie, c’est une petite communauté qui n’existe pas vraiment en tant que telle, mais quand tu traînes dans les librairies, tu vois toujours un peu les mêmes têtes ; il y a un côté franc-maçonnerie là-dedans qui ne me déplaît pas. À cinquante balais, je n’ai pas peur de le dire : j’ai une énorme culture littéraire ; je me suis coltiné toute l’histoire du roman depuis l’Iliade et L’Odyssée ; c’est un énorme travail de tout décortiquer ; pour y arriver, j’ai volé du temps sur mon sommeil et sur ma vie familiale parce que j’avais envie de comprendre d’où ça vient tout ça, de comprendre pourquoi l’on écrit des romans.

[M]

Musique (et clubbing) 

C’est gigantesque. Ça a commencé en Angleterre ; je faisais tout pour rentrer dans les pubs pour voir des groupes jouer ; puis j’ai été contaminé par la culture vinyle, je les collectionnais ; j’adorais le clubbing ; j’ai découvert le Palace quand je n’avais même pas dix-huit ans ; je me souviens de Jenny Bel’Air ; elle voyait bien qu’on était trop jeune mais elle nous laissait quand même entrer parce que nos looks lui plaisaient. Tout ça fut ensuite anéanti par les usines à danse. Par contre, j’aime bien aussi la musique électronique ; je me rappelle du Pulp, pas très loin du Rex ; il y avait une ambiance extraordinaire. Quand ça a fermé, ce fut la fin de ma carrière de noctambule.

L’un des premiers articles que j’ai publiés dans la presse l’a été grâce à Jean-Yves Jouannais et Nicolas Bourriaud, dans un numéro d’Art Press consacré à la musique techno, en 1998. Ça a donné un papier sur les racines de la techno. J’ai toujours été passionné par le lien entre l’électronique et la musique ; quand les instruments s’électrifient, le rythme s’accélère, se libère.

[N]

Nova (Bizot, Jean-François)

Je rentre chez Nova en 1997. J’ai rencontré Jean-François [Bizot] parce que j’étais fasciné par cette radio. Un jour, ces voix, celles de Nova, sont devenues tellement amicales que j’ai appelé pour leur dire qu’elles me rendaient heureux. Je suis tombé sur Édouard [Baer] ; il m’a demandé mon âge, je lui ai dit trente deux ans, il m’a qualifié de « faux jeune » ; ça m’a fait beaucoup rire. Un matin, je suis passé les voir, avant d’aller au boulot, avec mon attaché-case ; j’ai découvert une bande de mecs frapadingues en « after » ; ils m’ont proposé de faire une « chronique culinaire de cuisinier nazi » (dixit Édouard Baer) : « Klaus François, le cuisinier nazi ». Personne ne savait que c’était moi.

Au détour d’un couloir, j’ai croisé Jean-François, qui m’a emmené voir le dernier numéro d’Actuel. Puis, il m’a proposé de faire mon petit trou dans Nova magazine, le mensuel qu’il lançait. Ce fut mon deuxième père supplétif, même si nous étions au moins cent fils. Chez Bizot, pour la première fois, je publie des articles que je signe ; il m’envoie à New York pour interviewer en vidéo tous les gens qui ont connu les Black Panthers, ceux qui ont créé le hip hop, et tout un tas d’acteurs de la culture underground, comme Gil Scott Heron, Richard Hell. Allen Ginsberg, Greil Marcus, etc. J’ai fait une sorte de roadtrip à travers tout l’État de New York, j’ai dormi dans des squats, avec Tristan Egolf (qui malheureusement s’est suicidé quelques années après). Cette période, qui dura près de dix ans, c’est grâce au sorcier Bizot.

[P]

Peur(s)

J’ai peur d’être une nuisance, de ne pas mériter de vivre. J’ai eu un énorme trauma à la découverte des horreurs de la guerre ; j’étais très « fleur bleue » et ça m’a transformé ; c’est toujours là ce choc provoqué par la monstruosité de la guerre ; comme au début du procès de Kafka, j’ai peur qu’ils arrivent, qu’ils m’arrêtent, qu’ils m’emmènent et qu’ils me tuent. Cette pensée ne me quitte pas. C’est probablement l’essence de ce que je suis ; je ne suis pas drôle, je suis sinistre, profondément. Je cultive un humour noir et une légèreté de façade mais en réalité, ça me ronge. Ce n’est pas mal ; au contraire, on peut se construire avec ça ; on développe son éthique.

Je suis aussi le produit de ma génération, celle des années 1980, quand les copains mourraient d’OD, quand, dès la première fois que tu fais l’amour, tu as le spectre du Sida qui plane au dessus de toi. Je regrette de ne pas avoir pu testé le LSD des années 1970 ; je pensais être né dix ans trop tard. Ça commençait mal la vie.

Philosophie

Quand j’ai découvert la philosophie en terminale, ce fut une révélation ; arriver à énoncer les choses clairement, à poser les bonnes questions ; j’étais éclairé. Dès qu’un essai de philo susceptible de m’intéresser me passe sous le nez, je le lis ; dernièrement, j’ai trouvé celui de Dorian Astor sur Nietzsche excellent, celui de Jean-Paul Curnier également, Philosopher à l’arc. Je les lis plus rapidement que des romans et bizarrement, je ne lis que des vieux romans, et rien, ou presque, de contemporain.

Pinhas, Richard 

Je l’ai rencontré à la mort de Gilles Deleuze, en 1995. Il était un peu comme malheureux, sur un banc ; on habitait le même quartier, nos deux enfants jouaient ensemble ; je lisais tout Bourdieu, je m’étais réinscrit à l’EHESS. Une nouvelle fois, je m’en voulais d’avoir raté Lacan, Foucault et Deleuze. Grâce à Richard, j’ai rencontré ensuite Dominique Lecourt, l’un des derniers grands philosophes, l’un de ceux qui dérangent les « piètres penseurs ». Richard est avant tout un immense musicien, que j’écoute en boucle quand j’écris.

[P] 

Œuvre (la sienne) 

C’est la plus difficile des questions. Il y a des livres qui ne me satisfont pas. Aujourd’hui, grâce à l’édition numérique, je pourrais les reprendre et les republier moi-même ; des fois j’y pense. My love supreme est un « work in progress » ; il ne sera jamais achevé. Mais je suis très fier de L’Empereur du Sahara, il est bien édité, bien rédigé, bien travaillé, alors quand je vois qu’il ne s’est pas vendu énormément, ça me fait chier. Pour l’instant, mon plus gros succès de librairie, ç’a été un livre de cuisine, À table avec la mafia, qui s’est vendu à 20 000 exemplaires. Mon plus gros échec commercial fut mon deuxième roman, Tentatives de sourires et autres plongeons ; c’est un faux recueil de nouvelles, assez déroutant. Avec les années, My love supreme version (N) aura intégré Tentatives de sourires et autres plongeons ; je finirai bien par recomposer tout mon travail romanesque dans un univers qui tiendra tout entier dans My love supreme. Quant à Salva™, j’adore ce texte, je me suis défoncé, pour l’écrire, avec une herbe que l’on vendait sur Internet alors que celle-ci ne produisait aucun effet ; c’était un placébo. Ce roman est monstrueux.

[T] 

Télévision

 Je ne pourrais pas participer à des émissions comme Ce soir ou Jamais ; soit je disparaitrais dans un coin, soit j’exploserais, littéralement ; je suis intolérant face à la malhonnêteté intellectuelle, au point de devenir violent. Aujourd’hui, il n’y a plus aucun lieu de débat à la télévision, il n’y a plus Apostrophes, il n’y a plus aucun lieu de foutraque ; tout est complètement scénarisé maintenant ; Jacques Chancel, c’était sublime. Je suis quelqu’un d’élitaire ; on n’a pas à se moquer des gens ; il faut que l’inspiration se passe par le haut ; si l’on fait l’inspiration par le bas, on joue le jeu du système, de l’abrutissement général, du « bovin consommateur ». Je combats aussi les faux démystificateurs ; tout ça, c’est du spectacle minable ; les vrais radicaux ne passent jamais à la télévision, qui n’est pas une fin en soi, mais un médium injuste. Par exemple, j’adore Jean-Paul Curnier, mais c’est très peu probable qu’un jour il soit à la télé en chroniqueur : ou alors, il banderait son arc et dégommerait l’animateur. On peut rêver aussi d’une chaîne de télé punk et folle, explosive et carnavalesque, non ? Il n’est pas trop tard ? Tu crois pas ?

A propos de l'auteur

Journaliste, Gribouilleur, Novö Pandore, etc...

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