Ce n’est pas facile de chanter avec justesse et d’avoir du succès en 2015. Pierre Lapointe y parvient ; sublime orfèvre des mots et des mélodies, il m’a réconcilié avec la variété que je prends souvent plaisir à détester. Évidemment qu’il est canadien ; en France, on a rien vu de tel depuis… Brel/Gainsbourg/Polnareff. Lapointe est une sorte de Nietzsche de la variet’ : il est de la dynamite. Sapé comme un milord postmoderne, il raconte avec légèreté des histoires atroces mais magnifiquement écrites ; quand je le vois et je l’entends, je comprends que la Belle époque s’est achevée il y a longtemps mais que notre époque est belle ; par pitié, soyons plus francophiles et écoutons le attentivement parce que Lapointe chante les tabous comme d’autres parlent de banalités accablantes. C’est beau.

Pierre Lapointe

Tel un architecte de l’âme, il construit dans ses textes un univers atypique, fantasmé, hyperréaliste : « On vient d’enlever ma mère et ce serait, paraît-il, de belles octogénaires condamnant les missiles, s’adonnant au plaisir, au plaisir de la chair, toutes nues au milieu, au grand milieu des foules. » La première fois, ça surprend. Puis ça flatte l’esprit ; on sourit, on s’imagine déjà en Patrick Bateman allant frapper ces deux vieilles pour délivrer une maman violée ; enfin les paroles deviennent plus floues, plus planantes ; on cherche le sens de la chose, et l’on jouit d’avoir réfléchi, alors on recommence, rewind, et ça repart ; l’enfer de Dante tapissé de papier peint rose et d’une moquette épaisse et claire ; on se précipite dans les tréfonds de notre esprit mais avant d’arriver, c’est déjà la fin ; on passe à la piste suivante, celle qui parle de l’entrejambe d’Émilie l’hermaphrodite, puis, méthodiquement, à l’album suivant, La forêt des mal aimés, mais on ne skip rien ; je n’ai jamais été aussi heureux d’écouter de la musique triste.

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Ton dernier album s’appelle Paris Tristesse. Es-tu heureux ?

Oui, ou disons plutôt comme l’on peut l’être dans la vie ; je ne pense pas que le bonheur absolu existe ; les gens qui prétendent le vivre, je doute un peu de leur sincérité ; par contre, je pense être quelqu’un de majoritairement heureux parce que j’ai pris la décision de l’être. J’ai toujours été habité par une grande lucidité ; quand on est très lucide, ça fait chier, on souffre, on trouve l’humain con, on se trouve con, et l’on se décourage rapidement ; je pense que l’une des raisons pour laquelle j’aime autant créer (et les créateurs), c’est parce que la création est une forme de résilience qui amène à se réconcilier avec l’humain, c’est-à-dire avec l’animal que l’on est tous ; créer, c’est ce qui existe de plus beau. Par contre, même si je suis heureux, je porte en moi une certaine forme de mélancolie, de tristesse ; c’est sain d’être dans les deux extrêmes, ainsi on finit par trouver une sorte d’équilibre. Mais dans la vie de tous les jours, je ne me fais pas chier ; j’aime être gentil avec les gens, j’aime sentir que les gens sont à l’aise avec moi, j’aime aussi me sentir à l’aise, et j’aime profondément cette idée qui consiste à ne pas se prendre la tête ; tout est drôle, rien n’est grave et tout peut finir par devenir beau. Je suis donc probablement plus heureux que malheureux.

Plus jeune, ce ne fut pas facile ; je me sentais comme un enfant sans voix ; pourtant, mes parents m’aimaient beaucoup, ma grande sœur et mes grands-parents aussi, mais j’avais plein de choses que je voulais dire et que je n’arrivais pas à exprimer ; je sentais que je pouvais faire des trucs capables de faire bouger autour de moi, mais je ne disposais pas encore des capacités pour y arriver ; c’était très difficile et je m’emmerdais ; souvent dans ma vie, je me suis emmerdé et franchement, je pense que c’est la pire des choses. Et j’étais obsédé par la mort ; je fantasmais sur cette idée de pouvoir décider de qui devait mourir ou pas ; j’aimais aussi cette idée de faire un doigt d’honneur à la mort ; en devenant chanteur, en faisant des disques, même quand la mort aura pris ma vie, je serai encore vivant, même si c’est pour quinze personnes, peu importe, j’existerai après ma mort. Vouloir exister après sa mort est assez commun ; il s’agit d’un sentiment répandu chez les humains, seulement, on ne se l’avoue pas tous aussi franchement.

Es-tu influencé par l’esthétique punk ?

Je n’ai rien d’un punk. Quand j’ai sorti l’album Punkt, les gens pensaient que je faisais un album de punk alors que ce n’était absolument pas le cas ; je n’ai même rien de rock ; je suis un enfant de la chanson française ; cependant, j’aime les gens qui ont fait éclater les choses, en prenant un objet qui existait déjà pour le transformer ; c’est le post-modernisme et c’est ce que je fais. J’ai été marqué par le mouvement pop américain des années 1960 mais j’aime aussi beaucoup ce qui se fait actuellement. Pour Punkt, j’ai été très inspiré par Takashi Murakami que j’ai découvert au début des années 2000 parce que dans son œuvre, il y a quelque chose de très irrévérencieux, quelque chose de très intéressant dans l’idée de développer une réflexion poussée qui existe déjà à la base mais que l’on transforme, que l’on fait progresser. Quant à mon travail, j’essaye de le rendre aussi accessible que possible pour tous les auditeurs, même s’il est le fruit d’une longue et complexe réflexion, peut-être teintée par l’existentialisme ou des choses sombres qu’il faut rendre plus colorées ; c’est ce que j’aime dans la culture pop qui permet d’adoucir n’importe quoi, un peu comme la pub ; quand je fais une chanson, je la conçois un peu comme une pub.

Aimes-tu la philosophie ?

Tout le monde est un peu philosophe ; mais je n’ai pas lu les grands philosophes, ni les grands poètes ; ce que je fais, c’est de la musique, et j’essaye de réfléchir au sujet de la vie en mettant les mots les plus précis possibles sur ce que je ressens en espérant que ça finisse par toucher d’autres gens ensuite. La poésie et la philosophie, je les reçois à travers ce que je fais avec certains artistes ; Philippe Starck m’a beaucoup marqué, l’école du Bauhaus aussi, et j’ai découvert Patrick Jouin ; dans son travail, je vois la vraie poésie moderne ; le nouveau langage de la poésie passe par la domestication de la technologie ; des gens comme Patrick Jouin sont à la fois dans le passé et dans le futur, et c’est ça que j’aime chez eux. Je vais travailler sur un projet avec Matali Crasset ; je pense qu’elle a cinquante ans d’avance sur notre époque.

De quelle manière souhaites-tu que l’on se rappelle de toi ?  

Ça m’importe peu que l’on se rappelle de moi ; je veux plutôt que l’on se souvienne de ce que j’ai fait ; tout le monde chante Frère Jacques mais personne ne sait qui l’a écrit et ce sera la même chose pour La Javanaise dans cent cinquante ans. J’espère aussi que les gens réaliseront que tout mon travail s’inscrit dans une dimension collective ; c’est ce que j’essaie de faire lorsque je travaille avec d’autres artistes, comme avec le collectif BGL ; peut-être qu’un jour, quand je serai mort, les gens iront voir ce que j’ai fait, pas pour étudier qui j’étais mais plutôt comprendre ce que je faisais et avec qui.

Aimes-tu notre époque ?

Je m’y sens bien, même si certaines choses me dérangent. J’ai pris cette décision de me concentrer sur mes forces et de faire changer les choses à ma petite échelle ; c’est ce que je fais à chaque fois que je monte sur scène. C’est facile de se plaindre de son époque, mais je trouve ça assez con ; lorsque l’on n’est pas content, les seuls à pouvoir changer cela sont nous-mêmes. Finalement, à n’importe quelle époque, j’aurais été content.

Est-ce important pour toi de devenir aussi connu en France que tu l’es au Québec ?  

Je doute que cela soit possible ; ce que j’ai bâti au Québec, c’est quelque chose que je n’aurais pu bâtir que là-bas ; je suis autant dans « l’extrême pop » en participant à la Voix, un concept de préfabriqué télévisuel qui fait 60% de parts de marché chez nous, que dans des projets plus confidentiels comme mes travaux avec Matali Crasset, BLG ou Walter Van Beirendonck. En France, tout me semble beaucoup plus compliqué parce que la société est plus hiérarchisée ; si les Inrocks t’aiment, un autre ne t’aimera peut-être pas, par principe ; certains amis m’ont même conseillé de ne pas dire aux Inrocks que j’avais écrit une chanson pour Calogero parce qu’il avait été numéro 1 des hits sur NRJ et ça risquait de ne pas être bien ; je trouve ça complètement con ; je suis fier d’avoir écrit pour Calogero et je suis fier de la manière dont il l’a chantée ; c’est important que des gens fassent de la pop ainsi, mais ça ne m’empêche pas d’apprécier Yoko Ono qui crie dans un micro ; en France, il existe un certain snobisme qu’il n’y a pas au Québec ; à cause de cela, je doute que je puisse vraiment devenir populaire en France ; pour avoir un grand succès, il faut être Mika, mais je ne suis pas Mika, je ne fais pas des shows comme lui ; j’arrange avec une suggestion peut-être un peu trop radicale pour plaire en France à un large public ; au Québec, je suis devenu une vedette, mais beaucoup de personnes me connaissent ainsi alors qu’ils ne savent rien sur mon travail.

Aimerais-tu vivre en France ?  

D’un point de vue artistique, le Québec m’offre beaucoup de possibilités, et c’est chez moi. S’exiler, ce n’est pas rien ; être loin de sa famille, de ses amis, ce n’est pas facile, et ça prend du temps avant de se sentir bien quelque part. Maintenant, je passe plusieurs mois par an en France, et ça me plaît, mais je ne vois pas de raison de m’y installer pour le moment. Par contre, je n’ai rien contre l’idée de venir vivre ici un jour si j’en éprouve le besoin, mais je suis montréalais bien plus que parisien ; je n’oserais jamais me déclarer parisien.

Comment abordes-tu l’écriture ?

Je n’écris pas beaucoup ; parfois, je rédige mes chansons rapidement, parfois pas ; ça fait un an que je n’ai rien écrit, et je ne lis pas beaucoup non plus, mais je voyage et je fréquente énormément les expositions ; je passe aussi du temps avec mes amis, mais je ne bois pas, je ne sors pas, je me contente de voyager avec l’idée de découvrir des choses sans forcément les comprendre directement ; j’aime bien ignorer pour ensuite mieux tout analyser et décortiquer quand je me passionne pour un sujet en particulier ; être naïf, c’est important parfois.

Qui sont les chanteurs que tu admires ?  

Barbara pour l’émotion pure, Gainsbourg pour l’esthétisme, Robert Charlebois pour la liberté totale, et Diane Dufresne parce qu’elle ma donné le droit d’être, sur scène, celui que personne n’ose être. Aujourd’hui, mes influences sont plus variées ; elles s’étendent plutôt vers les plasticiens et les designers, mais les quatre que je viens de citer sont mes fondations. J’aime aussi beaucoup Feu Chatterton, Minuit, Lou Doyon, Mathieu Chedid ou Jimmy Hunt.

Comment expliques-tu que la scène artistique québécoise soit aussi dynamique ?

En France comme je l’ai dit, tout est question de hiérarchie ; pour faire quelque chose, il faut connaître les stars alors que chez nous, on s’en fout ; on n’a pas de star system. Et il y a aussi le poids de l’Histoire en France ; quand tu fais du cinéma par exemple, Cocteau et Truffaut te regardent, ce n’est pas facile, et c’est pareil dans tous les autres domaines de la création. Au Québec, tout est beaucoup plus jeune, plus libre ; c’est l’Amérique ; depuis la création du Québec, nous sommes dans une certaine dynamique où tout reste à créer. Mais je suis plus attiré par la culture française et européenne que par la culture étasunienne (même si j’aime aussi la culture anglophone) ; les vrais Gaulois ce sont les Québécois ; j’ai l’impression que les Français ressemblent plus à des Américains que nous parce qu’ils fantasment au sujet des Etats-Unis, de la même manière qu’il existe un fantasme européen en Amérique ; on vient du même endroit mais on a plus le même accent ; en Amérique, on a l’impression d’avoir perdu le côté guindé des langues telles qu’elles ont été originellement importées pour les rendre plus « robustes », « rustiques » ; c’est fascinant de voir comment les langues se sont transformées.

A propos de l'auteur

Journaliste, Gribouilleur, Novö Pandore, etc...

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