Rachid Meklhoufi a fait partie de la légendaire équipe de football du FLN au moment du conflit franco-algérien. Star du ballon dans l’hexagone, il n’hésita pourtant pas un seul instant entre sa carrière et son pays quand il du faire un choix, et s’engagea corps et âmes dans la cause du Front de Libération. Aujourd’hui, l’homme à vieilli, mais son esprit révolutionnaire reste intact, comme si le temps n’avait pas de prise sur lui…

Comment êtes-vous arrivé à Saint Etienne et comment se sont passés vos débuts ?

Je suis arrivé à Saint Étienne le 4 aout 1954. La  première chose qui m’a sauté aux yeux et qui m’a impressionné, c’était la différence entre les français d’Algérie et les français de France. Je ne pouvais pas y croire tellement le contraste était important. Les gens étaient très amicaux en France contrairement aux colons qui vivaient en Algérie. Le problème de l’époque à mon avis, c’était que les français d’Algérie avaient été contaminés par les colons.

Je n’étais pas manchot croyez-moi, je savais jouer. Quand je suis arrivé à Saint Étienne, l’entraineur était Jean Snella. En tant que grand connaisseur de football, il a su m’aider à exploiter au mieux mon potentiel. Peut-être que sans lui, je n’aurais jamais eu la même carrière. Je remercie le destin de m’avoir permis de rencontrer cet homme.

À la base, je suis originaire de Sétif. Peut être que naitre là bas m’a aidé à devenir rebelle. En 1945, il y a eu l’armistice. Beaucoup d’algériens qui venaient du même village que moi, revenaient du front et beaucoup d’ailleurs sont mort pendant la guerre.

Dans tous les cas, j’ai adoré Saint Etienne…

Pourtant vous l’avez quitté cette équipe des verts…

J’ai passé quatre ans à St Etienne et j’ai même était sélectionné en équipe de France avec qui j’ai remporté les championnats du monde militaires. Or, à l’époque, j’ai du faire un choix entre l’Algérie et la France. Je n’ai pas hésité un seul instant, j’ai choisi de porter les couleurs de mon pays d’origine. La décision n’était pas évidente à prendre dans le contexte de l’époque, il y avait même des algériens qui ont choisi de rester en France de leur plein gré.

Ne vous a-t-on pas pris pour des fous quand vous avez monté cette équipe du FLN ?

Attention, il faut rappeler que cette équipe était avant tout une opération de communication. En faisant partir  les meilleurs joueurs algériens du championnat, le FLN faisait découvrir la guerre d’Algérie au peuple français à l’époque victime de la censure en France qui ne laissait rien passer.

Pensez-vous que le football est un bon vecteur pour faire passer un message politique aux gens à une échelle importante ? Aujourd’hui, serait-ce encore possible de faire ça ?

C’est possible car il y a encore plus de grands joueurs aujourd’hui qu’à l’époque et qu’ils sont surtout beaucoup plus médiatisés mais pour faire cela, il faut avoir la chance d’avoir une grande équipe. Pour rappel, les palestiniens ont essayé de monter une équipe  nationale pour faire connaître leur cause. Seulement ils étaient assez mauvais et ne gagnaient pas très souvent donc ils ont préférés arrêter. Nous, à la différence d’eux, on gagnait des matchs.

Quelles étaient les raisons pour que l’Égypte refuse de vous affronter ? N’avaient-ils tout simplement pas peur de perdre contre vous ?

Non car l’Égypte a soutenu la cause algérienne.  Or à l’époque, le vice président de la fédération égyptienne de football était en même temps vice président de la FIFA qui refusait de reconnaître l’équipe d’Algérie. S’ils avaient accepté de jouer contre nous, leur vice président aurait été viré de la FIFA. Quand on a monté notre équipe la Fifa a directement annoncé à toutes les fédérations que tout joueur qui nous rejoindrait serait suspendu. Si une équipe acceptait de nous affronter, elle pouvait être pénalisé ou déclassé par la FIFA. Je refuse que l’argent pourrisse le football comme c’est en train d’arriver en ce moment. Jouer pour le maillot ça n’existe plus à cause des millions d’euros.

Avez-vous été en danger à l’époque où vous avez rejoint l’équipe de l’Algérie ?

Non pas vraiment. Peur de l’adversaire, parfois oui. Mais pas du FLN, on était une famille. Pour être franc dans une telle situation, on ne pense à rien. On y va tête baissée. C’est vrai que des fois, quand on était en tournée en Europe occidentale, on prenait des précautions. Mais dans les pays de l’est ou les pays arabes jamais, on était reçu chez eux comme des amis. Je garde un excellent souvenir de la Yougoslavie qui soutenaient notre cause très activement. Tito était d’ailleurs le grand supporter de l’Algérie.

A l’indépendance, j’étais à Alger et un homme vient et se présente à moi. Il me raconte qu’il avait participé à la guerre d’Algérie. Il m’a ensuite dit que notre équipe avait su lui redonner du baume au cœur, un nouveau souffle extraordinaire dans les moments difficiles. Quand cet homme m’a dit ça, c’est là que j’ai compris que notre équipe avait fait quelque chose de grand. Le président nous avait même dit que grâce à nous, notre équipe avait permis à la révolution d’arrivée 10 ans plus tôt. On a vraiment aidé le pays et j’en suis fier.

Quel regard portez-vous sur le monde du football actuel ?

Il n’y a que l’Espagne qui me régale. Regardez les français, dès qu’ils gagnent un match, ils ne touchent plus terre. Deux jours après le match contre l’Ukraine, ils ont était ridicules contre la Suède. Je pense que c’est à l’entraineur de protéger les joueurs de cette euphorie destructrice après une victoire. Il doit savoir les recadrer.

Le football d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celui que j’ai connu. Pour moi, se sont les dirigeants des clubs et des fédérations qui ont contaminé le foot professionnel avec leurs millions d’euros. Aujourd’hui un joueur est avant tout un homme d’affaire.

La FIFA doit d’ailleurs absolument préservé le sport de l’argent des banques et des investisseurs car sinon un jour, quand tous les sponsors ne pourront plus financer les clubs, on va se retrouver avec des milliers de chômeurs. Il faut arrêter cette course effrénée à l’argent. J’espère par la même occasion que Platini va plafonner les salaires des joueurs.

Êtes-vous encore un supporter des verts ?

Je suis bien sur toujours un grand fan de Saint Étienne, seulement aujourd’hui, je pense qu’ils sont sur un chemin qui n’est pas celui qu’ils devraient prendre. Pour être clair, ils ont voulu jouer aux riches alors qu’ils n’en avaient pas les moyens. Ils devraient plutôt axer leur politique de développement sur la formation des jeunes plutôt que sur le recrutement de joueurs qui coutent trop cher au club. Saint Etienne n’a pas les moyens d’un gros club donc aujourd’hui les joueurs recrutés sont clairement rien de plus que des bricoleurs, et non pas du premier choix.

Comment êtes vous arrivé dans ce film*?

Gilles Perez et Gille Rof m’ont contacté et ils ont su me séduire en me ramenant Bernard Pivot pour m’interviewer. J’ai estimé que c’était une bonne idée de le faire pour réussir à sortir les gens de cette léthargie imposée par les dirigeants de ce monde aseptisé et aussi pour donner une meilleure image du foot.

Connaissiez vous les autres joueurs du documentaire?

Je connaissais évidemment Eric Cantona de réputation. D’ailleurs, il est même plus qu’un simple rebelle, c’est un anarchiste ! Mais je pense que c’est une bonne chance d’avoir un homme comme lui qui peut faire entendre notre voix. Les autres, je ne les connaissais pas forcement mais j’ai été impressionné par leurs histoires personnelles.

* Les Rebelles du Foot qui sera diffusé le Dimanche 15 Juillet à 20.40 sur Arte

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.