Philippe-Jaenada

Le 18 août 1988, à 31 ans, la spéléologue Véronique Le Guen part s’enfermer dans le gouffre de Valat-Nègre en Aveyron, sans aucun moyen de communication avec l’extérieur et aucune source de distraction habituelle, pour expérimenter «l’isolement temporel». Lorsqu’elle sort de sa grotte, trois mois plus tard, Philippe Jaenada a 25 ans et écoute distraitement la radio, dans son petit appartement du 17ème arrondissement de Paris. Il entend son histoire. Il décide de l’imiter, et de se cloîtrer pendant un an dans ledit appartement, volets fermés, sans téléphone, sans contact extérieur, sans télévision ni radio, aboutissant ainsi des années de défis personnels, étranges et autodestructeurs: «J’ai passé un mois à ne me nourrir que de café au lait, une semaine entière sans dormir, deux sans me tenir debout, en rampant dans l’appartement, par exemple», nous dit-il, trente ans plus tard. Dans le livre qu’elle publie quelques mois après son expérience, Seule au fond du gouffre, Véronique Le Guen écrit : «Il s’agit ici d’une interrogation qui ne cesse de me poursuivre {…} : privé de tout stimulus, l’esprit humain est-il voué à sombrer dans la folie ? ». Philippe Jaenada, reclu dans son appartement, s’ennuie comme un rat crevé. Il commence à écrire des nouvelles «prétentieuses et ennuyeuses», juge-t-il maintenant, pour se distraire.

Le 18 Janvier 1990, Philippe Jaenada sort de chez lui pour la première fois depuis plus d’un an. Il va, vacillant, au restaurant avec une amie. À cent mètres de là, le même jour, dans une rue adjacente à celle où le futur écrivain est en train de dîner, Véronique Le Guen se donne la mort dans sa voiture, en absorbant une dose massive de barbituriques, quatorze mois après sa sortie de grotte. Cette histoire, folle ou anecdotique, coïncidence banale ou extraordinaire, revient souvent dans les interviews de Philippe Jaenada et semble résumer à elle seule la vie et l’oeuvre de l’écrivain. Il en a pas mal, des histoires folles.

En 2015, vingt ans plus tard, Philippe Jaenada vient de rater les prix Renaudot et Interallié qu’il espérait pour son roman La petite femelle. Plongée abyssale dans la vie de Pauline Dubuisson, meurtrière des années 50 ayant commis un crime passionnel et déclenché la haine de la France entière – essentiellement parce que c’était une femme belle et libre, la garce -, le livre de Philippe Jaenada est un pavé de 800 pages détaillant avec une minutie obsessionnelle la vie entière de la jeune femme, pour lui rendre justice. Cela fait quatre ans que l’écrivain a entrepris d’écrire la vie de personnages ayant dévié de la vie ordinaire par accident («c’est ce qui m’intéresse, les chemins décalés»). Avant, le sujet, c’était lui, et sa vie. Au commencement, après s’être cloîtré chez lui et avoir écrit quelques nouvelles, il s’enferme – encore – trois mois dans une maison en Normandie, en 1997, et écrit toutes les nuits «parce que le temps ne passe pas. Il m’arrivait d’écrire jusqu’à 9 ou 10h du matin, trente pages d’un coup». Il publie Le Chameau Sauvage, son premier roman, et rafle le prix de Flore dans la foulée. Privé de stimulus, l’esprit humain peut sombrer dans la folie, ou pondre un petit chef-d’oeuvre. Histoire d’amour plutôt tragique, aux envolées lyriques et teintées d’un optimisme démesuré, Le Chameau Sauvage relate la vie naïve d’un jeune homme insouciant qui tombe amoureux – c’est la vie de Philippe Jaenada, sauf qu’alors il n’était jamais tombé amoureux. «Je n’avais pas l’ombre d’une responsabilité, je sortais tous les soirs de la semaine, je n’avais jamais passé plus de deux nuits (et encore, quand c’était sérieux) avec une fille, je baisais comme un forcené de tous les côtés, je vivais comme un papillon sous ecstasy, j’étais persuadé que personne jamais ne me mettrait la main dessus», explique-t-il. Raté.

L’année suivante, il tombe amoureux, à la renverse, d’Anne-Catherine, «la plus belle fille de la planète, la plus bouleversante et la plus déconcertante», et lui consacre un livre magnifique, douloureux et un peu porno, Néfertiti dans un champ de canne à sucre, sorti en 1999. Quatre ans plus tard, il écrit toute la haine qu’il porte à la vie conjugale et à la folie obsessionnelle de sa femme, toujours Anne-Catherine, dans Le cosmonaute. Puis Philippe Jaenada continue d’écrire quatre ou cinq romans sur sa vie, sa femme (toujours Anne-Catherine, toujours à ses côtés), sur lui, ordinaire et exalté. Il se range. «À 34 ans, du jour au lendemain, je me suis jeté dans l’expérience ultime: une vie de mari et de père, plan-plan à souhait, sage et régulière, extraordinaire », explique-t-il. Il n’écrit plus la nuit, «vieux schnock, je commençais à être sur les genoux».

Dans un entretien avec Larry McCaferry, l’écrivain américain David Foster Wallace déclare en 1993: «Il me semble que la grande différence entre l’art de qualité et l’art moyen {…} s’apparente à de l’amour. À avoir la discipline nécessaire pour laisser s’exprimer la partie de soi-même qui sait aimer plutôt que celle qui ne cherche qu’à être aimée.» Philippe Jaenada, après huit romans où il fait intégralement don de lui dans ses livres – personnellement, j’ai l’impression de le connaître mieux que ma propre mère -, décide d’écrire sur les autres. Il dit en avoir eu «ras le pompon, les autres sont plus intéressants». Et pas n’importe quels autres. Il écrit, en 2013, un petit pavé sur la vie de Bruno Sulak, gentleman cambrioleur des années 80. Sulak, détaille avec humour et tendresse la vie du gangster, qui a inspiré le premier graffiti de Miss Tic, et sur sa fin étrange – il « chute » de la fenêtre de Fleury en tentant de s’évader une dernière fois. Puis, en 2015, il publie La petite femelle, donc, ôde féministe rendant une justice implacable à Pauline Dubuisson. Si on suit la théorie de David Foster Wallace, et, plus simplement, si on lit ses livres, il est évident que Philippe Jaenada est un écrivain de talent, qu’importe le genre de littérature auquel il s’adonne. Il rechigne : «Je n’aime pas tellement écrire».

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