Dans l’Etat de Guerrero, au Mexique, on ne s’étonne plus de voir son voisin prendre les armes de bon matin, pour faire régner l’ordre dans la rue…

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C’est dans la petite ville mexicaine de l’État de Guerrero, El Potrero, qu’un homme du nom d’Eusebio Garcia Alvarado a été kidnappé par le syndicat du crime local le 5 janvier 2013. Jusque là, rien de bien extraordinaire, lorsque l’on sait que cet Etat est considéré comme l’épicentre des affrontements entre cartels de la drogue et autorités mexicaines. Mais les kidnappeurs ne se doutaient pas qu’oser s’attaquer à un des membres de l’Union des villes et des organisations de l’État de Guerrero (UPOEG) leur coûterait aussi cher. Ce qui aurait pu passer pour un simple fait divers a pris les formes d’un catalyseur de colère des habitants de la région, qui, face à l’insécurité croissante et à l’inefficacité des autorités locales, ont décidé de faire régner l’ordre eux-mêmes : zoom sur ces nouveaux justiciers.

Le fusil, nouvel accessoire en vogue

Fusils de chasse et à pompe en mains, imaginez vos voisins, d’ordinaires messieurs tout-le-monde, qui établissent désormais des checkpoints à l’entrée des villages et  patrouillent le long des routes en pick-up, visages cachés par un masque de ski et un bandana : un accoutrement qui semble avoir eu son effet puisque Eusebio a été relâché par ses ravisseurs le jour même. Mais l’UPOEG n’a pas décoléré pour autant et s’est même reconvertie en un groupe armé d’autodéfense affranchi de toute autorité, soutenu par les municipalités de Costa Chica qui ont fondé, elles aussi, leur propre milice.

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Parce que l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même

Dans un pays où seuls 2 % des délits sont jugés, l’on peut dire que ce groupe de justiciers improvisé ne reste pas inactif : 54 personnes ont été capturées puis enfermées dans une maison faisant office de prison d’appoint. Le 31 janvier, les différentes communautés se sont ensuite retrouvées sur le terrain de basket du village d’El Meson afin de juger leurs détenus pour enlèvement, extorsion, trafic de drogue, homicide ou consommation de marijuana. Plus de 500 personnes ont assisté au procès retransmis en intégralité par les médias du monde entier.

Un gouvernement qui vacille entre complicité et légitimité

Le gouverneur de l’État Angel Aguirre Rivero a tout d’abord applaudi cette initiative mais il s’est vite empressé de blâmer ensuite cet affranchissement vis-à-vis des autorités officielles. C’est donc après d’intenses négociations entre l’UPOEG et le gouvernement que les prisonniers ont été finalement livrés à la police. Mais en ce qui concerne les villageois, peine perdue, ils ne lâcheront pas leurs armes. Ces derniers sont même devenus un modèle pour les citadins de Coyuca et Acapulco, qui se sont convertis en de véritables soldats lourdement armés. Angel Aguirre Rivero est en effet revenu sur sa position en annonçant, mardi 7 mai,  la signature d’une convention permettant aux groupes de civils armés de collaborer aux tâches officielles de sécurité publique. Ils pourront ainsi recevoir des salaires, de l’équipement et une formation, dans le cadre d’un Système sécurité citoyenne (SSC), à condition de respecter certaines normes.

Il faut dire aussi que gouvernement ne pouvait plus s’empêcher de composer avec ces nouveaux acteurs « clandestins » de la sécurité car l’initiative ne date pas d’hier: les polices communautaires sont nées en 1995 – avec notamment la Coordination régionale de l’autorité des communautés (CRAC) – par la loi sur le respect des us et coutumes. En coordination avec les autorités, les communautés indiennes (onze millions de personnes) peuvent ainsi disposer d’un système de sécurité et de justice spécifique, selon le principe d’ « autodétermination » accordé par la Constitution mexicaine et reconnu par l’Organisation internationale du travail. Des groupes d’autodéfense -pas seulement formés d’indiens- existent aujourd’hui dans 68 municipalités, réparties dans 13 Etats sur 32.

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A quand un code de la police clandestine ?

Bruno Placido Valerion, cofondateur de l’UPOEG mais aussi de la CRAC, ne manque pas de rappeler les bonnes intentions de ces groupes : « Le but de notre mouvement, c’est d’apporter paix et sécurité à nos compatriotes. Nous n’avons aucun soutien, nous ne sommes pas financés par des trafiquants de drogue et sommes dénués d’ambition politique. C’est un mouvement né d’une bonne intention. Nous critiquons le gouvernement mais nous ne nous opposons pas à lui. Nous sommes contre les politiques publiques pondues par ceux qui nous gouvernent. »



Toutefois, les pratiques de ces justiciers civiles laissent parfois à désirer. Comme par exemple lorsque vingt hommes masqués et sans aucun badge pour les identifier arrêtent les véhicules pour les fouiller, en pleine nuit et sans lampe torche, afin de « surprendre les conducteurs ». Surpris, c’est bien ce qu’on été des touristes de Mexico qui, ignorant l’emplacement d’un checkpoint, ne se sont pas arrêtés et se sont fait attaquer par les membres de la milice, avant d’être transférés à l’hôpital. Le commandement de l’UPOEG s’est alors empressé de désigner les touristes, qui « auraient dû s’arrêter », comme étant fautifs.

Dans ce cas, « justicier » rime-t-il encore avec « légitimité » ?

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