Article réalisé et publié en collaboration avec nos potes de Still in Rock.

King Gizzard & The Lizard Wizard. C’est fou, comme en quelques années à peine, King Gizzard est parvenu à s’imposer comme le meilleur groupe de musique psychée au monde.

Je me souviens encore – avec émotion – de ses premiers albums poussifs. À l’époque, King Gizzard était un groupe comme il y en a tant, son évolution était impensable, jamais un groupe n’a offert un si grand différentiel entre ses premiers LPs et ses meilleures créations depuis… les Beatles. Faites le tour de votre bibliothèque iTunes, vous verrez !

Cette fulgurance de King Gizzard est désormais l’objet de nombreux fantasmes. Certains pensent qu’il s’agit de la première apparition d’extra-terrestres sur notre planète bleue. D’autres, plus réalistes, pensent que King Gizzard est une réincarnation des Dieux morts de la musique psychée. J’ai une autre théorie, certes moins funky, mais qui mérite peut-être son pesant d’or : King Gizzard fait partie de ces derniers cramés qui ont un jour décidé de tenter quelque chose. King Gizzard crée ses propres codes tandis que 99% de la scène se contente de reprendre les structures musicales qui ont fait leurs preuves, histoire d’assurer un minimum de reconnaissance. Cet expérimentalisme de King Gizzard en fait un éclaireur qui, effectivement, semble se soustraite à tout esprit de système. King Gizzard fait ce que de nombreux groupes savaient faire dans les années ’70 : être suffisamment prétentieux pour oser dire que leur vision de la musique était supérieure à celle des autres.

J’en reviens ainsi à mon débat avec Bret Easton Ellis dans lequel nous discutions de la nécessité de « buter les pères fondateurs ». Internet permet de revisiter notre passé, aucune génération n’a jamais pu le faire aussi facilement de toute l’histoire de l’humanité. Si cela a ses avantages, c’est est en réalité à double tranchants tant les groupes actuels semblent être écrasés par ce qu’il s’est fait de mieux dans les décennies ultérieures. Est-ce pareil pour les autres formes artistiques ? Peut-être pas ! Il suffit de se rendre à une exposition m’as-tu-vu de la Galerie Perrotin pour se rendre compte que les contemporains ont trouvé un nouveau créneau : celui des couleurs qui agressent l’oeil plutôt qu’elles ne le caressent. C’est certes moche, mais c’est nouveau et détaché de la peinture du passé. En matière de littérature, la question ne se pose plus tant les écrivains qui mériteront d’être rappelés en 2100 se comptent sur les doigts d’une main, cet art est donc mort – pour l’instant. L’art vidéo est également à la peine, de l’avis de tous les critiques, les films n’occupent plus la place qu’ils occupaient dans la société il y a encore 20 ans. Dead. Les documentaires ont toujours le même story telling – j’y reviendrai, ils sont donc morts dans l’oeuf. Le théâtre ne sait plus délivrer une pièce audible depuis 30 ans. Dead. L’architecture, elle seule, semble être capable de nous surprendre. Elle est pourtant la forme artistique la plus ancienne, on ne peut donc que s’étonner de son dynamisme.

Le portrait de 7 formes d’art ainsi fait, je note que la scène musicale ne se porte pas si bien qu’il n’y paraît. Le nombre cache un véritable problème auquel je reviens sans cesse : que dire à nos mentors qui nous jettent à la figure que la musique des années 2010′ n’est qu’une variante de celle des années ’70 ? On peut y répondre… King Gizzard, Ty Segall, Thee Oh Sees et quelques autres, mais c’est bien tout.

Je ne sais pas combien d’entre vous sont familiers avec La Mort D’Orion, album de Gérard Manset paru en 1970. Murder of the Universe, le prochain LP de King Gizzard qui paraîtra le 23 juin prochain – je suis en avance, reprends cette même ambition que le groupe pousse un peu plus loin encore. Après tout, pourquoi se contenter d’une planète lorsque l’on peut tendre vers le chaos le plus complet ? Apprêtez donc à assister à la mort d’un système, ou plutôt, prenez place et constatez la mort de l’Art. On entend souvent parler de fin du monde, mais quid si le Monde se faisait assassiner ? C’est le postulat complètement barré de King Gizzard qui exploite ici son meilleur album.

Les 8 premiers morceaux forment une boucle auto-suffisante. « A New World » introduit la danse macabre avec La Voix qui reviendra sans cesse jouer le Maitre de Cérémonie. Le premier réflexe est de se dire ennuyé par son omniprésence. A force d’écoute, je suis aujourd’hui heureux de me dire en osmose avec La Voix – je parle comme un AA, c’est voulu. « Altered Beast I » vient rapidement nous fouetter les tympans dans ce qui est l’une des meilleures introductions de ces dernières années.

« Alter Me I » vient jouer à l’interlude qui annonce la venue de l’Altered Beast. La boucle continue avec « Altered Beast II » qui semble ne jamais en finir d’accélérer le rythme. « Alter Me II » marque un nouveau temps mort et j’en profite pour noter à quel point King Gizzard maitrise sa section rythmique, faisant de cet album un patchwork dans lequel on se laisse bercer par les infinies variations. « Altered Beast III » apporte la première touche de stoner, c’est à s’en arracher la tête comme dans le clip des Beaties Boys. « Altered Beast IV », le dernier, en veut à votre santé mentale.

« Life / Death » introduit une nouvelle ère. Cette era, c’est celle des revenants, la preuve avec « The Reticent Raconteur ». Si King Gizzard a décidé de s’inspirer de The Walking Dead dans le but de parfaire sa toile, c’est qu’il entend bien venir à bout de ce petit univers qu’il matraque depuis le début de cet LP. L’allégorie est parfaite, King Gizzard se pose en rempart contre un système – pseudo-artistique – qui ne produit que des clones, le tout sur fond d’une histoire de Meurtre Absolu. Et parce que King Gizzard aime les boucles dans les boucles, on se retrouve nez à nez avec « The Lord Of Lightning » qui reprend le thème de Nonagon Infinity, son album paru en 2016.

Retentissent les premiers coups de Colt .45 avec « The Balrog », toujours dans la violence la plus absolue. « The Floating Fire » symbolise la marche très militaire de cet armée venue des plus sombres endroits de la musique noisy avant qu’une fumée verte – celle de Flying Microtonal Banana – ne s’échappe de « The Acrid Corpse ». La cadavre de l’Univers est maintenu devant nous. Le nouveau futur commence avec « Welcome To An Altered Future », la voix féminine a laissé place à une nouvelle émanation plus grave encore. « Digital Black », le premier Acte de cette réalité nouvelle, est en réalité une formidable dénonciation de la société dans laquelle nous nous trouvons : tout est digital et nous sommes plongés dans le noir qui tend à l’absence de relations humaines, à l’absence de développement personnel et à l’absence de toute réflexion sur le pourquoi de nos faits et gestes.

Même le cyborg est confus, voyez plutôt du côté de « Han-Tyumi The Confused Cyborg ». King Gizzard semble parfois s’inspirer de Joe Meek qui, rappelons-le, est l’auteur d’un magnifique I Hear a New World – voyez le lien… Pourrait-on pousser le bouchon jusqu’à dire que King Gizzard profite de son « Vomit Coffin » pour dépeindre ce qu’est devenu l’Art en 2017 ? Je ne suis pas si certain que sa vision soit si morose, mais je me lance quand même. Vomissez sur les réseaux sociaux, il en ressortira toujours quelque chose. Tout est cela est un meurtre, le « Murder Of The Universe » dit King Gizzard, mais je soupçonne qu’il ne vise rien d’autre que l’Art dans un élan de grandiloquence.

Pas question d’allier Punk et Classic Rock dans cet album. Cette nouvelle mode n’est pas sans un certain cynisme, mais elle pourrait commencer à s’essouffler. Non, King Gizzard s’attaque ici à quelque chose de bien plus difficile : redonner du cool aux dragons, à World of Warcraft et à toutes ces autres bizarreries qui m’échappent complètement. En réalité, vous aurez bien compris que tout cela n’est que façade.
Cet article est – une fois encore – bien trop long, mais je crois que King Gizzard n’a jamais été si fort, sur le fond comme sur la forme. Le fond, c’est ce rock psyché inimitable, une bénédiction. La forme, c’est le thème de cet album qui ne pourrait être plus à propos ainsi que la démarche générale du groupe, explorateur véritable, ce qui ne se fait plus en 2017. Rangez vos cahiers, rangez vos aspirations artistiques et tâchez de vous conformer !

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