Un film de Joann Sfar avec Freya Mavor, Benjamin Biolay et Stacy Martin. Sortie le 5 août.

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Quand on investit un genre, il vaut mieux en connaître les codes. Avec La dame dans l’auto, Joann Sfar tente de réaliser un giallo pop à la photographie soignée et à l’histoire alambiquée. Ce genre italien aux origines littéraires (« giallo » se rapporte aux couvertures couleur « jaune » des romans policiers à l’origine du genre), correspond ainsi à des films aux frontières de l’horreur, du fantastique et de l’érotique avec une musique omniprésente rythmant des séquences d’angoisse aux couleurs expressionnistes (si vous voulez en savoir plus, on vous conseille l’épisode #33 du « Bistrot de l’horreur » consacré à Mario Bava et Dario Argento, disponible sur internet). Machination infernale, tueur aux mains gantées, chute vertigineuse dans la psyché d’un personnage schizophrène, Joann Sfarr s’évertue à mettre en scène ces codes très précis sans jamais retrouver la maestria visuelle des réalisateurs précédemment cités.

Suivant Dany, tour à tour bombe sexuelle puis cruche timide, l’intrigue devient une sorte de road movie lorsque la jeune secrétaire décide de voler la voiture de son patron et de partir voir la mer. À la manière de « Body Double » de Brian de Palma, le personnage semble progresser vers une confusion toujours plus grande à mesure qu’il avance dans une quête en forme de voyage intérieur. Mais au lieu de nous perdre, la confusion du personnage devenant la notre, le réalisateur tient sans cesse à nous rattraper par des flashbacks explicatifs qui empêchent notre immersion dans la folie du personnage. Privilégiant toujours son intrigue embrumée, Joann Sfar semble être le seul a regarder des giallo pour leurs enquêtes policières, là où le genre reste encore aujourd’hui surtout fascinant pour ses séquences de meurtres et de rêves complètement hallucinées (Le Venin de la peur, de Lucio Fulci, ressorti récemment en est le meilleur exemple avec sa séquence introductive absolument époustouflante suivit d’une enquête quelque peu assommante).

Ce cruel manque d’ampleur visuel ne permet donc qu’une approche en surface du genre. Les cadrages et la photographie se marient parfois pour former des images sublimes qui ne valent malheureusement que pour elles mêmes, ne conservant leur valeur iconique que le temps du plan. Joann Sfar ne semble pas capable de faire passer la confusion dans laquelle est plongée son personnage autrement que par des dialogues lourds et des flashbacks inutiles. L’exemple parfait se tient dans cette séquence au motel ou un montage alterné nous la montre au lit avec un inconnu et à table avec ce dernier. Là ou ce choix narratif aurait pu s’affirmer visuellement et participer à nous noyer dans son voyage mental, il reste un artifice entièrement voué à rythmer une séquence sans enjeu.

Joann Sfar parle d’ambiance « lynchéenne », il ne suffit malheureusement pas de jouer sur une palette d’ombres nocturnes menaçantes et une distorsion de la réalité pour recrée l’ambiance de Mullholand Drive. Avec ces dialogues mal écrits (lorsqu’elle se parle à elle même notamment), ces acteurs inégaux, ces tics de réalisation téléphonés (le découpage en cases de bande dessinée), « La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil » est d’un ennui poli et ce n’est pas le propos auteurisant opportuniste de son auteur, affirmant en interview vouloir ici questionner la culpabilité française d’après guerre, qui va sauver le film du naufrage. On préférera donc vous conseiller le visionnage des sublimes Amer et L’Étrange Couleur des larmes de ton corps, deux réinterprétations du giallo par de véritables amoureux du genre. Expériences sensitives totales et jusqu’au-boutistes, les deux films de Hélène Cattet et Bruno Forzani exploitent la véritable moelle de ces films, jouant de codes marqués pour mieux s’en défaire au sein de métrages fonctionnant comme de véritables rêves éveillés. Tout ce que La dame dans l’auto ne parvient pas à être en somme.

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