Un documentaire de Jérôme Ségur. Sortie le 9 mars 2016.

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L’Histoire

C’est l’histoire des hommes qui ont vu le loup et qui se querellent à son propos. Lumière du progrès ou retour à l’obscurité des temps anciens ? Le loup est-il l’ange ou le démon annonciateur d’un nouveau monde globalisé plutôt qu’une renaissance de la vie sauvage ?

L’avis

Que la montagne est belle avec ces moutons, ces brebis, ces chèvres, ces bergers, ces chiens doux comme des agneaux. Mais dans ce cadre majestueux, magnifiquement filmé, lorsqu’on parle du loup ce n’est plus la nature qui est en jeu mais l’homme face à l’homme. C’est l’animal de la discorde, il remet en cause le fondement même de la société, de la Nation !

Tout est à fleur de peau, ce conflit remonte à la nuit des temps. Entre des plans fascinants des Alpes Maritimes, les bergers se livrent ; parler du loup c’est parler d’eux-mêmes, de nous. Un couple illumine ce passionnant documentaire ; c’est Viviane et son, Jean-Loup (ça ne s’invente pas !). Elle plaide pour la présence de la bête même si elle regrette les dégâts qu’elle fait ; lui même s’il est fasciné par l’animal, il se dit contre sa présence. Il y aussi un personnage haut en couleur Manoël Atman qui est pro-loup et qui passe son temps à le chercher pour l’étudier. Une des qualités du documentaire c’est que jamais l’animal apparaît, il est là tapis quelque part, il est l’objet plutôt que le sujet du film, il est le phantasme de tous les maux ; d’autre part Jérôme Ségur ne prend pas parti, il n’a pas la solution, il nous interpelle, c’est nous la société qui devons choisir ; mais face à cette attraction répulsion il est difficile de choisir. Jean-Marc Moriceau, historien sur les sociétés rurales, explique dans le film que lorsqu’il s’agit du loup les archives ne sont qu’ignorance et obscurantisme ! Ce conflit millénaire n’est pas près de se résoudre ! Coïncidence, face à ce documentaire, vient de sortir dans la collection Rue Férou – l’Âge d’Homme un livre qui nous met face à la bête, face à notre conflit « animalité » ; c’est celui de Jean-Michel Gentizon : DE LA LYCANTHROPIE – Le roi Lycaon provoqua la colère de Zeus et fût transformé en loup, d’où ce terme –

Jean-Michel Gentizon est psychiatre et clinicien et au cours de sa carrière il s’est trouvé face à un cas de lycanthropie. Interpellé par cette manifestation il a entrepris des recherches sur ce phénomène délirant ; ce livre est une sorte d’enquête sur ce mal méconnu. A partir de cas décrits aux cours des âges, d’exemples dans la littérature, il dresse un fascinant portrait de cette étrange étrangeté. A la lecture de cet essai notre part d’animalité qui existe au plus profond de nous même, ne nous laisse pas indifférente. C’est un livre qui demande beaucoup d’attention mais qui est en tout point passionnant.

Face à cette animalité que nous rejetons, nous avons rien trouvé de mieux que d’en parler avec celui qui s’est penché sur elle avec sérieux.

9c498f9e-384d-44b2-a56c-b185b41954adQui a choisi cette couverture étrange ?

C’est moi ; je connaissais cette photo de Wanda Wulz qui date des années trente et qui m’a toujours fascinée ; je trouve qu’elle s’adapte très bien au texte qui suit et cette histoire de lycanthropie. La photographe a joué avec son image et celle de son chat, elle les a superposées et cette femme chatte fait un effet étrange, d’inquiétante étrangeté.

Vous c’est une femme léopard qui vous a incité à écrire cet essai.

Oui, en fait il y a eu deux étapes. En 1993 j’ai eu un patient  qui est arrivé à Sainte Anne pour se faire hospitaliser ; il avait ses affaires de toilette, c’est à dire une mangeoire, un collier et une laisse ! Il s’identifiait à un chien loup. C’était un homme d’une cinquantaine d’année. Il avait fait un épisode délirant dans un train. Il était allé en Belgique, sa fille avait mis au monde une petite fille, il était parti avec son chien loup ; dans le contexte de la naissance de cette petite fille, il était devenu grand-père, mais il a perdu son chien dans le train et s’est identifié à son animal. Il est venu ainsi rempli d’énergie, à la recherche de ses origines, il avait des mouvements, des regards, qui imitaient le chien et c’est à ce moment-là que j’ai pensé pour la première fois au terme de lycanthropie, ça commençait à me tarabusquer !

C’est votre part d’animalité qui est ressortie ?

Ah je crois ! Ca répondait à des pulsions, au côté animal de ma personnalité, c’est évident ! Donc à cette époque j’ai commencé à réfléchir sur le sujet, chercher les origines.

C’était la première fois que vous aviez un client dans cet état, des délires de toutes sortes vous avez dû en voir passer ?

Des délires oui j’en ai vu pas mal, mais cet effet de l’animalité en face de soi jamais ; en 1999 j’avais une patiente que je connaissais, qui avait été hospitalisée pour des états maniaco-dépressifs et un jour elle est partie en errance dans Paris après s’être regardée dans son miroir et voir un matin son visage qui se décomposait et qui se transformait en une gueule de panthère ; pendant deux ou trois jours elle était une panthère jusqu’à revenir dans mon bureau et me raconter ce qui lui était arrivé !

Ce qui est étonnant c’est que ces gens qui ont des bouffées délirantes, viennent de leur plein grès trouver le psychiatre ?

Elle je la connaissais et elle est venue trouver refuge dans mon bureau ; elle est arrivée totalement déshydratée, pâle, n’ayant pas mangé pendant quelques jours, elle était venu trouver refuge …

Vous employez le terme refuge c’est amusant..

Oui tout à fait, chercher refuge, ma porte était toujours ouverte ; en faisant le récit, elle redevenait femme, humaine, et retrouvait la parole ; c’est là qu’il y a eu quelque chose qui m’a amené à toute cette recherche; face à cette femme animale qui redevenait humaine j’ai mesuré la fragilité, la bascule, entre l’homme et l’animal ; je l’ai mesuré à travers elle mais aussi pour moi. On peut basculer d’un côté à l’autre très facilement. C’est très angoissant ; là aussi il y a quelque chose d’inquiétante étrangeté, comme la photo. Avec les traitements et l’hospitalisation pendant quelques jours, elle avait oublié cet épisode ; il y a souvent ce refoulement total de l’animalité au fin fond de soi-même ; moi je me suis dit qu’il fallait que je comprenne un peu qu’elle était l’histoire de la lycanthropie et en 2000 j’ai commencé à faire des recherches.

Lorsqu’on lit votre livre on s’aperçoit qu’il y a un travail énorme qui a été fait ! Il y a peu de psychiatres qui se sont penchés sur ce problème ?

Non assez peu ; la ligne directrice de mon travail c’était un historique ; ce qui est extraordinaire c’est que les Grecs décrivaient déjà des épisodes de lycanthropie, quasiment tel que ce qui a été écrit au moment de la sorcellerie ; il y a un fil rouge qui traverse les siècles jusqu’à aujourd’hui ; lycanthropie c’est lyco, le loup, et tropo c ‘est le changement ;cela parle de cette perméabilité entre le loup et l’homme ; les anciens disaient mélancolie lupine ou louvière, c’est peut être la perte d’une complétude, d’une souveraineté, que l’animal peut incarner.

Mais la mélancolie on l’associait à la bile noire non ?

Votre question est intéressante ; en psychiatrie c’est un état dépressif gravissime, où les gens veulent se suicider d’un instant à l’autre ; Hippocrate, la plupart des médecins, disaient à propos de cet état que c’était un excès de sécrétion de la bile noire ; mélas c’est noir et khole la bile; il y a un médecin qui a pris le contrepied de cette théorie, c’est André du Laurens en 1598, c’était le médecin personnel d’Henri IV et il a écrit un traité des maladies mélancoliques où il dit que pour connaître l’origine de la mélancolie, il faut étudier ses rapports avec les rêves, il était dans une recherche avant la lettre un peu freudienne ; j’en parle dans le livre, donc elle serait peut-être la mère de toutes les maladies mentales, il y a un psychiatre allemand Wilhelm Griesinger qui a vécu au début du XXème siècle qui l’exprimait ainsi.

Dans votre livre, il y a deux parties, une première assez facile d’accès pour un lecteur lambda, la deuxième est plus dense, avec des termes plus techniques qui pour vous sont sûrement assez banals ; ce livre est une recherche personnelle, où vouliez-vous aller ?

C’est une recherche personnelle parce que je pars de la clinique, les deux patients que j’ai rencontrés, puis l’historique des Grecs jusqu’à la sorcellerie ; entre les deux il ne faut pas oublier une mythologie scandinave, germanique, avec le personnage du loup-garou qui prend le relais ; ensuite j’ai voulu passer au filtre tout ce que je lisais sur le rapport à l’animalité. Par exemple Faulkner ou L’Iliade avec Xanthos, le cheval d’Achille, qui lui parle, Alfred Döblin dans son roman Berlin Alexanderplatz l’histoire d’un forçat qui lorsqu’il meurt ses esprits animaux se répandent dans la nature ; j’ai ramifié sur la philosophie, avec Jacques Derida qui a beaucoup travaillé sur l’animal, L’animal Que Donc Je Suis où il raconte une expérience extraordinaire, il sort de sa douche, il est tout nu, sa chatte le regarde et il a un geste de pudeur et cache son sexe ! Il se demande pourquoi et dans sa réflexion il y a cette proximité avec l’animal, ce regard neuf.

On aime transformer les animaux en humains, voir les films de Walt Disney par exemple

Oui parce que dans la transformation de l’homme, il y a une période dite transitiviste où les enfants considèrent l’animal comme un double d’eux-mêmes et ont des facilités à s’incarner dans l’animal qui est en face d’eux ; c’est une phase de l’enfant qu’on retrouve fréquemment, il peut y avoir ce recours chez l’homme ; il y a une chose que j’ai trouvé chez Deleuze qui a beaucoup travaillé sur le devenir animal de l’homme et cela m’a interpellé à propos de ma patiente ; elle était d’une famille qui extrêmement la surveillait, qui la normatisait ; cette métamorphose était un moyen de fuir ; dans un des textes que je cite sur Lord Chandos, un homme qui a perdu le sens du langage, qui est dans un état dépressif grave, il se promène dans la campagne et un jour il voit une rate qui a ses petits et Gilles Deleuze dit l’âme de l’animal montre les dents au destin monstrueux ! Il s’identifie, l’animal est une façon de se libérer de la domination, du poids des institutions, de la situation familiale, œdipienne  etc etc .

Dans les religions le rapport à l’animal est évident

En extrême orient, la métamorphose est tout à fait habituelle

Grâce à ce livre vous vous êtes accommodé avec votre animalité ?

C’est vrai, joker …Il y a un film qui s’appelle Bird People de Pascale Ferrand, il y une jeune femme qui a une existence fermée qui est au bout du rouleau, elle veut se suicider mais elle se transforme en oiseau ! Dans notre société où tout est normativé, on peut apprendre des animaux, de leur souveraineté, de leur indépendance, de leur monde,  beaucoup de choses…

Votre livre est en tout point passionnant, j’aurais voulu plus de subjectivité, où êtes-vous dans cet essais ?

Que je m’engage plus voulez-vous dire?

Oui

Ecoutez, ma réflexion sur le sujet n’est pas terminée, c’est une étape, ce que vous me dites c’est quelque chose qui continue à avancer ; il y a quelque chose d’extraordinaire qui m’est arrivée ; il y a quelques mois je suis tombé sur un bouquin de Jim Harrison, le superbe romancier américain  Légendes d’Automne, Un bon jour pour mourir… – il a écrit une nouvelle qui s’appelle Les Jeux de la Nuit, c’est son éducation sentimentale et sexuelle ; il raconte qu’un jour il faut récupérer dans une forêt des louveteaux car la mère a été abattue. Il prend un des louveteaux sur ses épaules qui le mord au cou ; à partir de là il fait une fièvre, il est hospitalisé et par la suite il a des épisodes mensuels où il est pris par un érotisme débordant ; cela provoque des dégâts autour de lui ; lorsqu’il sent cette pulsion arriver, il part en forêt ! C’est un texte magnifique !

C’est carrément l’histoire du loup-garou !

Exactement !

J’avoue que ce livre nous interpelle, mais vous, en tant qu’être humain et surtout psychiatre où êtes-vous dans ce livre ? Encore une fois vous ne parlez qu’à travers les autres…

Mon travail n’est pas terminé, j’ai d’autres idées en tête…A travers ce livre on voit qu’il existe une frontière anthropomorphique peut-être qu’il faut l’ouvrir

L’interview se termina sur un silence … Attendons son prochain livre !

Alors Dans La Gueule du Loup un film métaphorique ? Pourquoi pas !

DE LA LYCANTHROPIE

Un livre de Jean-Michel Gentizon

Collection Rue Férou – L’ÂGE d’HOMME -158 pages

Ps : le film a été interdit de projection à Nice ! Une injonction du conseil général des Alpes Maritimes ! Je pense qu’ils n’ont pas vu le film les petits loulous du conseil !

Une réponse

  1. Observatoire du Loup

     » le 1er avril 2016, le loup a dévoré Jean-Marc Moriceau âgé de 59 ans. Il a été enseveli le jour même »…Le 15 janvier 2199, un historien du nom de Moriceau découvre que son ancêtre lointain a été dévoré par un loup…et reporte cette annotation sur le cahier électronique dans lequel il conserve précieusement toutes les preuves tangibles des méfaits du loup au 21éme siècle…C’est vous dire si « la beste » faisait rage au 21éme siècle dans les campagnes françaises…

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