A défaut d’être un grand film épique comme Cheval de guerre, « Le Pont des Espions » poursuit dans la lignée de Lincoln, le travail bien particulier de Steven Spielberg sur l’identité américaine. Sortie le 2 décembre 2015.

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La première séquence du Pont des espions suffit à Steven Spielberg pour identifier le contexte de son film. Dans les manteaux gris des espions qui ressortent au milieu de la foule jusqu’à celui du héros, à moitié touché par la pluie, la Guerre Froide sera la guerre du gris, de l’entre-deux, du presque. Passé cette séquence, ce ne sera plus la Guerre Froide en elle même qui intéressera Steven Spielberg plutôt que son impact sur l’identité américaine car à l’image de cette guerre, cette identité issue des grands pères fondateurs est elle aussi, éminemment grise. En effet, qu’est ce qui fait de nous des américains dans un pays où tous sont immigrants. À l’heure où Donald Trump explique la criminalité de son pays par l’immigration mexicaine, c’est bien cela qui intéresse Spielberg après son très beau Lincoln qui tenait lui aussi de façon sous-jacente un discours sur l’Amérique contemporaine.

Dans son nouveau film, Steven Spielberg s’attaque donc de nouveau à la guerre, cette fois du point de vue de James Donovan, un avocat sans envergure chargé de défendre un espion russe puis d’assurer son échange contre un prisonnier américain. Retrouvant pour l’occasion Tom Hanks, le réalisateur aborde ce personnage à la manière d’un héros de Frank Capra, un homme ordinaire enrôlé dans une situation qui le dépasse. Mais la comparaison va plus loin tant cet avocat va agir, à la manière des héros de Mr Smith au Sénat ou L’extravagant Mr Deeds, comme l’homme du peuple porteur d’un idéal, celui des États-Unis, dans un conflit qui met justement cet idéal à mal. Dans la première partie du film, Donovan est ainsi confronté à une justice américaine qui tente de bâcler le procès de l’espion russe au lieu de le juger non pas comme un ennemi mais avant tout comme un soldat qui ne trahit pas sa nation mais lui reste fidèle en ne révélant pas ses secrets militaires. Salit par la presse et rejeté par l’opinion publique, Donovan est alors un pur héros à la Capra, soutenant son idéal de justice contre vents et marrées, déterminé à accomplir une tache qui lui semble juste.

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Dans cette première partie du film, la meilleure à mon avis, Steven Spielberg rejoint Frank Capra dans cette idée que l’idéal américain n’est pas à trouver dans ses institutions mais dans les initiatives des hommes qui gravitent autour. Lorsque sur le fameux pont des espions, les spots s’éteignent et laissent le visage de Donovan dans l’ombre, c’est parce que sa mission est terminée et que l’homme va revenir à son anonymat. Il sera alors peint comme Lincoln serait peint, comme un héros de la nation. Cet attachement très clair à un idéal américain fantasmé sera probablement reçu de façon négative en France où, et la réception du superbe American Sniper de Clint Eastwood en début d’année en est la preuve, toute propension américaine à célébrer sa culture et l’imaginaire qui la sous-tend est perçu comme du patriotisme malsain.

Le pont des espions met par ailleurs en exergue tout le savoir faire de Steven Spielberg et à plus d’un titre l’excellence formaliste exceptionnelle d’Hollywood envers la reconstitution historique. Le charme « Spielbergien » est en effet toujours présent, ses petites touches d’humour, ses personnages vrais et surtout, sa mise en scène fluide, dynamique et la maîtrise totale des cadres et du découpage de l’action, allié ici à une attention pointilleuse au détail, jusqu’aux figurants qui semblent animer en toile de fond chaque scène pour former des tableaux vivants et réalistes. Le pont des espions réitère après A.I. et Minority Report, l’emploi de ces lumières froides qui crament l’image et les personnages, empêchent de voir en dehors de la pièce et recentrent l’intérêt sur l’action en son centre. Car le dernier film de Spielberg est avant tout un film à joutes verbales, un « thriller à personnages » comme le définit son créateur, s’embourbant quelque peu sous son propre poids dans sa seconde partie située en Allemagne. Trop bavard peut être, Le pont des espions reste assez hermétique et constitue un film plutôt mineur dans la filmographie récente du maître.

Les inconditionnels du réalisateur y trouveront cependant leur compte, Spielberg y incluant comme dans nombre de ses films le thème de l’enfance, ici bouleversée par la paranoïa liée à la bombe. À ce titre, cette séquence étrange, complètement défaite du reste du film où des enfants bien en rang, bien habillés, récitent en chœur leur leçon devant le drapeau américain, avant que les images de la bombe atomique ne les mettent en pleurs. Un sujet que l’on sent très cher à Spielberg qui rappelle en interview comment son propre père fût lui-même confronté à l’hostilité russe liée à la guerre froide.

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