Concert du vendredi 27 avril 2018. Salle Elie de Brignac.

Tous vêtus de noir, l’arrivée du quatuor dans la salle Elie de Brignac ressemble plus à celle des élèves d’un petit séminaire qui viennent en vacances à Deauville, tellement ils sont jeunes et semblent dynamiques. Et dynamiques ils le sont.

Programme classique : un quatuor de Beethoven et le quintette en fa mineur de César Franck.

Du quatuor  Razumowsky en fa majeur,  le violoniste Radicati  avait déclaré à Beethoven que ce n’était pas de la musique et le musicien lui avait répondu : « Ce n’est pas pour vous, c’est pour les temps à venir. »

Il est vrai que la démesure et la surprise sont les grandes invitées de ce quatuor, la longueur d’abord, un scherzo de plus de quatre cents mesures et le premier thème, le thème principal confié au violoncelle dont la partition quasi acrobatique envahit et règne sur le morceau.

Et le quatuor fait fi  des instruments et des instrumentistes comme si le morceau était une vaste provocation, à la fois dans la forme et dans le fond, d’ailleurs Beethoven avait prévenu : « Croyez-vous que je pense à vos misérables violons lorsque l’esprit me parle ? »

Cette musique toute en rupture, avec des syncopes qui cassent sans cesse le rythme de l’ensemble, des syncopes jouées successivement par les quatre instruments , s’intègrent magistralement  à la structure de l’œuvre. Le quatuor fait dire à un journal de Vienne : « C’est une musique de cinglé, une mauvaise farce de toqué. » Au XXIème siècle, on aime cette folie là, qui nous semble bien raisonnable.

Le quatuor dédié au russe Razumowsky n’oublie pas la musique de ce pays et c’est le constant passage de majeur en mineur, de l’ombre à la lumière qui nous le rappelle sans cesse jusqu’à cet allegro qui vient mourir à la Beethoven en quelques sursauts mélodiques.

Le quatuor Arod joue et se joue de la difficulté de la partition avec une belle aisance et une belle légèreté, la virtuosité est assumée d’un bout à l’autre du concert et le violoncelle de Samy Rachid, roi de ce quatuor puisqu’il est en charge de tous les thèmes, les  propulse à leur juste place de soliste sans être pesant et dominateur.

Faisons un bon de soixante dix ans, pour nous plonger dans un tout autre registre, celui du quintette en fa mineur de César Franck. Lorsque le piano entre en scène, c’est comme un petit orchestre symphonique qui joue la partition. La fulgurante partition de ce piano magnifiquement servie par Guillaume Bellom va soutenir le quatuor, le faire briller, le précéder, l’habiller.

A la création, c’est Saint Saens qui tenait la partie de piano, il ne l’avait pas aimée et alors que le quintette lui est dédié, à la fin du concert, il était parti directement dans les coulisses en “oubliant“ la partition  sur le piano.

Le violon joue une mélodie lente soutenue par les trois autres cordes et soudain la lumière jaillit grâce aux arpèges brillantes du piano. Piano et cordes se répondent vivement avant un solo du piano qui fait se rejoindre les cinq instruments dans une série de leitmotivs à l’unisson (chers à Wagner).

Le lento est plus calme, plus sourd aussi, et les pianissimo tout en nuances nous transportent chez Marcel Proust à la recherche de son temps pas si perdu à écrire des merveilles.

Franck a sauté le scherzo pour passer directement à l’allegro confuocco fait à la fois d’accords sombres et de doubles croches nerveuses qui alternent les deux modes mineurs et majeurs pour retourner à la tonalité originale aux échos qui ne sont pas étrangers au quintette de Brahms.

Le quatuor Arod nous offre un bis magnifique et copieux : le mouvement lent du quintette de  Schumann. Dans le répertoire, il existe peu de quintettes,  Franck vient de nous  prouver dans le précédent morceau qu’il avait réussi à maîtriser une telle formation. Schumann est un des premiers à utiliser cette configuration et il réussit superbement la difficile osmose entre les trois tessitures de cordes et le piano. Il faut effectivement réussir le mélange entre les sonorités des cordes et celle du piano (cordes frottées et cordes frappées) et ce mouvement lent in modo di marca en est la réussite parfaite. Le rythme lent et lourd nous entraînerait facilement vers une marche funèbre mais les graves du violoncelle et le aigus du violon combinés à la “rythmique“ du piano font s’élever la musique  à une hauteur spirituelle rare. D’un bout à l’autre, ce quintette, grâce au quatuor Arod et au très talentueux pianiste Guillaume Bellom, nous a transporté et c’est une belle conclusion à ce concert, à l’image de ce festival de Pâques de Deauville qui nous révèle chaque année de jeunes artistes et font vivre cette musique, la musique.

A propos de l'auteur

Réalisateur, journaliste

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