Le processus européen a permis, en seulement quelques décennies, d’unifier un vaste territoire hétérogène, tant culturellement que démographiquement ou économiquement. Hier artisans moteurs de cette nouvelle union, les Français paraissent désormais fébriles face à cet avenir commun qui les inquiète. L’Europe fédérale, beaucoup de gaulois n’y croient pas, ou plus. La Nation, la France, est-elle plus à même de protéger ses citoyens que la grande Union, ou est-ce le contraire ?

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En 1789, la Révolution française n’a pas apporté directement, la stabilité et la démocratie éternelle au pays. L’Europe actuelle, remarquablement bâtie dans un temps record, n’en est elle qu’à ses balbutiements en terme de nouvelle puissance mondiale effective. Pourtant, la crise aidant, les peuples – Français en tête – refusent de croire plus longtemps à l’utopie européenne, lassés par la torpeur économique dans laquelle leur pays et  l’Union – qu’on leur avait vendu comme insubmersible – sont actuellement. Simple problème de perception ou véritable remise en question d’une institution récente mais déjà malade ? François Mitterrand ne disait-il pas : « Comme d’autres le cannabis, on cultive chez nous le vague à l’âme, petite drogue douce et délétère. »  Alors, Français, souriez !

Éreintés par un contexte social et économique compliqué, les Français se désintéressent des questions européennes – aux dernières européennes, le taux d’abstention était de 59,37% – , faisant ainsi passer dans les conversations les problématiques individuelles et nationales bien avant ces sujets communs transnationaux, qui pourtant, devraient les captiver, puisqu’il s’agit de leur avenir et donc, de l’avenir de l’Europe. Les opposants à cette Europe, principalement positionnés aux extrémités de l’arc républicain, considèrent que l’Union paralyse la progression de leur pays, qu’elle empêche la croissance, qu’elle tue la culture tricolore, qu’elle anéantie l’industrie nationale, qu’elle affaiblit notre agriculture… Alors, que faut-il faire ? Quitter l’Union pour reconquérir une souveraineté nationale qui, paraît-il, nous ferait défaut, voilà ce que suggèrent Marine Le Pen ou d’autres, figures de proue d’une France « libérée » de l’influence des institutions européennes. Seulement, c’est impossible, le processus de construction est déjà trop engagé pour pouvoir encore faire marche arrière sans conséquence, et s’acharner à dénoncer des évidences ne mènera à rien,  « les bouteilles à la mer ne ramènent pas souvent les réponses », écrivait Antoine Blondin.

Au contraire, selon Daniel Cohn-Bendit, les vrais souverainistes sont pro-Europe, puisqu’à terme, toujours d’après lui, La France, si elle sort de l’UE, sera « au monde de demain ce que le Luxembourg est à celui d’aujourd’hui », c’est-à-dire rien ! Pire, pour le député européen, sur le long terme, et à titre individuel, aucun pays membre de l’U.E. ne sera encore « classé » au G8 d’ici trente ans, ce qui est logique, vu la petitesse de ces Etats, tant en terme de superficie de territoire, de ressources naturelles, que de puissance démographique. La France peut-elle rivaliser avec la Chine ? Non, surtout depuis que les Chinois ont assimilé une partie du savoir-faire occidental et des techniques de productions ultramodernes propres au capitalisme qui était autrefois – il n’y a pas si longtemps – la chasse gardée des Américains et des Européens. On parle dans ce cas de transfert de compétences : les Chinois promettent, par exemple d’acheter dix pétroliers à la France, à la seule condition que les Français leur transmettent leurs méthodes de conception et de fabrication dans ce domaine précis, se tirant par la même occasion une balle dans le pied. D’ailleurs, le parfait exemple pour illustrer cela sont les chantiers navals.

La Ciotat : un cas d’école

Trente ans plus tard, Benoît Bartherotte, l’émérite PDG du groupe Lexmar, potentiel repreneur des chantiers navals de la Ciotat à l’époque de la fermeture de ces derniers, n’a toujours pas décoléré : « Hitler n’écrivait-il pas déjà dans Mein Kampf que la côte française de la Méditerranée – comme la Riviera italienne – devait servir d’aire de repos aux soldats et industriels d’Europe du Nord ? C’est ce que souhaitait encore, plus pacifiquement, l’Allemagne d’Helmut Kohl. Celui-ci, prévoyant déjà la réunification à laquelle il aurait à faire face, lorgnait les parts de marchés des chantiers navals français et en particulier du plus moderne d’entre eux, le chantier de La Ciotat. La droite, revenue aux affaire en 1986, s’y pliât discrètement, alors que Madelin était ministre de l’industrie : elle sacrifia ainsi un savoir-faire irremplaçable et d’immenses intérêts industriels contre le plat de lentilles, qui consistait à l’autoriser à créer une zone de défiscalisation à Signe, à proximité. La France s’engageait ainsi à renoncer définitivement à la construction navale lourde sur la façade française de la Méditerranée. Cet engagement la liait avec valeur de traité international.»  Pour lui donc, il n’y a aucun doute, les chantiers de construction navale lourde n’auraient jamais dû fermer, et pour cause : le site de La Ciotat bénéficiait des installations les plus modernes au monde ! Seulement, l’Europe, et plus particulièrement l’Allemagne d’Helmut Kohl, prévoyaient une répartition des sites de productions industriels à travers tout le territoire européen. Kohl, anticipant la réunification de l’Est et de l’Ouest, décida d’optimiser les sites de construction navale allemands pour que ceux-ci deviennent, à terme, les plus performants et surtout, les seuls d’Europe. Concrètement, à cause de l’unité européenne, des milliers de Français en poste dans plusieurs chantiers navals furent mis au chômage forcé et la France perdit sa place d’expert incontesté dans l’assemblage et la fabrication de bateaux de transport très sophistiqués (gas tankers). Le problème, c’est que ce genre d’évènement n’est pas un cas isolé, et souvent, la France perdit plus à cause de l’Europe qu’elle ne gagna grâce à elle, PAC mise à part. En vrac, les travailleurs détachés (transport), l’industrie porcine (Bretagne), les délocalisations en tous genres vers les pays de l’Est, etc… A force d’observer leur pays se liquéfier, moralement (subjectif et réactionnaire), ou socialement et économiquement, il est normal que le Français victime – directe ou indirecte – de cette Europe remette en question le fonctionnement actuel de l’union et de ses bienfaits supposés. Car concrètement, les vertus de cette alliance interétatique censée nous protéger des horreurs du passé – les guerres – sont difficilement perceptibles dans le quotidien des citoyens gaulois. Pour les frontaliers, certes, l’explosion des frontières physiques leur permet de bénéficier de quelques avantages « concrets » (essence, alcool ou tabac moins chers, par exemple), mais était-ce véritablement le but de cette union de permettre aux fumeurs de se tuer à moindre coût ? C’est fort peu probable… L’Europe sur carte est fictive, elle semble unifiée ; le territoire européen est lui réel, et surtout très hétérogène et désaccordé.

L’union, c’est pas assez ?

« S’il trouve un papier qui ne lui appartient pas, l’anglais le jette sans le lire, le français le lit et le conserve, l’Allemand va le porter à son supérieur », écrivait Blondin. De nos jours, le passeport européen aurait dû atténuer ses particularités propres à chaque peuple, mais le capitalisme et l’histoire récente ont formé des concurrents, des rivaux avides de succès, pas des citoyens solidaires. Quand l’équipe française affronte les Allemands en football, ils n’affrontent pas leurs voisins, ils affrontent les boches. Nulle part ailleurs qu’en Europe, ou dans des discussions concernant cette dernière, la loi Godwin ne semble s’appliquer aussi systématiquement et rapidement, et c’est logique : l’Europe est née grâce au couple franco-allemand, le cœur de cette union est germano-gaulois, alors forcement, le passé commun ressurgit souvent dans le présent, le nazisme avec. Et puis, il faut bien avouer que les Allemands sont à la guerre ce que Poulidor était au cyclisme : toujours à deux doigts de l’emporter mais jamais vainqueur à la fin. « Lorsque l’on analyse une action individuelle ou collective, il faut commencer par repérer l’énergie qui l’anime, avant de recenser les intérêts visés et les représentations produites pour assurer à l’action sa cohérence » écrivait Jean Baechler dans Qu’est-ce que l’idéologie. Alors, quelle est l’énergie qui anime l’Europe ? L’obsession commune de tout mettre en œuvre pour ne pas refaire une nouvelle guerre ? Peut-on bâtir sainement une telle entreprise politique sur la seule peur d’un passé douloureux ? Cela paraît difficile. Car « ce ne sont pas les proclamations nationalistes qui ont créé les passions nationales, même si un drapeau ou une Marseillaise peuvent les éveiller. L’homme politique ne crée pas les passions dont il a besoin pour parvenir à ses fins, il les exprime, les capte et les concentre dans la direction recherchée », concluait Baechler.  Alors, aussi convaincus soient-ils, les hommes politiques européens et leurs discours n’ont en réalité que peu d’incidence sur la manière réelle dont les citoyens lambdas perçoivent l’U.E et son action sur leur quotidien. Ce que les gens veulent, c’est du concret, du travail, de la sécurité, des garanties, de la prospérité, bref l’utopie ! Une Europe qui fonctionne est-elle une utopie ? Non, et ce n’est un excès de candeur que de dire cela, puisque même certains eurosceptiques convaincus, comme Jean-Luc Mélenchon et le Front de Gauche, par exemple, soutiennent un projet global européen, même s’ils restent critiques à l’égard du système actuel et surtout, qu’ils remettent en question l’euro, son existence, son utilité : pour Jacques Généreux, l’économiste du F.D.G., la priorité c’est de sauver l’Europe, pas l’euro.

La faute à un processus trop complexe ?

« La coopération, la solidarité, c’était justement l’argument principal des partisans de la monnaie unique en 1992 (…).A l’époque, il s’agissait de mettre fin à la spéculation sur les taux de change. Et on pensait que la monnaie unique forcerait les pays membres à aller vers plus d’harmonisation fiscale et sociale et plus de solidarité budgétaire. Le pari des progressistes était que la gauche, lorsqu’elle disposerait d’un rapport de force favorable, pourrait engager l’Europe vers cette nouvelle étape », avait déclaré M. Généreux dans une interview accordée à Rue89. En substance, cela signifie que le processus de développement de l’Union Européenne a connu une avarie en cours de route, voir même plusieurs. En 1992, l’Europe va plutôt bien, elle imagine son avenir en grand, et la Chine et les autres puissantes émergentes n’en sont encore qu’à leurs balbutiements dans le grand bain de l’économie mondiale. La dernière décennie avant l’an 2000 constitue en ce sens l’ultime point de bascule vers un monde nouveau, où les cartes ont été redistribuées. La Chine – et les autres – se sont éveillés et le monde – l’occident – a tremblé. L’Europe – comme ce fût évoqué précédemment dans cet article – sait qu’elle doit pourtant faire bloc pour résister et surtout peser face aux nouvelles puissances émergentes. Mais faire bloc signifie unifier, et unifier signifie coordonner, et coordonner signifier aplanir et régulariser, et donc sacrifier. Dans une logique utilitariste dérivée du conséquentialisme, l’objectif principal reste la recherche du bonheur – de la paix et de la prospérité – pour le plus grand nombre de personnes possibles au sein de cet ensemble. Logiquement alors, on réorganise les sites de productions, on met en commun certaines richesses, certains budgets, certaines décisions, certaines institutions, et l’on perd de la souveraineté locale et nationale : Bruxelles is watching you ! Et c’est normal : « les intérêts se présentent sous forme de valeurs, de fins et de buts », et  « les idées d’égalité, de liberté, de justice… ne sont pas des créations humaines, elles existent en dehors de la conscience qui les perçoit et les développe. » 

Or, l’Europe ne fonctionne qu’en fonction d’intérêts, collectifs ou individuels. Il est donc aisé de déduire que la notion de morale dans ce système de gouvernance n’a tout simplement pas sa place, ou sinon pas de manière prioritaire. Seulement, cela ne signifie pas non plus que l’Europe n’a, pour seul et unique but, que de nuire à ses Etats membres, ce serait démagogique et surtout erronée. Il semble plutôt que ses architectes, ses créateurs, n’avaient pas anticipé le futur de la manière dont le présent se déroule réellement, et donc qu’ils se sont piégés seuls, victimes de leur créature. Car comme le rappelle Jacques Généreux, « ce n’est pas l’Europe qui a tué la gauche, mais l’inverse : la gauche a tué l’Europe. Elle n’a pas « accepté un carcan », elle l’a mis en place. En 1997, lors de la discussion du traité d’Amsterdam, treize pays sur quinze sont gouvernés par des social-démocrates ou des socialistes. » 

A l’époque pour l’économiste, il aurait été encore temps de développer un système plus solidaire, plus coopératif, mais les alternances politiques aléatoires de pays membres ont eu raison de cet espoir d’unité transnationale aux seules limites continentales. Alors la faute à qui ? Il est soit idiot soit mensonger de qualifier idéologiquement une science ou une proposition scientifique : il n’existe pas de physique aryenne, ni d’économie politique bourgeoise, ni d’historiographie prolétarienne. De la même manière, l’Europe n’est ni socialiste, ni capitaliste, elle fonctionne bien ou mal, selon son rendement énergétique et financier.

Mais l’Europe n’est pas que nœuds et mécanismes amoraux, elle est aussi prévoyante avec ses jeunes – son futur – du moins, elle essaye. Erasmus, par exemple, permet à des milliers d’étudiants de partir chaque année à moindre coût étudier dans un autre pays européen que le leur, espérant ainsi qu’ils apprennent le vivre ensemble et peut-être même, le parler ensemble… Mais la pratique reste marginale : à peine 5% des jeunes européens en université profitent de ce programme. Difficile, donc, de considérer ce genre d’initiative comme significative, du moins, pour le moment, surtout à l’échelle d’un continent entier… Et puis, est-il utile de rappeler que les votes juvéniles se rapportent, de manière non négligeable – 55% des 18-24 ans n’excluent pas de voter pour le FN aux prochaines municipales – vers les partis explicitement opposés à l’euro et à la construction européenne ? Libération titrait « Le péril jeune » pour illustrer ce risque réel pour la démocratie. A la présidentielle de 2002, les « old teenagers » avaient choisi l’écologiste Noël Mamère ; en 2012, la plupart se rangeait derrière les choix de leurs aînés en plébiscitant les mêmes candidats qu’eux, et dans le même ordre. Sans futur valable, la jeunesse s’indigne et veut flinguer le système, l’Europe en tête.

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Trop nombreux pour s’aimer ?

L’Europe fonctionnait quand elle était petite, étroite et dynamique ; ses peuples l’aimaient. Maintenant qu’elle est large, moins forte et moins entreprenante, plus personne n’en veut… Alors, pourquoi avoir choisi de modifier un appareil bureaucratique et politique qui fonctionnait ? Par vertu ? Non. Par vice ? Non plus. Une fois encore, la vérité se trouve dans la nuance. Les outils de production, les industries, ont quitté les nantis de la vieille Europe, par snobisme – un peu – et par économie – beaucoup -, ces derniers considérants que la production devait désormais être confiée aux « émergents », qu’il soit d’Europe de l’Est – dans le meilleur des cas – ou à l’autre bout du monde – dans le pire des cas. Dans une Europe élargie, la France et les autres puissances historiques perdent de leur influence, logiquement – démocratie et démographie obligent -, au fur et à mesure où l’on ajoute de nouveaux Etats à l’édifice européen. Victime d’une concurrence agressive au sein même de l’Union, les entreprises françaises ont du mal à percevoir les avantages qu’elles pourraient tirer de cette nouvelle Europe, d’où le désir de souveraineté nationale, à l’ancienne. En effet, si l’on verse, dans une barrique de bon vin, deux barriques de vinaigre, on obtiendra jamais trois barriques de bon vin…

Peut-on rêver raisonnablement d’une Europe dirigée par le peuple ? là encore la réponse n’est pas évidente… « S’il faut subir une forme de contrainte ou de dictature, je préférerais toujours qu’elle soit exercée par l’élite plutôt que par la masse. On peut discuter avec l’élite. Avec la masse, c’est impossible, elle parle trop fort », déclarait Yves Adrien dans une interview accordée à Alain Pacadis. Avec l’Europe et le reste du monde, c’est pareil : on craint qu’un jour, les nouvelles masses ne remplacent les anciennes élites et que ces dernières n’aient plus leur mot à dire dans la gouvernance du monde. Triste futur pour l’Europe qui devait s’étendre « de l’Atlantique à l’Oural »…

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