Il y a une semaine, le NME ramenait ses lecteurs dans les années 90 en consacrant sa Une aux 100 meilleures chansons de Britpop. Pulp, Blur, Oasis, Suede, aucun nom ne manquait au Panthéon du dernier mouvement musical majeur du siècle précédent. Aux heures de gloire du haut de survêt et du « Cool Britannia ».

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Nous sommes à la fin des années 80. Margaret Thatcher dirige d’une main de fer l’Angleterre et multiplie les réformes radicales. Les Smiths implosent, les Stones Roses sont réduits au silence, la coupe au bol des Inspirals Carpets devient ridicule et le rock indépendant s’essouffle. Le grunge Seattleite profite de la faille et Pearl Jam, Nirvana ou Alice in Chains investissent les étagères de disques d’une jeunesse anglaise désabusée.

La riposte s’organise au printemps 1992 avec la sortie des singles « The Drowners » du groupe Suede et de « Popscene » de Blur. La mort de Kurt Cobain deux ans plus tard, la sortie de « Parklife », troisième album de Blur et de « Definitely Maybe » d’Oasis consacrent ce que les médias baptisent la Britpop. Pulp, Supergrass, The Verve, Elastica, le courant entraîne de nombreux groupes dans son sillage. Leurs textes focalisés sur le quotidien des anglais, leurs mélodies inspirées des groupes des années 60 et 70, tout sonne résolument British. Des Beatles aux Kinks en passant par les Who ou la scène « Madchester », la filiation est totalement assumée et inévitable pour entrer au club. Tous vont s’appliquer à évincer le mal-être adolescent braillé par les « jeans troués » de Seattle à coups de chansons pop aux refrains entraînants, d’accents régionaux prononcés et de riffs de guitares efficaces et entêtants.

Cool Britannia et New Labour

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Rien de vraiment innovant donc, mais les médias s’emparent vite du phénomène et ne tardent pas à élever ces groupes de lads d’origine anglaise contrôlée au statut d’icônes de la nation. L’Union Jack flotte de nouveau sur l’île, et devient symbole de revanche face à l’envahisseur. En avril 1993, Brett Anderson, chanteur du groupe Suede, fait la Une du Select Magazine avec le drapeau tricolore et le tire « Yanks Go Home ! », « Américains, rentrez chez vous ». Le Cool Britannia est en route.

Ce courant résume à lui seul l’humeur des années 90. La prospérité économique n’est plus un rêve, le royaume produit ce qu’il se fait de mieux en terme de musique, d’art ou de mode et le jeune et dynamique Tony Blair est sur le point de détrôner les Tories. Le pays regagne sa fierté et le patriotisme, exalté par l’Euro de 96, se retrouve jusque dans les paroles des chansons des groupes Britpop qui s’inspirent du mode de vie à l’anglaise. Comme dans « Bank Holiday » de Blur, description d’un jour férié typiquement britannique, du roast-dinner à la fin de soirée au pub du coin.

L’éclosion de la Cool Britannia est une aubaine pour Tony Blair qui entend dépoussiérer son parti et moderniser l’identité nationale par son slogan « New Labour, New Britain ». La récupération du mouvement par la politique et son instrumentalisation débute.

Working class heroes VS middle class suburban

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En 1995 c’est l’apogée. Tous les projecteurs sont braqués sur la rivalité entre les frères Gallagher et Blur. Les prolos Mancuniens qui aiment l’alcool et la castagne contre les étudiants en art bien élevés de la classe moyenne londonienne. Les hymnes rassembleurs « Live Forever » ou « Cigarettes and Alcohol » du nord de l’Angleterre contre les critiques sociales sudistes comme « Girls and Boys ». Une lutte des classes et des régions plus bruyante que violente, à l’égal de l’affrontement entre les Beatles et les Rolling Stones des années 60.

Cette querelle des petits chefs tient en haleine toute la population et fait les choux gras de la presse tabloïd. Quitte à éclipser les sujets chauds de la période comme les massacres en Bosnie ou les projets d’armement nucléaire de Saddam Hussein. Jusqu’au dernier round du 14 août 1995. Jour du « British Heavyweight Championship », qui voit s’affronter en finale les singles « Roll With It » d’Oasis et « Country House » de Blur, sortis le même jour. Blur l’emporte avec plus de 274 000 copies vendues contre 216 000 pour ses rivaux Mancuniens.

Mais la magie nordiste a déjà opéré. La victoire est éphémère pour Damon Albarn. Le deuxième album d’Oasis, « (What’s the Story) Morning Glory », création Britpop ultime, s’écoule à 22 millions d’exemplaires et devient du même coup le troisième disque britannique le plus vendu de tous les temps. À sa sortie, « Wonderwall » et ses quatre accords de guitare changent la face de la musique pop. « La ballade devient un passage obligé pour chaque groupe et l’époque du pantalon en cuir rock’n’roll était finie », résumé John Harris dans le Guardian. Pour le journaliste, les chansons écrites par Chris Martin ou Snow Patrol sonnent comme un écho à l’omniprésence d’Oasis dans la patte des générations d’artistes qui suivront.

Les Gallagher atteignent le sommet de leur phase impériale avec les deux nuits mémorables de Knebworth Park, « les derniers grands concerts de l’ère Britpop qu’aucun autre ne pourra surpasser ». 250 000 fanatiques s’y précipitent et 5% de la population britannique aurait tenté de décrocher des places.

Knebworth

« Don’t look back in anger »

Alors que Noel et Liam règnent en maîtres sur la planète rock, la Cool Britannia pousse déjà son dernier souffle et la cocaïne commence à faire des ravages dans les rangs de la Britpop, dont la grosse tête ne passe plus les portes. C’est peut-être sa consommation excessive qui est à l’origine de la débâcle de « Be Here Now » en 1997, le très attendu troisième album d’Oasis. Les fans accusent le coup, les critiques sont acerbes. Même Noel avoue, pour la première et la dernière fois de sa carrière, s’être planté en beauté. Les heures de la Britpop sont comptées.

C’est aussi à cette période que Damon Albarn prend ses distances avec le mouvement et cherche l’inspiration de l’autre côté de l’Atlantique, en se rapprochant des sonorités de groupes comme Pavement. Le leader de Blur explique alors au NME que même si son groupe a créé le courant Britpop, il a « vraiment commencé à voir le monde d’une tout autre manière ». Les médias commencent aussi à se lasser et font la lumière sur des groupes plus discrets comme Radiohead ou The Verve. Les petits nouveaux qui émergent, Coldplay, Kasabian ou the Libertines en tête, sont désormais tous classés dans la case « post-Britpop ».

Une époque de fastes perpétuels que certains de ses principaux acteurs ont du mal à digérer. Beaucoup ont payé l’hédonisme ambiant de la période. « J’ai vu les meilleurs esprits de ma génération brisés par la folie », commente Graham Coxon. Pour le guitariste de Blur, la Britpop marque le début de sa dépendance à l’alcool et de tensions dans le groupe. Tout se termine lorsqu’il quitte la formation en 2002 et entre en cure de désintox.

Mais son amertume ne l’empêche pas de faire son retour sur scène en mars dernier aux côtés de Damon Albarn, Paul Weller, et, qui l’eut cru, Noel Gallagher.

Comme tout courant majeur, la Britpop n’échappe pas à la phase nostalgie et « revival ». Oasis n’est plus, mais tour à tour, Suede, Pulp, Blur se reforment et partent en tournée. Chaque ancien défendant sa place dans son Histoire.

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