Phénomène ultra-médiatisé autant qu’éphémère, J’ai voulu en savoir plus sur ce personnage qui a subi l’ire de la rumeur. Retour sur une bouffonnerie devenue psychose.
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« L’art du clown va bien au-delà de ce que l’on pense. Il n’est ni tragique, ni comique ; il est le miroir comique de la tragédie et le miroir tragique de la comédie » disait André Suarès. Profession implantée dans les esprits et pourtant souvent méconnue en profondeur, l’image des clowns auprès du grand public a été écornée le mois dernier par un mouvement viral – généralement sans sources fiables – rapportant la présence de clowns « maléfique » se baladant dans les rues du pays.

A l’approche d’Halloween, un drôle de mouvement agite la France : Les clowns maléfiques passeraient à l’attaque. Mais que se passe t-il ? Plusieurs personnes grimées dans ce costume de cirque ont semé la panique à travers le pays. Si le premier cas recensé (et condamné) vient du Nord-Pas de Calais, c’est de Californie que le phénomène prend sa source . Alimentée par des groupes sur les réseaux sociaux « anti clowns » et « chasseur de clowns », la vindicte populaire est lancée. Les internautes partagent des photos, vidéos et autres rumeurs sensées certifier la présence de clowns maléfiques et armés, venus pour agresser les bons citoyens. Zombie walk annulée , arrêtés par les mairies : Tout le monde veut manger du clown. Quelle synthèse à cet épiphénomène éphémère? J’ai demandé à Delphine Cézard, docteure en sciences des arts et artiste de cirque auteur de l’ouvrage « Les nouveaux clowns » de débroussailler le terrain entre mythes et réalités affiliés au clown contemporain.

Interview :

Comment résumeriez-vous le sujet de votre ouvrage pour définir ces nouveaux clowns dont on parle tant ?

Globalement, deux axes d’étude se sont dégagés du matériau récolté : il a d’abord fallu se demander si l’idée que l’on se fait des clowns est fidèle à la réalité et ensuite comment ils y font face. Étant donné que les stéréotypes sont fermement ancrés dans les consciences collectives, les clowns traversent une remise en question de leur pratique et de leur identité. Par exemple, vient un moment dans leur apprentissage ou dans leur carrière où ils se demandent s’il est nécessaire pour eux de porter le nez. En effet, ce dernier peut agir comme un stigmate autant que comme une aide facilitant leur reconnaissance immédiate. Dès les années 70/80, le cirque a subi de grandes transformations artistiques et, par voie de conséquence, sociales. En Europe, les clowns se sont désolidarisés du cirque à ce moment-là, alors que le cirque se divisait en « arts du cirque » (l’année 2001 a été désignée comme telle par le ministère de la Culture) et que, petit à petit, il gagnait en légitimité notamment auprès des institutions de l’État. Cette légitimité en est encore à ses prémices concernant les « nouveaux » clowns qui peinent à renouveler leur image et à faire valoir leur pratique comme un art tant les stéréotypes sont présents. Si le terme « nouveau » est utilisé, c’est en référence au nouveau cirque, afin de valoriser les transformations qui ont lieu, de les rendre visibles en les nommant. C’est un moyen d’interpeller le tout un chacun sur ces dynamiques de mutations qui se jouent tant sur le plan identitaire, artistique que professionnel dans le monde des clowns aujourd’hui. Leur visibilité sociale passera par la reconnaissance institutionnelle mais aussi par un renouvellement de leur image auprès du public.

Quelle place ont-ils dans nos sociétés contemporaines et comment eux-mêmes s’y situent ?

Aujourd’hui, c’est un véritable défi pour les clowns de trouver leur place dans la société. Les bouleversements qui sont survenus dans la définition et la conception de l’art, puis dans les pratiques comme le cirque ou la danse, engendrent de fortes mutations dans le milieu clownesque. Pour ce qui est de l’Europe, l’étude menée tente de dresser un portrait de cette quête de positionnement social. En étudiant comment les clowns se perçoivent et comment ils se forment puis travaillent, il s’agit de regarder en détail ce processus de construction qui est en jeu pour eux. En effet les conceptions de l’art et de l’artiste ont été bouleversées jusqu’à aboutir à une idéologie (Leveratto 2000 : 108) basée sur l’autodidacte, le hasard et le refus du métier. Ces mouvements ont contribué à déplacer les frontières de l’identité sociale et des professions artistiques, amenant certaines pratiques à se retrouver hors du champ de l’art et d’autres à y entrer. Concernant les clowns, la pratique aurait glissé du « spectaculaire » à « l’artistique ». Ce processus, nommé « artification » (Heinich et Shapiro 2012 : 20), recouvre des changements symboliques tels que « la requalification des actions » ou « le grandissement des personnes » mais aussi concrets tels que la modification du contenu et de la forme de l’activité, l’importation d’objets nouveaux, le réagencement de dispositifs organisationnels, la création d’institutions. Cependant, le processus de légitimation se confond avec celui d’artification car les clowns sont aussi passés d’un statut d’art populaire à celui d’art noble. Également, le lien à l’enfance et au cirque élaboré dans le passé contribue à penser la figure du clown comme un patrimoine artistique, ce qui complique leur positionnement actuel. Même si les clowns ont proposé d’autres espaces de création et d’intervention comme le théâtre, le cirque, l’hôpital, la rue, cet étirement des aires de jeu entrave aussi leur valorisation, permettant à tout un chacun d’emprunter leurs codes et de s’en servir pour d’autres fins (faire peur, revendiquer des causes sociales).

Comment expliquez-vous cette « transformation » d’un personnage crée pour rire en incarnation maléfique dans la culture populaire?

D’abord, cela témoigne du rapport que la génération née dans les années 80/90 entretient avec les clowns, inspiré des stéréotypes de l’époque. Si la génération de baby boomers associe plutôt le clown à Bozo ou à Kiri (héros de séries télévisées), au cirque, aux émissions pour enfants ou encore au clown clochard et au clown triste romantique, les 20 à 30 ans pensent davantage à Krusty (personnage des Simpson) ou à Ça (un des premiers clown horrifique inventé par Stephen King) et à tous les autres détournements de cette époque qu’ils soient épeurant et/ou décalés (comme le film de CHIODO Stephen. Killer Klowns from Outer Space, 1988). En effet, s’il existe plusieurs stéréotypes – comme le clown d’anniversaire, le clowns de cirque, le clown triste ou encore le clown clochard – le clown de l’horreur est apparu dès les années 80 à travers des formes artistiques telles que le cinéma, la littérature ou la musique mais aussi à travers des exemples historiques (même si le rapport du tueur en série John Wayne Gacy avec le clown n’est que très superficiel, il n’en reste pas moins qu’il a marqué les consciences collectives). Ces stéréotypes sont devenus à travers le temps des sortes de coquilles vides que l’on peut « remplir » par analogie avec un contenu de valeurs associées. Par exemple, les coulrophobes ou les personnes antipathiques aux clowns qui ont été interrogées, ont pris pour référence à leur peur l’image du clown de l’horreur (souvent directement liée à « Ça ») à laquelle ils associaient un certain nombre de caractéristiques (porter une fausse identité, se cacher derrière une apparence affable, tromper le monde avec un sourire fallacieux). À la question de savoir s’ils connaissaient des clowns actuels ou nouveaux, la plupart ont répondu qu’ils ne souhaitaient vraiment pas s’intéresser au sujet de près comme de loin, ce qui est la preuve d’une certaine résistance au renouveau et que les stéréotypes ont la vie dure.

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Entre farceurs grimés, utilisations à mauvais escient et vindicte populaire contre les clowns en général, l’actualité place la figure du clown en pleine tourmente : comment interprétez-vous tous ces évènements ? Vous demandez-vous si le clown est un bouc émissaire et pourquoi cette figure est-elle plus malmenée que d’autres selon vous?

Le milieu clownesque ne fait pas exception aux règles du jeu du social et n’est pas une cible privilégiée. Il y a bien d’autres groupes sociaux (des ethnies, des minorités ou encore certaines professions) qui ont fait et font encore l’objet de classifications pour être rendus accessibles à la connaissance et qui en subissent des conséquences désastreuses. Ensuite, il est important de distinguer la figure du clown des clowns eux-mêmes. La figure du clown, c’est à dire son image, son aspect extérieur et caractéristique d’ensemble proposé par les groupes sociaux, a été typisée, notamment à travers le costume et l’effet principal des fonctions sociales (soit le rire) du clown, jusqu’à devenir un stéréotype servant à de multiples détournements. Le plus grand détournement connu de la figure clownesque est Ronald Mc Donald, qui est lui-même l’objet d’autres adaptations ludiques ou vindicatives. Par exemple, au Japon, Ronald McDonald a subi de nombreuses transformations semi-parodiques comme les « McDonald Insanity », petits clips électroniques qui se diffusent sur Internet, dont le montage simpliste et répétitif évoque la folie. En outre, le stéréotype du clown bouc émissaire a fortement été utilisé et a pour point de départ le rôle social du clown en tant que perturbateur de rituels et de conventions. À travers son existence même, le clown propose à son public un champ d’expression total où il est permis de se moquer en toute impunité. Il se place de manière autonome en tant que cible, rejoignant par là la posture de bouc émissaire. Toutefois, il s’en différencie ayant créé cette situation lui-même, induisant une forme de distance que le bouc émissaire ne peut pas se permettre d’avoir, sous peine d’en désamorcer le processus. Quelque part, il est donc réaliste d’affirmer que le clown est une forme de bouc émissaire dans sa raison même d’exister. S’agissant des clowns eux-mêmes, ils subissent aujourd’hui une mise en abîme de ce processus. Si les stéréotypes sont nécessaires et utiles, voire avérés, les prendre au premier degré peut se révéler parfois violemment préjudiciable aux personnes qui sont en arrière plan. Malheureusement, des confusions peuvent apparaitre entre le savoir d’ensemble superficiel, la conscience collective et les modalités d’existence concrètes. Aussi, que ça soit par manque de temps ou par méconnaissance , il arrive parfois d’oublier d’interroger les faits divers autrement qu’avec une approche instinctive faisant appel au jugement rapide, à l’expérience immédiate, sans tenir compte d’un savoir élaboré de manière plus scientifique. Bonaventure Gacon, nouveau clown, vient d’écrire un texte qui s’intitule « Les clowns sont morts, vive les clowns » en réaction à ces troubles.

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Vous abordez également la question de l’identité complexe des clowns, est-ce un facteur explicatif de la récupération permanente de la figure dans les diverses formes de cultures ? 

À vrai dire, l’inverse serait plus probable : la présence permanente d’une figure clownesque dans toutes les formes de cultures pourrait expliquer la nature complexe de son identité. Pour qu’il y ait récupération, il faudrait qu’il y ait un modèle de base. Or, il reste difficile d’établir un format idéal de clown ni même une origine. Il semblerait plutôt que chaque culture ait besoin d’un personnage dont les rôles pourraient être comparables, qu’il s’agisse de médiation, de désamorçage des tensions sociales à travers une posture de bouc émissaire, de perturbation de l’ordre, de proposition de solutions créatives. De fait, le clown, identifié à travers un accoutrement douteux et un rôle particulier, qu’il soit nommé clown, fou, chaman ou autre selon les époques et les cultures, est présent dans la plupart des sociétés. Cependant, il possède des spécificités propres à la culture et à l’époque auxquelles il appartient. La notion de complexité fait ici état de ce que sont les clowns aujourd’hui en Europe, à cheval entre stéréotypes et émancipation identitaire, entre institutionnalisation et liberté créative, entre universalité et identité culturelle. »

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Mobilisation numérique de masse ? Pas vraiment

Chasseur de clowns, Genèse des soulèvements populaires, les fausses informations circulent à vitesse grand V sur les réseaux sociaux, alimentant une forme de panique et de haine virtuelle à l’encontre du personnage.

 On observe par ailleurs que la « vengeance de la rue » est fréquemment plébiscitée et entretenue par un double anonymat, celui de l’agresseur masqué – qui n’est pas perçu comme un humain, mais associé à son personnage – et celui lié aux réseaux sociaux.

Les diverses pages font, pour certaines, froid dans le dos. Pour d’autres, notamment la plus populaire «  Les clowns du Nord » (presque 70 000 likes ) – qui sent le coup de communication à plein nez puisque son auteur, fort de sa nouvelle communauté, en profite désormais pour relayer des brèves de « buzz » sans rapport.

Néanmoins, cette « psychose populaire » semble récurrente dans les affaires du genre, où les faits sont flous et envenimés voire tronqués et les internautes souvent mal informés – comme l’a montré le soutien massif au bijoutier de Nice qui avait abattu un braqueur. Le fond se déconnecte presque de la réalité ; il s’agit plus d’un défouloir général pouvant être expliqué sociologiquement (biais cognitif) que d’une véritable fatwah lancé contre les clowns. Les criminels ou autres farceurs de bas étages s’approprient donc l’image – et pas la fonction – du clown pour commettre leurs méfaits à visage couvert, tout en ajoutant une touche de folklore qui contribuera nécessairement à leur médiatisation ; le malfaiteur masqué étant finalement plus visible – souvenez vous des braqueurs aux faciès présidentiels de « Point break » ou clownesque dans « Hold up « et « Batman : The Dark knight ».

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Excès de médiatisation ? Complètement.

L’ampleur de ce non-évènement est essentiellement médiatique comme l’explique  » Arrêt sur image » dans un article au titre évocateur  » Non ce n’est pas la faute aux « réseaux sociaux » mais aux journalistes qui vous prennent pour des clowns. »

Un journaliste de « 66 minutes » en est même venu à « payer » deux adolescents ( un verre au bar du coin …) pour que ceux-ci se griment afin d’effrayer les passants de Douai histoire d’illustrer son reportage au sujet de ce « phénomène ». Daniel Schneidermann note justement au sujet des médias « finalement, on fournit les masques« 

Bref, beaucoup de bruit pour… pas grand-chose. Cette viralité de l’information est même devenue un sujet d’analyse par des sites comme Snail Mail dont la devise est «  se rappeler des reliques oubliées du monde digital » soit regarder, a posteriori, ce dont l’Internet continu de parler dans la durée et non sur le seul moment du buzz.

Comment le vivent les vrais clowns ?

Plusieurs clowns de métier se sont déjà exprimés dans le Huffington Post . J’ai donc interrogé Istvan an Heuverzwyn, metteur en scène et acteur-clown depuis 15 ans et fondateur de la « Thé Clown compagnie » : « Je trouve ça simplement triste, ce qui est l’antithèse de notre fonction. Pour moi, ce ne sont pas des clowns : il ne suffit pas de mettre un masque pour être qualifié, encore moins lorsque les actions sont contre productives. Ceux qui font cela pensent à Halloween avant de penser au clown en soi. Au cours de ma carrière, je n’ai jamais rencontré de gens terrorisés par le clown. Bien sûr, certains enfants ne comprennent pas tout de suite la différence entre le « bon » clown et le « mauvais » clown dans le sens « maladroit » ou « en colère » mais cela reste dans un cadre de bouffonnerie, car le spectateur ne rit pas avec le clown mais du clown, en prisme avec ses propres ressentis. La maladresse, ou les chicaneries vues en spectacle renvoient aux défauts humains dont le trait est grossi pour en faire du comique. On se sent touché par soi-même, car on prend de la distance avec nos défauts en riant aux situations clownesques : vous rigolez toujours à votre propre connerie retranscrite dans le scénario des shows. Il faut savoir que nous sommes tous dans le rapport à l’autre, ce qui pose une limite fondamentale à tout excès, puisque lorsque l’on voit que la réaction du public n’est pas celle anticipée, ou n’a pas son caractère humoristique, la façon de jouer change car le clown traditionnel « joue » au méchant sans jamais l’être. Cela reste un rôle ludique, un jeu qui s’arrête automatiquement à partir du moment où ses participants ne s’amusent plus. C’est impossible en mon sens, d’imaginer le clown autrement qu’un être de partage où l’autre est systématiquement prit en compte. »

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