Le Front national est-il un parti comme les autres ou, au contraire, s’agit-il d’une formation politique qui se situe hors de l’arc républicain ? Telle une obsession, cette question revient dans tous les débats actuels tant la montée dans les sondages du parti des Le Pen est « irrésistible ».

Marine Le Pen

Pour déterminer la véritable nature de ce parti considéré par beaucoup comme un groupe d’extrême droite, Cécile Alduy et Stéphane Wahnich, les auteurs de Marine Le Pen prise aux mots, abordent de manière méthodique, statistiques et raisonnements scientifiques à l’appui, cette interrogation épineuse qui concerne directement la dédiabolisation réelle ou supposée de ce parti. Et les chiffres, même s’ils ne disent jamais tout, sont édifiants : « Entre janvier 2011, date de son investiture à la tête du Front national, et janvier 2014, limite chronologique [du] corpus, Marine Le Pen est intervenue plus de 2000 fois dans les médias français ».

Omniprésente donc, l’héritière de la boutique FN fait retentir en permanence sa voix de « fumeuse qui n’a pas toujours été allergique au champagne » sur les ondes et dans les haut-parleurs des écrans de télévision, inondant ainsi l’esprit des Français de ses idées à double sens, celles qui sont désormais dans l’air du temps et que certains énoncent précautionneusement avec un vocabulaire nouveau que les cadres frontistes actuels ont mis en place pour brouiller les pistes. Ces non-sens à double interprétation sont récurrents dans le discours de Marine Le Pen ; elle veut que la France sorte de l’euro et réalise son meilleur score aux élections européennes tandis qu’une vaste majorité des Français (79% en avril 2014) disent ne pas souhaiter que  « soit appliqué le plan de sortie de l’euro du Front national ». Les auteurs de cette enquête reviennent aussi en détail sur le basculement de stratégie de communication effectué au moment de la passation de pouvoir de Jean-Marie Le Pen à sa fille en 2011, date à laquelle la dédiabolisation de la fille a succédé à l’auto-diabolisation du père. Ainsi le lifting opéré a été réalisé à tous les niveaux, ou presque, pour changer le visage du FN : « La « dédiabolisation » peut en effet s’interpréter comme une entreprise de modernisation du « signe » Front National, de son contenu, de son image, de son histoire officielle, de ses connotations et de son extension. Dépoussiérage lexical, OPA sémantiques sur un vocabulaire républicain voire de gauche, reformulation des anciens concepts paternels dans une langue policée et dynamique, mise en sourdine des thèmes clivants, renouvellement des figures représentant le parti : Marine Le Pen a entrepris un formidable travail de réécriture du code frontiste . Si Jean-Marie Le Pen évoquait souvent la thématique de l’immigration dans ses discours, n’hésitant pas au passage à critiquer avec violence le système politique en place, c’est-à-dire les autres, ses rivaux,  sa fille semble avoir délaissé ces deux sujets pour entreprendre d’installer une rhétorique davantage centrée sur les thématiques économiques, contrairement à l’ex-président du parti. Alors que la stratégie de Jean-Marie Le Pen était plutôt de « libérer la parole », de faire tomber les « tabous », de « dire tout haut ce que les Français pensent tout bas », Marine choisit elle de normaliser l’image de son parti en s’emparant de thèmes politiques classiques comme l’économie et allant même jusqu’à emprunter des sujets traditionnellement considérés de gauche, comme la laïcité. Finie l’image du Front National volubile, blanc et viril qu’incarnait le père, place désormais au Front lisse et inexpressif de la fille. Inexpressif au point que le parti n’a plus d’identité : Nicolas Sarkozy assure qu’elle est « d’extrême gauche » en raison de son programme économique [et] Jean-Luc Mélenchon l’a qualifiée de « fasciste ». On parle d’ « extrémisme euphémisé et démocratique qui brouille les repères ».

Alors qu’autrefois, « la violence constituait un thème particulier des discours de Jean-Marie Le Pen car elle donnait un sens à l’ensemble des autres thèmes », écrivaient les auteurs de Le Pen et les mots (1997), de même que la culture du patriarche qui n’hésitait pas à truffer ces interventions publiques de petites références cachées à l’Histoire, Marine Le Pen privilégie désormais le parler simple, celui qu’elle tente de faire passer pour du parler vrai, même si elle travaille en privé pour peaufiner sa culture historique, littéraire et philosophique qu’elle semble ne pas être la seule à juger défaillante, comme le montre une note datée de 2010 et rédigée par Paul-Marie Coûteaux à son intention, dans laquelle il lui recommandait quelques lectures afin de parfaire son érudition visiblement entamée sur le tard, tant les ouvrages suggérés font partie, pour la plupart, de « grands classiques » que tous les étudiants en sciences humaines ont lu pendant les premiers mois de leur cursus. Coûteaux lui écrit ainsi, tel un professeur à son élève : « Picorez donc à votre guise ! Lire est plus simple qu’on croit, et je répète que l’on peut désormais pénétrer dans la meilleure littérature par le biais des CD ou en allant au théâtre (par exemple on passe encore beaucoup de Montherlant, et, en ce moment, il est amusant d’aller écouter Fabrice Lucchini lire Muray). On peut aussi prendre un livre sans le finir ou bien n’en lire que des extraits quand ils sont vraiment bien choisis. »

Toujours est-il que si le Front National continue d’inquiéter en France un grand nombre de personnes, le décryptage du fonctionnement, de sa communication et de l’idéologie de ses cadres, éléments à priori opaques pour le grand public, n’est aujourd’hui plus inaccessible grâce à ce livre clair, précis, bien rédigé, et surtout incroyablement instructif en plus d’être entièrement construit en se contraignant à l’application stricte d’une méthodologie rigoureuse et universitaire. Face à la science, il semblerait qu’une fois de plus, l’obscurantisme peine à convaincre !

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9782021172102Marine Le Pen prise aux mots (De Cécile Alduy et Stéphane Wahnich. Le Seuil, 307 pages, 19,50 euros.)

A propos de l'auteur

Journaliste, Gribouilleur, Novö Pandore, etc...

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