C’est l’histoire d’un mec et de sa boîte. Les médias le présentent comme le Mark Zuckerberg français. Même sens du non-style, même posture détendue, même visage d’ado attardé, même domaine d’activité, même acharnement à réussir. Mais la comparaison s’arrête là. Alexandre Malsch est français et son site, son groupe, n’est pas le plus grand réseau social du monde.

William Réjault©

William Réjault©

   Je ne savais pas à quoi m’attendre lorsque William Réjault m’a offert ce livre. D’ailleurs, je n’attendais rien. melty n’est pas le genre de média qui m’intéresse et je dois bien avouer que la personnalité et les projets de son créateur m’indifférent au plus haut point. Mais j’ai lu, chaque mot, chaque ligne, chaque page. Ça m’a pris la soirée. Il s’agit d’un livre d’entretiens avec pour seul sujet Alexandre Malsch, sa vie, son œuvre. Why not, comme il le dit si bien lui-même…

   À travers l’histoire de ce prodige du codage se dessine en filigrane « l’épopette » de l’Internet français. Sans honte, il raconte ses débuts, ceux d’un jeune garçon passionné par le web, déjà obnubilé par les chiffres d’audience de son premier site – destiné aux adolescents. Faire beaucoup de visites ; depuis quinze ans, il est habité par cet unique objectif. Toute sa vie, il la consacre à melty. Et comme tous les passionnés, il est obsessionnel. Alexandre pense melty, mange melty, dort melty, peut-être même baise-t-il melty. Certes, il surfe aussi. Biarritz, l’Océan, les vagues, les copains – plus jeunes que lui -, Alexandre Malsch s’est trouvé depuis quelques années une seconde passion, un loisir grâce auquel il se ressource, un univers à l’opposé de sa bulle. Et après ? Rien.

   Je serai sincère : le livre est correctement rédigé. William Réjault sait rythmer un récit, sa petite musique est agréable, et l’on se plonge dedans facilement. Simplement, la substance originelle de ce projet est nulle, insipide, terrifiante. Alexandre Malsch est un pur produit de La France contre les robots (Georges Bernanos) : son existence ne se résume qu’à la Machine, elle lui est entièrement dévouée. Lui, l’être mécanisé, l’imprécateur au service de l’humanité dématérialisée, cet ennemi de la volonté de puissance, ne conçoit pas le monde en dehors de son propre modèle (autosuffisant) de pensée. Cela le rend très humain, je vous l’accorde, puisque ce qui différencie l’homme de l’animal, c’est justement cette capacité que possède l’homme à se construire son propre monde, son univers, sa bulle, sa sphère (Peter Sloterdijk) à l’intérieur même du monde, alors que l’animal se contente simplement d’évoluer dans un environnement. Seulement, il ne faut pas confondre les observations que l’on effectue tous dans notre propre clairière avec la vérité absolue et révélée à laquelle tout le monde doit croire. Chacun voit toujours le monde de l’endroit où il se trouve, et ce point de vue est généralement déformant. Derrière une apparence désinvolte et sympathique, ce M. Malsch se pose comme l’apôtre de l’autodomestication de l’homme par l’homme, le propagateur d’une vulgate nihiliste, d’une culture autosuffisante qui n’a besoin ni de l’histoire ni de la philosophie pour se développer, en opposition avec la culture émancipatrice (Theodor Adorno). Au nom de la « culture jeune » soi-disant représentative, melty fait croire au grand KKKapital – ceux par qui le groupe est financé via des levées de fonds – qu’il existe UNE jeunesse et surtout UN moyen de la domestiquer, de la rendre docile, de la formater, puis, ultimement, de la pousser à consommer. Car le modèle économique de melty, c’est ça : des financiers et de la pub. Et « lorsque l’argent est honoré, le spéculateur l’est aussi ». Est-ce bien ? Est-ce mal ? L’algorithme et son créateur sont formels : si ça marche, si les chiffres sont là, c’est qu’ils ont raison. Cyril Hanouna dit sensiblement la même chose…

Alexandre vaincu par lui-même mais M. Alexandre triomphant

   Derrière la Machine se trouvent donc aussi des hommes – et des femmes -, plutôt jeunes d’ailleurs. « On a des équipes qui sont majoritairement jeunes et je trouverais ça incroyable d’exploiter des jeunes pour plaire à d’autres jeunes », répond M. Alexandre*  lorsque William lui pose une question au sujet de l’argent et de la morale. L’hypothèse se confirme : il s’agit bien d’un cycle autosuffisant, les jeunes parlent aux jeunes et la Machine contrôle le travail et son rendement. FOR-MI-DABLE. La productivité, comme idée fixe à laquelle on voue un culte et l’on prête allégeance, incarnée par TamTam – la peluche fétiche de M. Alexandre -, c’est ça melty : du cool et des chiffres. Car ce qui fait jeune est cool, tout le monde le sait mais personne n’y croit. Ce qui semble moins cool, c’est la vision de M. Alexandre – qui a le mérite d’être clairement énoncée – au sujet de ses salariés et des syndicats: « Je trouve ça tellement dommage que les salariés n’arrivent pas à se dire parfois que leurs acquis sociaux ne sont plus compétitifs par rapport au marché. Au lieu de s’accrocher à nos acquis, on ferait mieux de garder notre boulot… ». Vous l’aurez compris, la figure du travailleur pauvre, précaire, maltraité, ça n’effraie pas M. Alexandre, puisque cela se fait potentiellement pour le bien de l’entreprise, son groupe, son bébé, cette entité supérieure dont l’intérêt prévaut toujours sur la condition humaine. D’ailleurs, aucun salarié n’est irremplaçable, il le dit lui-même. Ce qui compte, c’est la Machine, celle qu’il a créée, son monstre à lui.

   Alexandre Malsch présente melty comme une entreprise morale, chose à laquelle tout le monde croit volontiers puisque l’on confond fréquemment l’image publique et la réalité : « si c’est cool, c’est forcément moral ». D’ailleurs, du point de vue du Medef, il n’y a aucun doute : melty est une entreprise morale. L’open-space, l’atmosphère de travail détendu, l’absence apparente de hiérarchie verticale, tout cela conditionne les « melties » à la coolitude. Rémunération minimum, horaires flexibles aliénants, espace de travail collectivisé et décoré, la condition prolétaire n’a jamais paru aussi cool. C’est cool, nan ? L’homme moderne est un être évolué, un enfant du progrès, il ne va plus à l’usine, non, il code, il rédige, il vend, mais toujours à la chaîne. Quel progrès ! Elle est pas belle, la vie selon melty ?

   Aussi, construire n’est pas agir, et ce qui relève du domaine de l’œuvre n’entre pas dans le champ de l’action (Hannah Arendt). Alexandre Malsch n’agit pas, il fait (faiseur). La différence entre ces deux notions est capitale pour comprendre le personnage : une action – praxis – n’est pas motivée par une fin, des moyens, des buts, des objectifs (l’action ne se manoeuvre pas), elle existe par elle-même, souvent dans un cadre politique et citoyen, alors que le faire concerne le strict domaine de l’œuvre, de la production, de la fabrication de choses. L’œuvre concerne l’individu, même si elle s’étend à d’autres, tandis que l’action est collective. Toujours. À ce stade de ce texte, vous vous demandez probablement pourquoi je développe des notions philosophiques fondamentales dans un sujet qui n’en contient pas a priori. La raison est extrêmement simple : en lisant ce livre, j’ai relevé, à plusieurs reprises, que M. Malsch voulait laisser une trace dans l’histoire. La grandeur. Seulement, la grandeur n’est pas relative mais universelle. L’Histoire ne s’embarrasse pas de considérations individuelles. Et n’en déplaise à M. Malsch, lui, le fan absolu de Walt Disney : le créateur de Mickey n’est pas rentré dans l’histoire de l’humanité au-delà du stade de la simple anecdote. Car oui, les jeunes, les adolescents, ont aussi une conscience et ne sont pas que des organismes consommateurs, ils sont aussi des êtres. Et justement, ces êtres semblent préférer, depuis des décennies déjà, Che Guevara, Gandhi ou Nelson Mandela à M. Disney. Pourquoi ? Parce qu’au-delà du divertissement, il y a l’âme, celle de l’homme, son essence, ce pourquoi il agit. Placer Walt Disney au même niveau que le général de Gaulle ou Churchill, c’est faire preuve d’une bêtise dangereuse, c’est cautionner le triomphe du nihilisme, c’est dégrader l’humanité. Or, si j’avais tort, si Disney était un grand homme, aussi grand que les autres précédemment cités, cela voudrait dire que Warren Buffet et sa classe ont définitivement remporté la lutte et que le pessimisme nietzschéen est devenu réalité. « Oh, ce n’est pas si grave », me répondront les plus cyniques d’entre vous. Et effectivement, ce n’est pas si grave, ou plutôt ce n’est pas encore perdu, du moins tant qu’Alexandre Malsch reste jeune, tant qu’il peut encore changer, pas pour le mieux mais pour le bien, pas dans le faire mais dans l’action. Mais le jour où il sera vieux et dépassé, c’est-à-dire lorsqu’il sera incapable d’apprendre, de changer, alors il n’y aura plus aucun espoir pour lui, l’influenceur français, ce modèle de réussite pour toute une génération : il aura réussi SA vie autant qu’il n’aura servi à rien pour l’humanité. Est-ce ça réussir ? Alexandre Malsch, je vous formule donc cette question (sincère) avec toute ma bienveillance : quel âge avez-vous vraiment ?

PS : Et par pitié, ne me dites pas que je suis trop dur avec melty, je n’ai même pas parlé de la qualité des articles – sujet sur lequel je pourrais aussi écrire des pages entières.

*Expression humoristique pour désigner un patron qui refuse le vouvoiement au nom du jeunisme et de la coolitude.

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Il était une fois melty - William Réjault & Alexandre Malsch

William Réjault, Il était une fois melty, éditions Michel Lafon,  381 pages, 16,95€. (sortie janvier 2016).

 

5 Réponses

  1. Bao

    Très belle critique. Sans avoir lu le bouquin, je partage le point de vue sur Melty en tant que jeune lecteur. Tout simplement parce que Melty a oublié un ingrédient primordial dans son ADN de webzine à jeune : le sens et l’image.

    Pourquoi les jeunes continuent-ils à lire Vice, Konbini ou Buzzfeed ? Vice est un webzine plutôt contestataire avec un regard de marginal sur la société contemporaine – partager un contenu vice c’est montrer son identité (« hey je suis en fac de socio, je lis Vice, je suis nonchalant et parfois je me drogue »). Konbini a une image de jeune en stan smith qui va à la Concrete, partager leurs articles revient à refléter cette image. Buzzfeed ? Les contenus sont très souvent identitaires (ex : « Les 12 trucs qui prouvent que les gauchers sont plus intelligents »), ils ont fait leur beurre là dessus et aujourd’hui ils veulent devenir plus sérieux avec de l’info plus travaillée et ils bossent aussi désormais sur leur responsabilité sociétale.

    Bref, ces trois médias fonctionnent parce qu’ils ont une vraie identité valorisante. Dans le cas de Melty, la seule image qui me vient en tête c’est « Clickbait Cheap ». Les gens veulent bien lire du cheap en cachette parce qu’ils ont rien à foutre au boulot, mais de là à montrer à tous ses amis/followers qu’on lit ce genre de torchon, faut peut-être pas exagérer. Du coup, fini la viralité et probablement bientôt fini Melty.
    Du coup, si vous lisez ça Mr Malsch (sait-on jamais) : respectez vos lecteurs et essayez de les faire grandir, essayez de sortir des chiffres et concentrez-vous sur ce que vous pourriez apporter à la société, vous verrez Melty fonctionnera mieux. A moins qu’il soit déjà trop tard…?

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    • Malsch Dominique

      Le compte rendu ci-dessus et son rédacteur m’inspirent les réflexions suivantes:
      Sur la personne : les critiques ad hominem c’est à dire celles qui visent personnellement Alexandre sont d’une pauvreté affligeante venant de quelqu’un qui n’a vraisemblablement fréquenté de près ni de loin, ni le personnage, ni les collègues, ni sa famille… Ne lui laisser rien de bon comme le fait ce compte rendu est tellement exagéré que ça en devient insignifiant.
      Sur son rôle et sa philosophie d’entreprise:
      Comme pour tout chef d’entreprise sa responsabilité vis à vis de son public, de ses personnels et de ses actionnaires est aussi de remplir le frigidaire de chacun, le sien et si possible au-delà. Or la critique qui lui est faite n’est rien d’autre que la vulgate ordinaire d’un intellectuel de gauche: une vulgaire leçon de morale, d’éthique, de culture ou de sociopolitique. Typiquement le discours standard rabâché par l’idéologie. On retrouve les mêmes sophisme philosophico-managériaux dans l’aide au développement, dans le traitement social du chômage, dans l’injustice fiscale, dans l’écologie etc. et qui tous se résument dans une posture à trois mots: « n’y a qu’à… »
      Melty prend des risques et pour l’instant réussit , emploie et paye des salariés intéresse un certain public, et ne distribue pour l’instant pas grand chose à ses actionnaires… C’est une réussite dans un système et un environnement sociopolitique qui ne dépend pas de lui.
      Critiquer Melty dans les termes du compte rendu de lecture ci-dessus relève donc de la lâcheté intellectuelle d’une élite qui à défaut de pouvoir s’en prendre au système et à ses régulateurs, les politiques, les banquiers centraux, les grands corps administratifs etc… qui tous tremblent devant l’élection suivante s’attaque au maillon le plus faible de la chaîne: la PME et son grand Satan: le chef d’entreprise. Critiquer est facile construire est autrement plus difficile…
      Ce compte rendu de lecture sent le préjugé, le parti pris, le dogmatisme, l’abstraction … et ne dit pas grand chose de l’intelligence collective, de l’opiniâtreté, du sens du concret, des efforts qu’il faut déployer ni des peurs, de la solitude, des échecs qu’il faut maîtriser pour réussir comme Alexandre le fait aujourd’hui…
      Donc bravo Alexandre… continue…

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    • Alexandre

      Hello Bao,

      Merci pour ton retour sur notre projet. Ca serait cool justement d’en parler ensemble, ajoute moi si tu le veux sur un des réseaux FB ou Twitter, et je te propose de venir visiter melty et ce qu’on y fait, et de voir ce qu’on peut faire mieux.

      Bonne soirée.

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      • John

        @Bao: +1

        Dans la grande web-esbroufe contemporaine qu’est le genre « clickbait », melty est vraiment le plus cheap. Et dieu sait que dans ce (ca)niveau il y a de la concurrence entre topito, buzzfeed, tuxboard, vice, konbini, fraisfrais, spi0n et tutti quanti. Cela me fait mal mais il me faut ajouter l’historique koreus à cette liste.

        Malheureusement si ça se vend c’est que ça s’achète : oui les gens sont débiles, oui les gens sont voyeurs, oui les gens cliquent sur des articles dont l’accroche triture leurs émotions.
        Rattacher ces vices uniquement aux ados serait profondément malhonnête : les magazines people ont la même stratégie, ne datent pourtant pas du 21ème siècle et ont le spectre de leur lectorat est large.

        Fort heureusement, le grand dieu Google n’aime pas le vide et a (toujours eu) pour stratégie de renvoyer à la dixième page de résultats les plateformes proposant du néant ou du copier/coller d’autres congénères.

        Bref je suis d’accord avec cette critique. Ce livre est vide, tout comme la personnalité, la réflexion et la probabilité de marquer l’histoire de son sujet.

        Alexandre si tu vraiment aimes les challenges en voici un : instruire les jeunes, rendre cool la culture et la réflexion.

        ps : j’ai 26 ans.

  2. Solène G

    Un texte absolument essentiel, une parfaite analyse sur tous ces sites internet qui en utilisant la jeunesse (et sa coolitude) comme argument et prétexte marketing – et malheureusement comme force salariale sous-sous-sous-payée – laisse penser qu’un jour tous ces mecs à la Alexandre Malsh (ils sont légions) devront répondre de leurs actes.
    A savoir : avoir bêtifié leur lectorat, avoir pris leurs lecteur(trice)s pour des con(ne)s, mais surtout les avoir entraîné vers le bas plutôt que vers le haut, bref du côté de Nabilla plutôt que de Proust. Hors, la responsabilité des adultes est de faire grandir leurs enfants et de leurs apprendre les bases nécessaires pour qu’ils s’émancipent, pas de les asservir à la bêtise pour qu’ils deviennent de parfaits petits moutons bien intégrés dans le troupeau des individus sans conscience ni morale.
    A 30 ans, c’est l’âge où on commence à se poser la question de sa responsabilité face au monde, mais bon Alexandre n’a pas d’âge, il est resté un ado. De plus en plus attardé, d’ailleurs…

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